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Accouplements 25

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux textes d’horizons éloignés.)

Dans la série télévisée britannique The Fall, l’inspectrice Stella Gibson (jouée par Gillian Anderson) se rend sur la scène d’un crime. Devant des collègues, elle se présente à un policier en lui donnant le nom de son hôtel et son numéro de chambre. Il répondra à l’invitation. Message bien reçu. (Premier épisode de la première saison.)

Dans la série télévisée états-unienne Mad Men, le personnage principal, Don Draper (joué par Jon Hamm), est assis dans un restaurant d’hôtel avec des publicitaires qui essaient de le recruter. Une femme s’approche de leur table, fait semblant de reconnaître Draper et lui donne son numéro de chambre. On ne saura jamais s’il a répondu à l’invitation. Message pourtant bien reçu. (Troisième épisode de la septième saison.)

Les situations sont identiques : il s’agit pour une femme, en public, de faire les premiers pas pour se trouver un partenaire sexuel. Leur sens est pourtant radicalement différent.

Dans The Fall, une femme affiche son désir; c’est un signe d’égalité (revendiquée) entre les partenaires. (Plus tard dans la série, ce désir portera sur un autre policier et sur une pathologiste.) L’attention est tournée vers elle.

Dans Mad Men, c’est aussi une femme qui affiche son désir, mais celui-ci reste subordonné à celui d’un homme. Ce n’est pas la première fois, en effet, que Don Draper, ce personnage mené par sa queue, est présenté comme un aimant pour le désir féminin. L’attention est tournée vers lui. Soit la cliente du restaurant ne peut pas résister à son charme, soit c’est une prostituée (malgré les dénégations des publicitaires). L’alternative est édifiante.

L’autre poche

Il y a jadis naguère, l’Oreille tendue s’interrogeait sur la persistance de l’adjectif poche dans son acception québécoise. Plus récemment, une publicité lui a rappelé un des sens, également québécois, du substantif.

L’Oreille se trouvait dans des lieux d’aisances universitaires. Elle se tenait devant l’urinoir quand son attention a été attirée par un autocollant au sol, celui-ci :

Publicité, Université de Montréal, avril 2015

Quelle est donc cette «belle poche», accompagnée d’un pimpant point d’exclamation ? Elle peut désigner aussi bien un produit commercial, celui annoncé par l’autocollant, en l’occurrence un t-shirt décoré d’une poche de couleur, que, dans la langue populaire québécoise, l’«enveloppe cutanée des testicules», d’où sa position publicitaire stratégique.

On appréciera. Ou pas.

Réginald Martel (1936-2015)

Le journaliste et critique littéraire Réginald Martel vient de mourir. C’était, sous le nom de plume Colibrius, un habitué de l’Oreille tendue.

Il pouvait aussi bien raconter ses recherches dans une quincaillerie de Trois-Rivières que la réception d’une publicité de bijoutier. Il lui arrivait aussi de se souvenir d’entrevues passées, dont une sur la traduction du vocabulaire du baseball.

Ce lecteur d’Astérix et de Tintin était sensible à la typographie et au sens des mots — blé, chocolat, exploitation, rosette.

C’est pour ça qu’il pouvait déplorer certain choix linguistique d’un de ses anciens employeurs, le quotidien la Presse.

Il chassait même le zeugme (ici, celui d’Odile Tremblay). C’est dire.

Journée mondiale de la poésie

L’Oreille tendue découvre que, selon l’Unesco, le 21 mars est la Journée mondiale de la poésie.

Pour la célébrer, voici quatre poèmes journalisticopublicitaires, tirés d’un petit livre de son collègue et néanmoins ami Marc Angenot.

«Ses copieux nénès, qui ne datent pas d’hier,
On les eût ramassés avec une cueiller;
Depuis qu’elle les lave au savon de Vaissier,
Ils sont ronds et polis comme un casque d’acier !» (Gil-Blas, 13 novembre 1889, cité p. 21).

«Femmes qui redoutez l’effet du ballottage
Pour qu’une gorge ferme en marbre de Milo,
Au lieu de s’y mouler, moule votre corsage,
Employez en lotions toniques le Congo» (Gil-Blas, 6 septembre 1889, cité p. 21).

«Elle avait “deux œufs sur le plat…”
C’est maigre, pour une coquette !
Mais depuis que la savonnette
Du Congo sert à sa toilette,
Ils sont en pomme, ses appas !» (le Petit Parisien, 24 juin 1889, cité p. 21-22).

«Que j’en ai vu tomber, hélas ! de ces poitrines !
Avant moi, le corset soutenait ces appas,
Mais la gorge, à présent, a des formes divines,
Et c’est au doux Congo que nous devons cela !» (Gil-Blas, 11 février 1889, cité p. 36).

Référence

Angenot, Marc, l’Œuvre poétique du Savon du Congo, Paris, Éditions des cendres, 1992, 75 p. On peut lire les vingt premières pages du livre ici, en PDF.

Divergences transatlantiques 035

Publicité pour la station CIBL (le Devoir, 5 avril 2011, p. B8)

Ni le Petit Robert (édition numérique de 2014) ni le Petit Larousse (édition de 2003) ne connaissent le verbe poigner / pogner.

Le Trésor de la langue française informatisé, en revanche, le présente ainsi :

Pogner, poigner, verbe trans. a) Empoigner, prendre, saisir. […] Là, on se met à l’abri, tard, l’automne, quand les gros vents vous poignent pendant qu’on chasse ou ben donc qu’on pêche sur les battures (Guèvremont, Marie-Didace, 1945 ds Rogers 1977). Pogner les nerfs. «S’emporter, se fâcher» (Fichier TLFQ). Empl. pronom. réciproque. «En venir aux coups; se battre, s’engueuler» (Fichier TLFQ). b) Arg., empl. pronom. réfl. «Se masturber». […] 1res attest. a) 1582 poigner «toucher avec le poing, empoigner» (Ch. et privil. des .XXXII. mét. de la cité de Liège, p. 81 ds GDF.) — XVIIe s. dans le domaine wallon, v. GDF. et a survécu dans certains parlers région. au sens de «prendre à pleines mains, prendre violemment», v. FEW t. 9, p. 515, b) 1935 arg. se pogner «se masturber» […]; de pogne arg. «main», v. poigne.

Comme ce passage l’indique, le verbe pogner / poigner, s’il ne pogne pas en France, pogne beaucoup au Québec. Les vents peuvent y pogner. On peut y pogner les nerfs. On peut se pogner avec un joueur de l’équipe adverse; au hockey, c’est le rôle des goons.

On a déjà vu ici même qu’il est possible, dans la Belle Province, de se poigner le m oine, quand ce n’est pas le beigne, ou de pogner les gros poissons.

D’autres sens existent.

Qui saisit le sens d’une blague (d’une djoke) la pogne. Pour s’en assurer, on lui demandera la pognes-tu ?

Qui est coincé ou pris est pogné : «Pognés entre un boss crosseur, un syndicat menteur et un gouvernement…» (le Poulpe, p. 18).

Qui a du succès pogne. Voilà qui explique l’existence de la publicité suivante, récemment repérée par @revi_redac.

pogner_poignees

L’Oreille tendue ne prétend pas avoir repéré tous les sens de pogner. On pourra facilement la pogner en flagrant délit d’oubli.

P.S.—On l’aura noté : sauf par volonté de dérision, on prononce bien plus volontiers pogner que poigner.

 

[Complément du 31 janvier 2015]

Comme le fait remarquer la même @revi_redac, il y a aussi «ce grand classique de la chanson québécoise» :

 

[Complément du 1er février 2015]

Oups ! Le Petit Robert (édition numérique de 2014) ne connaît pas poigner, mais pogner, si — et il en donne plusieurs excellentes définitions et illustrations. L’Oreille s’en mord les lobes, d’avoir parlé trop vite.

 

Référence

Dolbec, Michel et Leif Tande, le Poulpe. Palet dégueulasse, Montpellier, 6 pieds sous terre Éditions, coll. «Céphalopode», 12, 2004, 89 p. Bande dessinée.