Pleurer avec Maurice Richard

Maurice Richard pleurant, Forum de Montréal, 11 mars 1996

Le 11 mars 1996, un dernier match de hockey était disputé au Forum de Montréal, sur la rue Sainte-Catherine Ouest, à l’intersection de l’avenue Atwater; dans les jours qui suivirent allait être inauguré le nouveau complexe sportif où se dérouleraient dorénavant les matchs des Canadiens, le Centre Molson, devenu depuis le Centre Bell. Après le match, une cérémonie, scénarisée par Réjean Tremblay et mise en scène par Denis Bouchard, avait été organisée pour marquer le passage d’un lieu à l’autre. Devant environ 18 000 spectateurs, dont plus de 1 500 debout, des joueurs du présent et des joueurs d’hier se passaient de la main à la main un flambeau incarnant la tradition des Flying Frenchmen, selon l’expression longtemps utilisée pour marquer à la fois le caractère ethnique (Frenchmen) et la spécificité (la rapidité : Flying) de l’équipe. Parmi ces joueurs du passé, il y en avait qui seraient appelés, un jour, à faire partie des fantômes du Forum. Dans le discours de presse qui a suivi l’événement, on a beaucoup insisté sur le caractère familial de la cérémonie : les Glorieux, d’hier à aujourd’hui, formeraient une grande famille et des familles se seraient réunies au Forum pour marquer la fin de son utilisation comme aréna. Au sein de ces familles, un patrimoine serait transmis, un passé commun fait d’images continuellement reprises, de figures connues, de faits d’armes transmis de génération en génération, d’expressions toutes faites. C’était cela le Forum : la foule, le flambeau, les fantômes, la famille, la filiation.

Au cours de la cérémonie, Maurice Richard — le plus célèbre porte-couleurs de la plus célèbre équipe de hockey au monde — faisait partie des joueurs appelés à se passer le flambeau. Il est présenté par Richard Garneau, le maître de cérémonie de la soirée, comme «le cœur et l’âme du Forum». Il reçoit une ovation nourrie. Le quotidien montréalais la Presse dit, le lendemain, qu’elle aurait duré «tout près de sept minutes» (12 mars 1996, p. S3), ce que semblent corroborer des images disponibles sur YouTube. Par la suite, cette durée variera considérablement selon les sources : huit minutes, neuf, dix, onze, quinze, seize, voire vingt (chez Bob Bissonnette, dans sa chanson «J’accroche mes patins» en 2012). Maurice Richard, qui ne sait plus où se mettre, pleure, et ses admirateurs avec lui, ceux qui l’ont vu jouer autant que ceux qui n’ont qu’entendu parler de lui (la majorité), en famille.

Récit mythique pour lieu et personnage mythiques.

P.-S. — Rappelons qu’il était possible, au moment de la fermeture du Forum en 1996, d’acheter un ou plusieurs de ses sièges. Depuis, les lieux sont occupés par des salles de cinéma. On y a conservé des souvenirs de leur première vocation : des sièges, une statue de Maurice Richard, une murale le représentant, etc.

[Ce texte reprend des analyses publiées dans les Yeux de Maurice Richard (2006) et d’autres présentées lors d’un colloque en 2012 à l’Université d’Ottawa.]

Référence

Melançon, Benoît, les Yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle, Montréal, Fides, 2006, 279 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Nouvelle édition, revue et augmentée : Montréal, Fides, 2008, 312 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Préface d’Antoine Del Busso. Traduction : The Rocket. A Cultural History of Maurice Richard, Vancouver, Toronto et Berkeley, Greystone Books, D&M Publishers Inc., 2009, 304 p. 26 illustrations en couleurs; 27 illustrations en noir et blanc. Traduction de Fred A. Reed. Préface de Roy MacGregor. Postface de Jean Béliveau. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2012, 312 p. 42 illustrations en noir et blanc. Préface de Guylaine Girard.

Les Yeux de Maurice Richard, édition de 2012, couverture

Sacrons avec William S. Messier

William S. Messier, le Basketball et ses fondamentaux, 2017, couvertureLe plus récent ouvrage de William S. Messier, le Basketball et ses fondamentaux, a beau être sous-titré Nouvelles, il mêle plusieurs genres, la nouvelle, évidemment, mais aussi les souvenirs et l’essai.

Il aborde une question chère au cœur de l’Oreille tendue, le juron.

Tel sacre s’insère dans la série créée à partir d’hostie : «Comme l’ostique de Samuel Desrochers, qui est toujours là à bosser le monde sans demander l’avis de personne, sauf à son ostique de chien de poche, Hugo Quesnel» (p. 10). Un autre vient remplir une case vide de l’herbier de l’Oreille : «Bref, le coup à la gorge sert moins à blesser quelqu’un qu’à jouer dans sa tête. Je dis ça, mais pour de vrai, ça fait mal en criffe» (p. 21). Il lui manquait un exemple avec cibole ? Plus maintenant : «Le coach Côté dit que, sauf le respect des élus, tout ce qu’il sait, lui, c’est qu’au cœur du véhicule, à un moment donné, le temps d’un tonneau, t’oublies le dehors. Il dit que tu te fies juste à ce que tes sens perçoivent et il dit que cibole, ce qu’ils perçoivent, c’est ton corps et celui de tes joueurs qui revolent et rebondissent tellement naturellement avec les cossins, les sacs de sport et les ballons de basket que tu jurerais que les parois de la van font des exercices de passes» (p. 79-80).

(La dernière citation provient de la nouvelle «Transport», peut-être la plus forte du recueil.)

Il y a surtout le paragraphe qui ouvre «La défaite de Big Dawg» :

Big Dawg fait le voyage du trou au truck en écoutant son patron. Jeff est le genre de gars qui ponctue chacune de ses phrases d’un sacre. Personne ne parle comme ça dans la vie. Big Dawg se dit que, s’il croisait un étranger qui sacrait autant que son patron, il penserait au syndrome de Gilles de La Tourette. Jeff ne sacre pratiquement pas quand il s’exprime dans sa langue maternelle, pourtant. Mais d’ajouter des ta-burn-ack et des caw-liss à ses phrases lui donne peut-être confiance. Comme si les sacres compensaient son accent. Dans le fond, Big Dawg fait un peu la même chose quand il parle en anglais. Il lance des shit et des fucking à gauche et à droite. Ça lui donne l’impression d’être crédible. Il ne s’arrête jamais pour réfléchir au fait que, dans sa langue maternelle, il utilise les sacres de façon beaucoup moins libérale, avec parcimonie (p. 85-86).

On sacrerait plus dans sa langue seconde que dans la première ? Voilà une hypothèse à laquelle l’Oreille tendue n’avait jamais réfléchi. Elle va s’y mettre.

P.-S. — «Personne ne parle comme ça dans la vie» ? Peut-être, mais au théâtre, si.

Référence

Messier, William S., le Basketball et ses fondamentaux. Nouvelles, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 12, 2017, 239 p.

Nostalgie extrême ?

Roy MacGregor, l’Enfant du cimetière, 2009, couverture

Il y a un petit temps que l’Oreille tendue n’est pas allée musarder du côté de l’extrême. Aujourd’hui, chassons-le quand il croise l’oxymore (définition ici).

Cela donne…

un «Anti-extrémisme extrême» (le Devoir, 16-17 avril 2016, p. B1).

un «Minimalisme extrême» (la Presse, 17 mars 2012, cahier «Maison», p. 1).

des «Dépouillements extrêmes» (le Devoir, 19-20 mars 2011, p. E8).

de l’«étapisme extrême» (la Presse, 6 mars 2008, p. A26).

une équipe de crosse qui s’appelle «le mini-Extrême de Sherbrooke», dans l’Enfant du cimetière, de l’excellent Roy MacGregor (2009).

On n’arrête pas le progrès (à mi-chemin).

Référence

MacGregor, Roy, l’Enfant du cimetière, Montréal, Boréal, coll. «Carcajous», 13, 2009 (2001), 164 p. Traduction de Marie-Josée Brière.

L’«effet Diderot»

Diderot, Regrets sur ma vieille robe de chambre, édition de 2004, couvertureLa section «Pause oxygène» de la Presse+ du 1er mars présentait une chose dont l’Oreille tenduepourtant diderotienne à ses heures — n’avait jamais entendu parler : l’«effet Diderot».

Voici comment Geneviève Lefebvre, collaboratrice du quotidien numérique montréalais, le définit :

On dit que la vie de Diderot, l’auteur de la célèbre encyclopédie, a changé le jour où il a remplacé sa vieille robe de chambre pour une neuve, évidemment beaucoup plus belle. Il en était fort heureux, jusqu’à ce qu’il se rende compte que sa belle robe de chambre avait un effet pervers; du coup, tout le reste de sa garde-robe lui paraissait laid, usé, désuet.

Pour ceux qui ont déjà rénové une maison, vous savez exactement de quoi je parle. On croit qu’on ne fait que repeindre les armoires de la cuisine, et une fois qu’on les voit pimpantes et fraîches, c’est toute la maison qui y passe.

Le sport, c’est pareil. On croit qu’on ne fait que «se remettre en forme» et on se retrouve sur la ligne de départ d’un marathon, stupéfait et rénové de fond en comble. Comment ai-je pu en arriver là ?

C’est l’effet Diderot.

Passons sur cette «célèbre encyclopédie» qui aurait dû être une «célèbre Encyclopédie». Passons encore sur le fait que Diderot n’en a pas été «l’auteur»; il en a été «un des auteurs» et son codirecteur, avec D’Alembert, puis son directeur, seul.

Attachons-nous cependant à la lecture des «Regrets sur ma vieille robe de chambre» que propose l’article. Ce bref texte tardif de Diderot ne dit pas ce que Geneviève Lefebvre lui fait dire.

Relisons ses premières lignes :

Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? elle était faite à moi, j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps, sans le gêner. J’étais pittoresque et beau. L’autre, roide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât, car l’indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaisse refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant. On ne sait qui je suis.

Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d’un valet ni la mienne; ni les éclats du feu; ni la chute de l’eau. J’étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre; je suis devenu l’esclave de la nouvelle (éd. de 2004, p. 13).

Il est vrai que le nouveau vêtement bouleverse l’équilibre domestique de Diderot, et pas seulement son habit :

Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles qui m’environnaient. Une chaise de paille; une table de bois; une tapisserie de bergame; une planche de sapin qui soutenait quelques livres; quelques estampes enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie; entre ces estampes, trois ou quatre plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre l’indigence la plus harmonieuse.

Tout est désaccordé. Plus d’ensemble, plus d’unité, plus de beauté (p. 14-15).

Cela dit, jamais Diderot n’a pas été «fort heureux» de sa nouvelle robe de chambre. Jamais il n’a changé ses comportements à cause de l’effet qu’elle aurait eu sur lui. Jamais il n’a tiré de morale positive de ce don que lui avait fait Mme Geoffrin (ce n’est pas lui qui a «remplacé» l’ancienne) ni promu l’auto-émulation. Bien au contraire, ce texte ne cesse de répéter que Diderot était bien mieux avant et qu’il regrette sa «médiocrité première» (p. 18). Il craint même d’être corrompu par ce nouveau luxe qu’on lui impose.

En règle générale, il vaut mieux éviter les «On dit que». Ça évite de dire des faussetés.

Référence

Diderot, Denis, Regrets sur ma vieille robe de chambre suivi de la Promenade Vernet, Paris, Librairie générale française, coll. «Le livre de poche. Libretti», 20000, 2004, 92 p. Édition établie par Pierre Chartier.