Du génie et de la morale

Jean Racine, timbre-poste, URSS, 1989

Hier soir, à l’émission de télévision Esprit critique, sur ICI ARTV, Marc Cassivi et Rebecca Makonnen recevaient Yves Desgagnés et Aurélie Lanctôt pour répondre à la question suivante : «Selon vous, peut-on continuer à admirer l’œuvre d’un artiste qui a commis un crime ?»

Les lecteurs de Diderot se souviendront qu’il abordait cette question dans son Neveu de Rameau.

MOI. — Doucement, cher homme. Çà, dites-moi; je ne prendrai pas votre oncle pour exemple; c’est un homme dur; c’est un brutal; il est sans humanité; il est avare; il est mauvais père, mauvais époux; mauvais oncle; mais il n’est pas assez décidé que ce soit un homme de génie; qu’il ait poussé son art fort loin, et qu’il soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine ? Celui-là certes avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme. Mais de Voltaire ?

LUI. — Ne me pressez pas; car je suis conséquent.

MOI. — Lequel des deux préfèreriez-vous ? ou qu’il eût été un bonhomme, identifié avec son comptoir, comme Briasson, ou avec son aune, comme Barbier; faisant régulièrement tous les ans un enfant légitime à sa femme, bon mari; bon père, bon oncle, bon voisin, honnête commerçant, mais rien de plus; ou qu’il eût été fourbe, traître, ambitieux, envieux, méchant; mais auteur d’Andromaque, de Britannicus, d’Iphigénie, de Phèdre, d’Athalie.

LUI. — Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes, il eût mieux valu qu’il eût été le premier.

MOI. — Cela est même infiniment plus vrai que vous ne le sentez (éd. de 1984, p. 22-23).

«Pour lui» (Racine), oui, «peut-être» : la moralité avant le génie. Mais pour la postérité ? Le débat reste ouvert.

Référence

Diderot, Denis, le Neveu de Rameau. Satires, contes et entretiens, Paris, Librairie générale française, coll. «Le livre de poche», 5925, 1984, 414 p. Édition établie et commentée par Jacques Chouillet et Anne-Marie Chouillet.

Illustration

«Jean Racine», Timbre-poste, URSS, 1989. Disponible sur Wikimedia Commons : <https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=2732107>.

La télévision au Moyen Âge

Francis Gingras, un collègue, et néanmoins ami, de l’Oreille tendue, donnait samedi dernier une grande conférence à Paris. Quelques heures (!) plus tard, une revue numérique publiait ce texte passionnant sur ce que représente et sur ce qu’a représenté le Moyen Âge en Amérique du Nord. Il est en libre accès ici.

Les sous-titres de «Un autre Moyen Âge et le Moyen Âge des autres : les études médiévales vues d’Amérique» sont particulièrement réjouissants : «Les belles histoires des pays d’antan», «Le temps d’une paix», «Moi et l’autre». Les amateurs de télévision québécoise apprécieront.

P.-S. — Ce qui prédispose les médiévistes à travailler pour la CIA est expliqué au paragraphe 41.

P.-P.-S. — L’Oreille a déjà dit un mot du Québec et du Moyen Âge; c’était .

Référence

Gingras, Francis, «Un autre Moyen Âge et le Moyen Âge des autres : les études médiévales vues d’Amérique», article électronique, Perspectives médiévales. Revue d’épistémologie des langues et littératures du Moyen Âge, 37, 2016. URL : <http://peme.revues.org/11022>.

À saveur d’étonnement

Ne lui demandez pas pourquoi : l’Oreille tendue a une imposante collection d’occurrences de la locution «à saveur» (voir ici, par exemple).

Elle peut cependant assurer ses lecteurs qu’elle n’avait jamais, avant aujourd’hui, lu ceci, à propos de la nouvelle saison de l’émission de télévision les Beaux Malaises : «Un épisode à saveur sexuelle qui crée un vrai malaise» (le Devoir, 13 janvier 2016, p. B8).

On n’arrête pas le progrès, genre.

Ne me dites rien pour l’instant

L’Oreille tendue faisait du ménage dans son escarcelle à néologismes quand elle est tombée sur le mot intricide. Un moteur de recherche populaire renvoie à une première occurrence en 2013, sur un réseau social beaucoup fréquenté.

Pourquoi ce mot ? Pour traduire l’anglais spoiler, cette vilaine habitude de révéler à l’avance une scène à venir dans un film (par exemple). L’intricide renvoie à l’assassinat (-ide) de l’intrigue.

Ce mot n’a pas été retenu par l’Office québécois de la langue française, qui lui préfère divulgâcheur :

Définition
Information divulguant une partie importante de l’intrigue d’une œuvre de fiction, qui gâche l’effet de surprise ou le plaisir de la découverte.

Notes
L’œuvre de fiction peut être, par exemple, un film, une télésérie, un roman ou un jeu vidéo.
Dans le cas d’un jeu vidéo, la révélation d’éléments importants sur le déroulement du jeu (ex. : rebondissements, solutions des énigmes, dénouement de l’histoire) est considérée comme un divulgâcheur.
Sur Internet, les divulgâcheurs sont généralement signalés au lecteur, qui peut choisir de les lire ou non. Le divulgâcheur est notamment une fonction présente sur les forums, qui permet de cacher une partie du message afin que les autres ne la voient que s’ils le désirent.

Intricide ou divulgâcheur ? Spontanément, l’Oreille aurait penché pour le premier, qu’elle trouve moins artificiellement construit que le second. Ici et , sur Twitter, on a exprimé son désaccord.

P.-S. — D’un néologisme qui n’a pas été adopté doit-on dire qu’il a été victime d’un néologicide ?