Autopromotion 468

Maurice Richard, dessin de Théo Malo Melançon

La revue numérique Recherches en communication vient de mettre en ligne sa 50e livraison, «Les vedettes du sport et des médias». Sous la direction de Gérard Derèze (Université catholique de Louvain) et Damien Féménias (Université de Rouen), ce dossier (encore ouvert) est constitué pour l’instant de cinq contributions; l’Oreille tendue en est.

Table des matières

Damien Féménias et Gérard Derèze, «Les vedettes du sport et des médias. Introduction»

Contemporain de l’avènement du cinéma, Marcel Mauss reconnaît dans la démarche des infirmières celle des actrices américaines et repère très tôt ce que les usages sociaux doivent aux représentations qu’on en donne. Quelques décennies plus tard, Edgar Morin prolonge cette réflexion et ouvre un champ de recherche, mais depuis Les Stars, force est de constater que le sens et la place des vedettes, des héros et des idoles — que produisent nos sociétés médiatisées — suscitent des questions complexes et récurrentes. Dans ce numéro de Recherches en communication, nous tenterons de mieux comprendre le sens et de mieux identifier la place qu’occupent aujourd’hui dans les médias, parmi les vedettes du loisir ou du divertissement, les vedettes du sport.

Benoît Melançon, «Un “mythe bien de chez nous” : Maurice Richard»

Maurice Richard (1921-2000) est le plus célèbre joueur de la plus célèbre équipe de hockey en Amérique du Nord, les Canadiens de Montréal. Plus qu’une vedette sportive, Richard est un véritable mythe national. Paradoxalement se conjuguent en lui la grandeur et la proximité, des actes qui le distinguent des mortels et d’autres qui en font un semblable. Par ce mélange, Maurice Richard est une «idole du peuple» typiquement québécoise.

Valérie Bonnet, «Vertige des hauteurs, économie de la grandeur. Les rubriques nécrologiques consacrées à P. Edlinger»

L’escalade est un sport peu médiatisé hors des réseaux spécialisés, ses pratiquants étant peu sensibles à l’exposition compétitive et médiatique. Patrick Edlinger fait cependant exception en la matière. Lors de sa disparition en 2016, de nombreux articles lui sont consacrés, alors qu’il est retiré du terrain depuis 1995. À travers l’analyse des différents textes produits à la suite de ce décès, nous allons nous attacher aux justifications mises en place, argumentations implicites légitimant la couverture d’un «petit sport» dans une presse généraliste, et dont les mécanismes ne sont pas sans relever des «régimes de singularité» décrits par Nathalie Heinich (2012).

Philippe Dine, «Rugby, Race and the Republic : The Sporting Stardom of Abdelatif Benazzi»

Le présent article porte sur la conjonction de facteurs institutionnels, représentationnels et sociétaux mobilisés dans la construction médiatique comme vedette sportive du rugbyman franco-marocain Abdelatif Benazzi. La carrière internationale de ce joueur (1988-2003) illustre l’évolution globale du rugby dans un paysage sportif en pleine mondialisation du fait de la professionnalisation officielle de ce sport en 1995. Son itinéraire fournit un modèle pour l’ouverture croissante du rugby français au talent importé ainsi qu’à des structures de recrutement davantage fondées sur l’inclusion sociale. La visibilité extraordinaire de Benazzi, dans ce sport d’équipe des plus traditionnels, comme maghrébin et musulman, notamment en tant que capitaine du XV de France, constitue un élément déterminant de sa représentation à la fois sur le terrain et en dehors. Ce processus peut être observé par le biais d’une lecture attentive des trois biographies / autobiographies présentées ici, qui ensemble attirent l’attention sur la personnification, chez Benazzi, de l’hybridité transnationale, principal héritage de cette vie sportive et de sa multiple narration.

Jean Maurice, «De la vedette du sport à la légende du sport : le cas Anquetil»

Les expressions «vedette du sport» et «légende du sport» sont données hâtivement pour quasi synonymes, alors qu’elles appartiennent en toute rigueur à deux couples de régimes différents, l’opsis et le logos, d’une part, la communication et la littérature, d’autre part. Le passage du statut de «vedette» à celui de «légende» s’effectue en plusieurs étapes : articles de presse éphémères, ouvrages grand public centrés sur le sport, œuvres littéraires. Le cas de la transformation de Jacques Anquetil, vedette controversée à l’image trouble, en légende épurée et déréalisée est un exemple probant de cette métamorphose. On le montre en s’appuyant sur l’exemple du «récit» écrit par Paul Fournel, Anquetil tout seul (Paris, Éditions du Seuil, 2012).

Parlons cochon

Soit le tweet suivant, de Les Perreaux :

 

Les deux derniers mots de la dernière phrase paraîtront sibyllins à certains : qu’est-ce que ce «gros jambon» ?

Dans le domaine sportif, le jambon alimente souvent la discussion.

Le mot désigne le boxeur strictement appelé à faire de la figuration devant un adversaire bien plus fort : il arrive donc que des boxeurs aient «une belle fiche contre des jambons» (la Presse, 7 août 2012, cahier Sports, p. 7). Ce n’est pas parce qu’ils ont essayé de les manger.

Au hockey, ce n’est guère plus glorieux. Dans Panache. 1. Léthargie (2009), de Sylvain Hotte, le héros se réjouit à l’idée d’affronter une équipe du Saguenay composée de «quelques jambons à la défensive» (p. 99 et p. 105). On ne confondra pas le jigon et le jambon.

Dans son tweet, Perreaux critique la décision de l’entraîneur Gerard Gallant, des Golden Knights de Las Vegas, d’avoir envoyé un de ses joueurs se battre contre un adversaire des Jets de Winnipeg. C’est, en effet, digne d’un jambon, voire d’un gros jambon.

Le mot n’est pas utilisé que dans le domaine sportif.

Selon Pierre DesRuisseaux, on peut être assis sur son jambon : «Ne rien faire, ne pas réagir» (2015, p. 182). Ce jambon-là est, donc, un steak.

Léandre Bergeron reste dans le registre anatomique : les jambons pourraient être les «Grosses cuisses (d’une femme)» (1980, p. 280) — pourquoi seulement d’une femme ?

Bref, le jambon, dans le français populaire du Québec n’a pas bonne presse. Il vaut mieux ne pas être un gros jambon. Que Gerard Gallant se le tienne pour dit.

P.-S.—Exception qui confirme la règle : les plus vieux se souviendront que «Gros jambon» est une chanson interprétée par Réal Giguère dans laquelle le terme n’est pas connoté négativement.

 

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

DesRuisseaux, Pierre, Trésor des expressions populaires. Petit dictionnaire de la langue imagée dans la littérature et les écrits québécois, Montréal, Fides, coll. «Biblio • Fides», 2015 (nouvelle édition revue et augmentée), 380 p.

Hotte, Sylvain, Panache. 1. Léthargie, Montréal, Les Intouchables, coll. «Aréna», 1, 2009, 230 p.

Ken et Scotty

Ken Dryde, Scotty, 2019, couverture

«He was a rink rat […], only with nine Stanley Cup rings.»

En 1983, un jeune retraité du hockey, Ken Dryden, l’ancien gardien de but des Canadiens de Montréal, publie ses souvenirs de joueur sous le titre The Game. Il y décrit ses relations avec son entraîneur, Scotty Bowman. Le portrait (p. 35-46, p. 166-169) est sans concession :

If you ask the players who have played for Bowman if they like him, most will stand shocked, as if the thought never occurred to them, as if the question is somewhat inappropriate, as if the answer is entirely self-evident. No, they will say, Scotty Bowman may be a lot of things, but he is not someone you like. A few, usually those who played for him the longest but who now no longer do so, might brigthen and answer quickly, as if they had thought about it, maybe a lot about it, in the years since.
«Yeah sure, I, I really respect the guy. I really admire him. He sure did a lot for me» (p. 37).

Il ne viendrait jamais à l’esprit d’un ancien joueur de Bowman de dire l’avoir aimé («like»). Respecter, voire admirer, pour certains, oui — mais pas aimer. Dryden est de ceux qui admirent ce «brillant» entraîneur, «le meilleur de son époque» : «He is complex, confusing, misunderstood, unclear in every way but one. He is a brilliant coach, the best of his time» (p. 38). Plus simplement, et malgré tout : «I like him» (p. 46).

Trente-six ans plus, Dryden vient de faire paraître une biographie de Bowman, Scotty. A Hockey Life Like no Other (en traduction : Scotty. Une vie de hockey d’exception).

Si vous espérez lire des potins sur la vie dans les vestiaires des équipes dirigées par Bowman, passez votre chemin : ce livre n’est pas pour vous. Vous trouverez plus de renseignements dans The Game ou dans les souvenirs de Serge Savard, un coéquipier de Dryden, que vient de faire paraître Philippe Cantin.

Si vous souhaitez avoir accès à la vie privée de Bowman, passez itou votre chemin. À part l’enfance verdunoise fort longuement décrite («Scotty was a Verdun kid, not a Montreal kid», p. 25) et quelques allusions à la vie familiale de Bowman, ce n’est pas l’objet premier de ce livre. L’introspection, ce n’est pas son fort : «down deeper, where he doesn’t often dwell» (p. 259), d’autant que c’est un homme de peu de mots : «nouns and verbs, and the occasional adjective, are enough» (p. 338).

Vous voulez en savoir plus sur les relations entre Bowman et Dryden ? Encore une fois, pour l’essentiel, il en est assez peu question, sauf quand le gardien, le jour où il s’est pris pour une diva, a été ramené à l’ordre par l’entraîneur (p. 185). Autrement, on est dans l’exercice d’admiration : pour Dryden, Bowman est le plus grand entraîneur de l’histoire du hockey, peut-être le plus grand entraîneur tous sports confondus (1244 victoires, 9 coupes Stanley).

De quoi s’agit-il alors ? Des réflexions de quelqu’un qui s’intéresse au hockey depuis… la fin des années 1930. Bowman, qui est né en 1933, est «a hockey watcher» (p. 260). C’est d’abord et avant tout l’entraîneur qui parle, dans des chapitres alternés : les uns sont biographiques (sa vie professionnelle), les autres sont des réflexions sur les huit plus grandes équipes que Bowman a vu jouer. Dans les derniers chapitres, Dryden et Bowman imaginent une série de matchs entre ces équipes pour désigner la plus grande de tous les temps. (Non, vous ne saurez pas laquelle.) Pour arriver à cela, ils ont conversé pendant des heures.

Observant le hockey sur plusieurs décennies, Bowman présente des équipes (voyez son évocation des Canadiens de Montréal de 1955-1956, p. 77-105), des joueurs (par exemple Jonathan Toews, p. 316 et suiv.) ou des administrateurs (au premier chef desquels Sam Pollock, son mentor, p. 187-193). Il fait aussi bien l’histoire du hockey, qui s’est beaucoup transformé sous ses yeux (sportivement, médiatiquement, économiquement), que celle du travail d’entraîneur : entre les entraîneurs du passé et ceux d’aujourd’hui, tout a changé, tant en matière de stratégie que d’informations disponibles. Sur ce double plan, le chapitre probablement le plus révélateur est le seizième : désormais retraité pour de bon du métier d’entraîneur, Bowman continue, à 86 ans, à suivre des masses de matchs pour essayer de comprendre l’évolution de son sport, cela dans ses aspects les plus fins.

On apprend donc des masses de choses à la lecture de Scotty. Cela étant, on notera que Ken Dryden n’est pas un auteur pressé, qu’il aime les détails, qu’il s’essaie parfois à des comparaisons laborieuses — entre Verdun, Québec et Verdun, France (p. 22-23) ou entre le défenseur Tim Horton et le café Tim Hortons (p. 351). Comme l’objet de son livre souffre d’une mémoire phénoménale, on se perd à l’occasion dans les anecdotes. Un lecteur qui a grandi dans les années 1970 à Montréal, quand Bowman y entraînait une équipe fabuleuse avec Dryden dans les buts, s’étonnera de l’absence d’un portrait de Guy Lafleur : Bowman reconnaît sa valeur, mais n’explique pas comment il a réussi à faire éclore ce joueur dont le début de carrière avait été si laborieux.

En 1983, Dryden disait aimer Bowman. Cela n’a pas changé, mais on voit désormais beaucoup mieux pourquoi.

P.-S.—Oui, ce Scotty-là.

P.-P.-S.—À Radio-Canada, à l’émission le 15-18, au micro d’Annie Desrochers, vendredi dernier, l’Oreille est allée discuter du livre. Ça s’écoute ici.

Références

Cantin, Philippe, Serge Savard. Canadien jusqu’au bout, Montréal, KO Éditions, 2019, 487 p. Ill. Avant-propos de Serge Savard.

Dryden, Ken, The Game. A Thoughtful and Provocative Look at a Life in Hockey, Toronto, Macmillan of Canada, 1984 (1983), viii/248 p.

Dryden, Ken, Scotty. A Hockey Life Like no Other, Toronto, McClelland & Stewart, 2019, viii/383 p. Ill. Traduction : Scotty. Une vie de hockey d’exception, Montréal, Éditions de l’Homme, 2019, 439 p. Préface de Robert Charlebois.

Autopromotion 465

Ken Dryden, Scotty, 2019, couverture

Journée de radio pour l’Oreille tendue.

Ce matin, elle causait, in English, d’une modification possible de l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir. C’était à l’émission CBC Daybreak Montreal, au micro d’Ainslie MacLellan. Ça s’écoute ici.

Vers 17 h 35, elle sera à l’émission le 15-18, à Radio-Canada, pour discuter, avec Annie Desrochers, du plus récent livre de Ken Dryden, Scotty. Ça s’écoutera .

[Complément]

On peut (ré)entendre l’entretien de ce côté.

P.-S.—Oui, ce Scotty-là.

 

Références

Dryden, Ken, Scotty. A Hockey Life Like no Other, Toronto, McClelland & Stewart, 2019, viii/383 p. Ill. Traduction : Scotty. Une vie de hockey d’exception, Montréal, Éditions de l’Homme, 2019, 439 p. Préface de Robert Charlebois.

Accouplements 143

Voltaire à la radio canadienne (2013), couverture

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Alexis Lafrenière joue pour l’Océanic de Rimouski — c’est du hockey. S’il faut en croire son père, interviewé par la Presse+, il est calme : «Alexis est né comme ça. Rien ne le dérange. Pour lui, tout est beau. Tout est cool. Tu sais quoi ? On dirait qu’il n’a pas de sang dans ses veines.»

Voltaire, lui, s’il faut en croire Louis Pelland, dans son émission radiophonique «Voltaire et le Canada» (1964-1965), en aurait eu peu : «Voltaire tolérait difficilement le froid et la seule pensée du Canada gelait le peu de sang qui circulait dans ses veines» (p. 25).

En matière d’hématologie, ce sera tout pour aujourd’hui.

 

Référence

Voltaire à la radio canadienne. Textes de Louis Pelland présentés et annotés par Joël Castonguay-Bélanger et Benoît Melançon, Montréal, Del Busso éditeur, 2013, 87 p.