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Les joies du mariage

«On dit quoi à un francophone qui marie une anglo ?»
Yes Mccan, Dead Obies

Il y a de cela quelques décennies, l’Oreille tendue a étudié le latin. Un de ses professeurs aimait dire qu’un père pouvait marier sa fille, mais qu’il ne pouvait pas l’épouser.

Pourquoi cette précision ? Parce qu’au Québec il est courant d’entendre un verbe (marier : «Unir en célébrant le mariage», «Établir (qqn) dans l’état de mariage») pour l’autre (épouser : «Prendre pour époux, épouse; se marier avec»). Le Petit Robert note cet usage : «RÉGIONAL (Nord; Belgique, Canada) Épouser. Il l’a mariée contre l’avis de ses parents. “un jour vous allez vous établir, marier un bon gars avec une bonne terre” (J.-Y. Soucy)» (édition numérique de 2014).

Il est au moins un cas où l’usage régional a du bon. Prenons les phrases suivantes :

A man in a town married twenty women. There have been no divorces or annulments, and everyone in question is still alive and well. The man is not a bigamist, and he has broken no laws. How is this possible ? (tiré du magazine The New Yorker)

Comment les traduire ? L’ambiguïté vient de «married» (marier et épouser). Comment est-il possible de marier vingt femmes sans divorcer, sans voir de mariage annulé, sans créer aucune violence, sans être bigame et sans briser la loi ? Si on est un prêtre, ça ne pose pas de problème.

En effet, les prêtres marient. Qu’on le sache, ils n’épousent pas, du moins dans la religion catholique.

Fil de presse 015

Pas de vacances pour les linguistes et autres langagiers, surtout pour Alain Rey. La preuve ?

Bange, Pierre, la Philosophie du langage de Wilhelm von Humboldt (1767-1835), Paris, L’Harmattan, coll. «Ouverture philosophique», 2014, 252 p.

Bouchard, Emmanuel (édit.), le Rédacto. Ponctuation. Syntaxe. Vocabulaire, Montréal, Fides éducation, 2013, xi/68 p.

Chautard, E., la Vie étrange de l’argot, Genève, Slatkine reprints, 2014, 740 p. Réimpression de l’édition de Paris, 1931.

Condillac, Étienne Bonnot de, Dictionnaire des synonymes, Paris, Vrin, coll. «Bibliothèque des textes philosophiques», 2013, 660 p. Édition critique de Jean-Christophe Abramovici.

Daniel, Jean, Dictionnaire français-périgourdin. Avec supplément, Genève, Slatkine reprints, 2013, 386 p. Réimpression de l’édition de Périgeux, 1914.

Défense et illustration de la langue française aujourd’hui, Paris, Gallimard, coll. «Hors série Poésie», 2013, 72 p. Liminaire de Xavier North et Jean-Pierre Siméon. Ouvrage collectif de Marie-Claire Bancquart, Silvia Baron Supervielle, Alain Borer, Michel Butor, François Cheng, Michel Deguy, Vénus Khoury-Ghata, Marcel Moreau, Jacques Réda et de Jacques Roubaud.

Dotoli, Giovanni, Marilia Marchetti, Cettina Rizzo et Celeste Boccuzzi (édit.), l’Espace du dictionnaire. Expressions, impressions, Paris, Hermann, coll. «Vertige de la langue», 2014.

Extermann, Blaise, Une langue étrangère et nationale. Histoire de l’enseignement de l’allemand en Suisse romande (1790-1940), Neuchâtel, Éditions Alphil, coll. «Histoire», 2014, 480 p.

Garde, Paul, l’Accent, Limoges, Éditions Lambert-Lucas, 2014 (1968), 170 p. Édition corrigée et augmentée.

Gaudin, François (édit.), la Lexicographie militante. Dictionnaires du XVIIIe au XXe siècle, Paris, Honoré Champion, coll. «Lexica, mots et dictionnaires», 2013, 360 p. Préface d’Alain Rey.

Gaudin, François (édit.), la Rumeur des mots, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2013, 135 p. Ill. Avant-propos de Didier Terrier.

Gaudin, François (édit.), Au bonheur des mots. Hommage à Alain Rey, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2014, 208 p.

Martin, Gabriel, Dictionnaire des onomastismes québécois. Les mots issus de nos noms propres, Sherbrooke, Éditions du Fleurdelysé, coll. «Renardeau arctique», 1, 2013, xxiii/226 p. Préface de Jean-Yves Dugas.

McMillan, Gilles, la Contamination des mots, Montréal, Lux, 2014, 288 p.

Melançon, Benoît, Langue de puck. Abécédaire du hockey, Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 125 p. Préface de Jean Dion. Illustrations de Julien Del Busso.

Autopromotion éhontée.

Minaudier, Jean-Pierre, Poésie du gérondif. Vagabondages linguistiques d’un passionné de peuples et de mots, Le Rayol Canadel, Le Tripode, 2014, 157 p.

On peut entendre l’auteur au micro d’Antoine Perraud à Tire ta langue (France Culture) ici.

Paveau, Marie-Anne, Langage et morale. Une éthique des vertus discursives, Limoges, Lambert-Lucas, 2013, 300 p. Préface de Sophie Moirand.

Point, Viviane, Article et détermination dans les grammaires françaises du XVIIe au XIXe siècle, Paris, Classiques Garnier, coll. «Domaines linguistiques», 2, série «Grammaires et représentations de la langue», 1, 2014, 366 p.

Rey, Alain, Des pensées et des mots, Paris, Hermann, coll. «Vertige de la langue», 2013, 272 p.

Ricalens-Pourchot, Nicole, les Facéties des expressions françaises, Montréal, Bayard Canada, 2013, 248 p.

Spitzer, Leo, Traque des mots étrangers, haines des peuples étrangers. Polémique contre le nettoyage de la langue, Limoges, Lambert-Lucas, coll. «La lexicothèque», 2013.

Saint-Onge, Claire, l’Orthographe : toute une histoire, Scriptée, 2013, 136 p.

Szendy, Peter, À coups de points. La ponctuation comme expérience, Paris, Éditions de Minuit, coll. «Paradoxe», 2013, 160 p.

Tran-Gervat, Yen-Maï, Traduire en français à l’âge classique. Génie national et génie des langues, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2013, 216 p.

Zanola, Maria Teresa, Arts et métiers au XVIIIe siècle. Études de terminologie diachronique, Paris, L’Harmattan, coll. «Rose des vents», 2014, 216 p. Préface d’Alain Rey. Postface de Bénédicte Madinier.

MR et MR

Une photo de Maurice Richard dans les archives de Mordecai Richler (Université Concordia)

«Hockey, after all, is our game. The game.»
(Mordecai Richler, «Soul on Ice», 1983)

«Once, if the Canadiens won a Stanley Cup,
something of a habit in the old days,
the players who had turned the trick
were either from Montreal or Thurso
or Trois-Rivières or Chicoutimi,
which is to say they were Quebeckers
like the rest of us.»
(Mordecai Richler, «Cheap Skates», 1986)

 

Aux yeux de l’Oreille tendue, Mordecai Richler est, avec Réjean Ducharme, un des deux plus grands romanciers du Québec. L’un et l’autre, comme il se doit, s’intéressent au hockey (pour Ducharme, voir ici).

Dans «The Fall of the Montreal Canadiens» (1984), Richler a fait de Guy Lafleur un portrait en homme solitaire, «presque mélancolique» («almost melancholy figure», éd. de 2003, p. 255). Selon lui, dans le même texte, Jean Béliveau est un «artiste consommé» («the consummate artist», éd. de 2003, p. 251); voilà peut-être pourquoi il lui arrive d’être nostalgique, à 3 heures du matin, à Londres, en pensant à ce joueur de centre («Home Is Where You Hang Yourself», p. 6). S’intéressant aux relations entre «Writers and Sports», il constatait que Lorne Worsley était son gardien de but favori («My all-time favourite hockey goalie», 2003, p. 96) et qu’il aimait son esprit. Alors que d’autres se souviennent avoir dû remplacer la rondelle avec du crottin gelé, Richler se contentait de charbon (2003, p. 250). Comme n’importe qui, en 1986 et en 1999, il déplore l’absence de grands livres sur le hockey, lui qui lui a consacré des articles : sur l’équipe des Trail Smoke Eaters (1963) ou sur Wayne Gretzky (1985), entre autres textes journalistiques.

Tout cela n’est rien à côté de la vénération de Richler pour Maurice Richard, l’ailier droit des Canadiens de Montréal de 1942 à 1960.

Celui-ci est présent dans ses romans, par exemple Joshua Then and Now (1980) et le fabuleux Barney’s Version (1997); relisez la scène de la réception post-mariage dans les cinquième et sixième chapitres de la section intitulée «The Second Mrs. Panofsky». (Relisez bien sûr en anglais : le surnom de Maurice Richard est «Rocket», pas «La Fusée».) Traçant un portrait de Gordie Howe pour Inside Sports (1980), il lui faut nécessairement parler longuement de l’autre numéro 9 (Howe et Richard portaient le même numéro et ils ont fait l’objet d’innombrables comparaisons). Comme Béliveau, qu’il le veuille ou non, Richard était un artiste — «the exploding Rocket, whether he appreciated it or not, was an artist» (éd. de 2003, p. 170).

En matière de représentation richlérienne de Richard, la scène cruciale se passe peut-être à Eilat, en Israël, au mois de mars 1962; Richler la raconte dans un essai intitulé «This Year in Jerusalem. The Anglo-Saxon Jews» (1962). Au bar de l’Hôtel Eilat, Richler est en discussion avec un pêcheur israélien ivre. Or ce pêcheur, Bernard, n’aime pas les Canadiens, et il prend la peine de le répéter. Richler ne peut lui répliquer que ceci : «Well, I’m a Canadian. […] Like Maurice Richard» («Je suis un Canadien. […] Comme Maurice Richard», éd. de 1968, p. 153). Ce qui pourrait n’être qu’humour absurde — il est peu crédible que Bernard connaisse le joueur de hockey — tourne aussitôt à l’interrogation identitaire. De Richard, Richler passe à la définition de ce que c’est qu’un Juif canadien («I’m a Canadian Jew»), puis à la défense de tous les Juifs canadiens. Richler ne convaincra ni Bernard (qui l’accuse d’être assimilationniste) ni le barman de l’hôtel; la soirée sera «altogether unsatisfactory» («entièrement insatisfaisante»). Ce qui importe est la quête identitaire de Richler, et sa source.

On ne s’étonnera donc pas de voir deux photos des Canadiens — l’une de l’équipe au complet, l’autre du Rocket (ci-dessus) — dans les archives Richler conservées à l’Université Concordia (Montréal).

Ça va de soi, comme MR et MR.

P.S.—Comme d’autres fans avant lui, Richler a parfois du mal avec les faits. Au début de «Québec oui, Ottawa non» (1964), il affirme que Richard a été suspendu en 1955 pour les trois premiers matchs de la finale de la Coupe Stanley. C’est faux : il a été suspendu pour les trois derniers matchs de la saison régulière et pour l’ensemble des matchs éliminatoires.

P.P.S.—Une partie de ce texte est reprise de l’ouvrage de l’Oreille tendue intitulé les Yeux de Maurice Richard (2006).

P.P.P.S.—Parmi les MR, il y a aussi Maurice Roy et Martin Roy.

(Merci à Martine-Emmanuelle Lapointe pour la photo ci-dessus.)

Couverture de Home Sweet Home. My Canadian Album (1984)

Références

Melançon, Benoît, les yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle, Montréal, Fides, 2006, 279 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Nouvelle édition, revue et augmentée : Montréal, Fides, 2008, 312 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Préface d’Antoine Del Busso. Traduction : The Rocket. A Cultural History of Maurice Richard, Vancouver, Toronto et Berkeley, Greystone Books, D&M Publishers Inc., 2009, 304 p. 26 illustrations en couleurs; 27 illustrations en noir et blanc. Traduction de Fred A. Reed. Préface de Roy MacGregor. Postface de Jean Béliveau. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2012, 312 p. 42 illustrations en noir et blanc. Préface de Guylaine Girard.

Richler, Mordecai, «This Year in Jerusalem. The Anglo-Saxon Jews», Maclean’s, 75, 18, 8 septembre 1962, p. 18-19, 34-44. Repris dans Hunting Tigers under Glass. Essays and Reports, Toronto et Montréal, McClelland and Stewart, 1968, p. 130-160.

Richler, Mordecai, «Bad Guys Finish Fourth — Mordecai Richler Reports from the World Hockey Tournament in Sweden», Maclean’s, 76, 9, 4 mai 1963, p. 15-17 et 45-48. Repris, sous le titre «With the Trail Smoke Eaters in Stockholm», dans Hunting Tigers under Glass. Essays and Reports, Toronto et Montréal, McClelland and Stewart, 1968, p. 37-45, dans Notes on an Endangered Species and Others, New York, Knopf, 1974 et dans Dispatches from the Sporting Life, Foreword by Noah Richler, Toronto, Vintage Canada, 2003 (2002), p. 57-67.

Richler, Mordecai, «Québec oui, Ottawa non», Encounter, 23, 6, décembre 1964, p. 76-84. Repris dans Home Sweet Home. My Canadian Album, New York, Alfred A. Knopf, 1984, p. 27-45.

Richler, Mordecai, Joshua Then and Now, Toronto, McClelland & Stewart, coll. «New Canadian Library», 1993 (1980), 375 p. Postface d’Eric Wright.

Richler, Mordecai, «Howe Incredible», Inside Sports, 2, 8, 30 novembre 1980, p. 108-115. Repris, sous le titre «Gordie», dans Dispatches from the Sporting Life, Foreword by Noah Richler, Toronto, Vintage Canada, 2003 (2002), p. 167-186.

Richler, Mordecai, «Soul on Ice», GQ, novembre 1983. Repris dans Dispatches from the Sporting Life, Foreword by Noah Richler, Toronto, Vintage Canada, 2003 (2002), p. 203-209.

Richler, Mordecai, «Home Is Where You Hang Yourself», dans Home Sweet Home. My Canadian Album, New York, Alfred A. Knopf, 1984, p. 3-9.

Richler, Mordecai, «The Fall of the Montreal Canadiens», dans Home Sweet Home. My Canadian Album, New York, Alfred A. Knopf, 1984, p. 182-209. Repris dans Dispatches from the Sporting Life, Foreword by Noah Richler, Toronto, Vintage Canada, 2003 (2002), p. 241-274.

Richler, Mordecai, «Gretzky in Eighty-Five», The New York Times Sport Magazine, 29 septembre 1985. Repris dans Dispatches from the Sporting Life, Foreword by Noah Richler, Toronto, Vintage Canada, 2003 (2002), p. 105-119.

Richler, Mordecai, «Cheap Skates», GQ, janvier 1986. Repris dans Dispatches from the Sporting Life, Foreword by Noah Richler, Toronto, Vintage Canada, 2003 (2002), p. 141-147.

Richler, Mordecai, Barney’s Version. With Footnotes and an Afterword by Michael Panofsky, Toronto, Alfred A. Knopf, 1997, 417 p.

Richler, Mordecai, le Monde de Barney. Accompagné de notes et d’une postface de Michael Panofsky, Paris, Albin Michel, coll. «Les grandes traductions», 1999 (1997), 556 p. Traduction de Bernard Cohen.

Richler, Mordecai, «Net Growth after Hockey : Great Ads», The Gazette, 28 novembre 1999.

Richler, Mordecai, «Writers and Sports», dans Dispatches from the Sporting Life, Foreword by Noah Richler, Toronto, Vintage Canada, 2003 (2002), p. 93-104.

Du miroir photographique

Autoportrait au crâne

Le selfie a déjà fait couler beaucoup (trop) d’encre. Et il a essaimé.

Une photo de téléphone cellulaire (les portables hexagonaux) ? Un cellfie.

Une photo devant sa bibliothèque ? Un shelfie.

Une photo de fermier ? Un felfie.

On n’arrête pas le progrès.

P.S.—En français ? Selon l’un, égoportrait, autoportrait ou autophoto. Selon un autre, moivatar.

 

[Complément du 11 juillet 2014]

Et ça continue…

Avec un phoque ? Un sealfie (#sealfie).

Avec un poisson ? Un selfish (@danyturcotte).

Au bureau de vote ? Un selfisoloir (Émilie Mouchard).

Aux chiottes ? Un scato-selfie (@culturelibre).

Douze mots-valises pour un mardi matin

Un bar et une arcade : un barcade.

Une cave (avec un bar ?) pour un homme : une mancave.

Quelqu’un d’ascendance africaine vivant dans un pays européen : un Afropéen.

Un fan qui pratique le sous-titrage : un fansubber.

Le vert du billet vert et le vert écolo : l’écofiscalité.

Un éditeur (publisher) offrant une plateforme numérique (platform) : un platisher.

La séduction de la Chine : «La “Grande Sinoduction”» (la Presse, 28 octobre 2013, cahier Affaires, p. 6).

Un humain qui maltraite son estomac : un gastromasochist.

Un communiqué de presse repris par un journaliste : de l’infobarattage. C’est la traduction que propose le Devoir (21 mai 2013, p. B7) de churnalism (churn + journalism).

Un fan aussi intolérant qu’un taliban : un talifan (la Presse, 11 mai 2013, cahier Arts, p. 3).

Un anglophone en colère : un angryphone (le Devoir, 21 février 2013, p. A6).