De la germaine

Dans la faune québécoise, une espèce nouvelle est apparue : la germaine.

Qu’est-ce qu’une germaine ?

Le journal la Presse propose la définition suivante : «Dans un couple, la Germaine, c’est elle qui gère et qui mène. D’où son surnom : Germaine» («La Germaine d’Occupation double encaisse son 4 %», 2 décembre 2008, cahier Arts et spectacles, p. 3).

Plus largement, c’est une forte femme, qui aime prendre des initiatives, être aux commandes, conduire plutôt que suivre. Si son efficacité ne laisse aucun doute, on ne peut pas toujours en dire autant de ses qualités en matière de relations interpersonnelles. La germaine ne recule pas, quels que soient les obstacles.

Quels sont les deux verbes préférés de la germaine ?

Opérer. La germaine opère. C’est une fonceuse, une proactive plus que proactive, une de celles qui font ce qu’il faut pour obtenir ce qu’elles veulent, et qui le font vite. Qui opère n’aime pas perdre son temps.

Regarder. Ce verbe, toujours à la deuxième personne du présent de l’impératif, introduit un éclaircissement (je vais t’expliquer), qui devrait être inutile (puisqu’il le faut), doublée d’une menace (mais t’as intérêt à comprendre). Par aphérèse, on entend aussi ’garde.

Exemple :

Heye, t’es une vraie germaine, toé ! T’opères !
’Garde, là : j’chus là pour ça.

Remarque : le mot n’existe qu’au féminin; il n’est pas de germain.

Bilinguisme et bilinguisme

Dans le Devoir du 3 juillet, sous le titre «Full bilingue» (p. A3), Christian Rioux rapporte que Jean Charest, le premier ministre du Québec, a prononcé un discours bilingue, à Bruxelles, dans le cadre d’une conférence internationale sur l’environnement : «L’allocution était pour moitié écrite en anglais et chaque paragraphe en français était inévitablement suivi d’un paragraphe en anglais.» Avec le premier ministre du Manitoba, il aurait été le seul conférencier à s’adresser aux participants autant en anglais qu’en français.

Ce faisant, Jean Charest reprenait à son compte une des vieilles erreurs d’interprétation sur la nature du bilinguisme au Canada. Il confondait l’intérêt individuel du bilinguisme — on ne saurait reprocher à quiconque de parler plus d’une langue — et ses dangers collectifs — il n’existe aucune situation où deux langues sont véritablement égales, du moins sur le plan socio-économico-politique.

Avant de prendre la parole, il aurait pu méditer les réflexions de Pierre Bourgault parues il y a tout juste 20 ans dans Moi, je m’en souviens (1989). À la question «Qui, des Japonais ou des Québécois, fait le plus d’affaires avec les Américains ?», il répondait : «La réponse va de soi. / Or, il n’y a que 1,4 % de la population japonaise qui parle anglais […].» Il poursuivait :

Dans tous les pays du monde, on a besoin d’une minorité de gens qui parlent d’autres langues pour entretenir des relations politiques, économiques ou culturelles avec l’étranger ou pour les mieux accueillir chez soi.

Cela se fait tout naturellement pendant que la majorité peut continuer de vaquer à ses occupations, gagner sa vie et dépenser son argent dans sa propre langue.

Ce qui n’empêche nullement les gens d’apprendre autant de langues qu’ils le veulent pour leur propre plaisir (p. 221).

La vie de l’État repose, elle, sur l’usage commun d’une langue.

Il est vrai que Jean Charest ne doit pas être un des lecteurs les plus assidus de Pierre Bourgault.

Référence

Bourgault, Pierre, Moi, je m’en souviens, Montréal, Stanké, 1989, 278 p.

La langue de Voltaire ?

Le passage, célèbre, se trouve au début de «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», le vingt-troisième chapitre de Candide, le conte de Voltaire (1759). Candide discute avec Martin sur le pont du navire hollandais qui les conduit à Venise. «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.»

Depuis, la formule «quelques arpents de neige» connaît au Québec une vitalité qui ne se dément pas.

Trois exemples.

Jean-Marie Gustave Le Clézio s’en prenait récemment, dans les pages du Monde, au projet de développement hydroélectrique de la rivière Romaine. Il fallait s’attendre à ce que Jean Charest, premier ministre du Québec et défenseur du projet, ne soit pas d’accord. C’est l’objet de la caricature de Garnotte, du Devoir, le 3 juillet : on y voit un Charest emperruqué, mouchoir à la main, déclarer «Comme le disait un illustre prédécesseur du sieur Le Clézio… il ne s’agit que “de quelques arpents de neige” !» (p. A8).

Quatre jours plus tard, dans le même journal, c’est le premier ministre du Canada, Stephen Harper, qui est la cible de l’écrivain Yves Beauchemin. Celui-ci ne croit pas au «fédéralisme d’ouverture» de celui-là. Il l’affirme à l’occasion de la cession annoncée, par le gouvernement fédéral au gouvernement provincial, de terrains proches du parlement de Québec. Son titre ? «Pour quelques arpents de gazon» (p. A8).

Enfin — surtout ? —, il existait à Oka, près de Montréal, en septembre 2007, un verger nommé Quelques arpents de pommes.

On dit souvent du français que c’est la langue de Molière. Et si, au Québec, c’était celle de Voltaire ?

Un tsunami de retard ?

Le 26 décembre 2004, un tsunami frappait une bonne partie des rives asiatiques de l’océan Indien.

Jusqu’alors, le mot tsunami était réservé à un public de spécialistes. Le Petit Robert, dans sa mise à jour de mars 2004, le définissait ainsi : «Géogr. Onde océanique engendrée par un séisme ou une éruption volcanique.»

Dans les mois qui ont suivi la catastrophe, le mot a essaimé, au Québec comme ailleurs. On a parlé de «“Tsunami intellectuel” à Harvard» (la Presse, 21 janvier 2005, p. A16), de «tsunami de parfums» (la Presse, 1er février 2005, cahier Actuel, p. 3), de «tsunami de protestations» (la Presse, 3 février 2005, cahier Affaires, p. 5), de «tsunami de nostalgie» (la Presse, 5 février 2005, cahier Arts et spectacles, p. 12), de «tsunami social» (la Tribune, 19 mars 2005, p. A15). Dans la rubrique «En hausse… en baisse» de la Presse du 27 février 2005, on pouvait lire que le mot avait «la cote métaphorique» à cette époque; voilà pourquoi il était «En hausse» (cahier Plus, p. 2).

Le Petit Robert, dans son édition de 2007, témoignait de cette popularité. La définition géographique s’était précisée : «Onde océanique engendrée par un séisme ou une éruption volcanique, provoquant d’énormes vagues côtières.» À cette définition technique, on avait joint une définition figurée : «Un tsunami de virus. Le tsunami de la croissance. => déferlante, raz (de marée).»

La ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine du gouvernement du Québec, Christine Saint-Pierre, s’en est avisée : «Un tsunami frappe le journalisme, selon la ministre St-Pierre», titre la Presse (17 juin 2009, p. A7).

La ministre, qui est responsable de l’Office québécois de la langue française, veut-elle montrer par là qu’elle suit l’actualité linguistique ? Si oui, elle a en partie raison : les médias aiment beaucoup le mot. Cela étant, l’usage figuré du terme, même entré au dictionnaire, paraît bien timide dans la vie courante.

La ministre aurait-elle un tsunami de retard sur la langue de tous les jours ?

L’art d’être grand-père

Les photos ont fait le tour du monde : une jeune Brésilienne participe au sommet du G8 en Italie.

Le Devoir d’aujourd’hui commente, mais sur deux registres, un par photo.

En première page, pour la photo de Reuters, on joue sur le fripon, sous le titre «Accord franco-américain» : «La marche est haute vers le sommet du monde et le chemin, semé d’embûches de toutes sortes. C’est sous l’œil torve et l’attention enjouée de deux très importants présidents, l’un français, l’autre américain, que la jeune déléguée brésilienne du Sommet junior a rejoint celui de son pays, le président Lula da Silva, sur le podium […]» (p. A1).

En dernière page du premier cahier, pour la photo de l’Agence France-Presse, on fait dans le familial : «Comme un grand-père bienveillant, le président du Brésil, Lula da Silva, entraîne de sa main protectrice une des jeunes déléguées de son pays au Sommet junior 8» (p. A10).

Ils ont «l’œil torve»; il a la «main protectrice». Une photo ne vaut pas toujours mille mots.