Portrait d’arlequin du jour

«Jamais on n’a vu telle figure d’homme ! [Le roi de Candavia] est fait comme un et cetera. Il a la jambe gauche à la place du bras droit, et le bras droit lui sort de l’estomac; il a un œil sur chaque épaule, et trois cors aux pieds sur la langue, et qui ne l’empêchent pas de danser parfaitement la pavane des Flibustiers de terre ferme. Ses sujets ont trouvé à propos de placer ainsi ses membres, afin d’avoir un Roi fait tout autrement qu’eux.»

Anonyme, Relations du royaume de Candavia, 1715, cité dans Jean-Christophe Abramovici, «Corps humain», dans Bronislav Baczko, Michel Porret et François Rosset (édit.), avec la collaboration de Mirjana Farkas et Robin Majeur, Dictionnaire critique de l’utopie au temps des Lumières, Chêne-Bourg (Suisse), Georg, 2016, p. 243-258, p. 249.

Portrait fruitier du jour

Gregory Mcdonald, Flynn, 1977, couverture

«Grover’s face worked only when it was taut with anger, yelling at someone, usually as close to the other person’s nose as possible. Normally, it looked like an eaten half-grapefruit in a kitchen sink

Gregory Mcdonald, Flynn, New York, Avon Books, 1977, 255 p., p. 30.

Autoportrait du jour

Portrait de Laurent Duvernay-Tardif par Chris Donahue

Les amateurs de sport savent au moins quatre choses au sujet de Laurent Duvernay-Tardif : il est joueur de ligne offensive pour les Chiefs de Kansas City — c’est du football américain; il occupe beaucoup d’espace — 145 kilos sur 1,95 mètre; il étudie la médecine; il vient de signer un contrat de plusieurs saisons pour plusieurs millions de dollars.

Le Devoir du jour nous apprend qu’il a aussi le sens de l’autoportrait : «Je vais devoir faire un travail de réflexion dans les prochaines semaines, les prochains mois, essayer de réaliser ce que ça représente. [En même temps], je suis le même gars, le gars semi un peu tout croche qui est toujours partant pour faire un million de projets» (p. B4).

«Semi un peu tout croche» ? Joli.

Photo : Chris Donahue

Portrait socratique du jour

André Belleau, Notre Rabelais, 1990, couverture«voyans [Socrate] au dehors et l’estimans par l’extériore apparence, n’en eussiez donné un coupeau d’oignon, tant laid il estoit de corps et ridicule en son maintien, le nez pointu, le reguard d’un taureau, le visaige d’un fol, simple en meurs, rustiq en vestimens, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la république, tousjours riant, tousjours beuvant d’autant à un chascun, tousjours se guabelant, tousjours dissimulant son divin sçavoir; mais, ouvrans ceste boyte, eussiez au dedans trouvé une céleste et impréciable drogue : entendement plus que humain, vertus merveilleuse, couraige invincible, sobresse non pareille, contentement certain, asseurance parfaicte, déprisement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, travaillent, navigent et bataillent.»

Rabelais, Gargantua, cité dans André Belleau, Notre Rabelais, «Présentation» de Diane Desrosiers et François Ricard, Montréal, Boréal, 1990, 177 p., p. 23.

Portrait à la Perec

Georges Perec, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, 1982, couverture

«Karastein était un individu de taille élancée, que ne déparait pas une certaine corpulence. De l’orteil au cheveu, il faisait, à vue de nez, dans les cent quatre-vingts centimètres. Sa largeur hors tout approchait les soixante-dix centimètres. Sa capacité thoracique était proprement phénoménale, son pouls lent, son air amène. Son visage ne présentait aucune particularité remarquable : il avait deux yeux bleus, un nez épatant, une grande bouche, deux oreilles décollées, un cou pas très propre. Ni barbe, ni moustaches, nous l’aurions remarqué tout de suite. Des sourcils abondamment fournis, des narines sensuelles, des joues rebondies, des lèvres charnues, un menton volontaire, une mâchoire carrée, un front bas, des tempes dégarnies, des paupières spirituelles. Le nombre de ses mimiques semblait pourtant limité. Il avait l’air intelligent de l’indigène auquel Arthur de Bougainville demanda son chemin lorsqu’il débarqua de la gare de Lyon le 11 septembre 1908.

Et si nous ajoutons qu’il était d’un naturel taciturne, qu’il avait comme l’air perdu dans un rêve intérieur, qu’il sortait de chez un coiffeur qui ne l’avait pas gâté, et qu’il tournait et retournait dans ses grosses mains velues son calot de drap rude, nous penserons avoir donné de cet homme un portrait suffisamment précis pour que, si d’aventure vous le rencontrez par hasard au croisement de la rue Boris-Vian et du boulevard Teilhard-de-Chardin, vous vous hâtiez de changer de trottoir, exactement comme nous-mêmes le ferions si pareil alinéa nous tombait dessus (il est vrai que nous connaissons, nous, le fin mot de l’histoire…).»

Georges Perec, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 1413, 1982 (1966), 118 p., p. 60-61.