De l’implicite dans la conversation

Tanguy Viel, La fille qu’on appelle, 2021, couverture

«Et si quelqu’un autour d’eux avait suivi leur conversation, à partir de là il l’aurait trouvée bien opaque, incapable de saisir ce qui se disait vraiment sous des mots aussi abstraits que “on” ou “quelque chose”, rompus qu’ils semblaient être, les deux hommes, à cette grammaire des pronoms et des points de suspension, comme deux mafieux qui auraient pour code d’honneur de ne jamais désigner les choses par leur nom. Ce qu’on pouvait comprendre en revanche, c’est qu’ils avaient déjà eu ce genre de conversation, pour ne pas dire la même, sinon comment se seraient-ils compris dans l’usage d’un lexique si réduit, dont les données concrètes semblaient cachées dans les recoins d’une langue qui déployait sous elle l’évidence d’une réalité partagée ?» (p. 47-48)

Tanguy Viel, La fille qu’on appelle. Roman, Paris, Éditions de Minuit, 2021, 173 p.

L’oreille tendue de… Riss

Riss, Une minute quarante-neuf secondes, 2019, couverture

«Aujourd’hui, au journal, il suffit de tendre l’oreille pour savoir que Simon vient d’arriver. Le cliquetis métallique de sa canne quand elle touche le sol est presque délicieux à entendre quand je repense au jour où il m’accueillit dans sa chambre, paralysé sur son lit.»

Riss, Une minute quarante-neuf secondes. Récit, Paris, Actes Sud et Éditions Rotative, 2019, 320 p. Édition numérique.

Accouplements 172

Alain Farah, Mille secrets mille dangers, 2021, couverture

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Flaubert, Gustave, Madame Bovary, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 86, 1966, 441 p. Chronologie et préface par Jacques Suffel.

«Je veux qu’on l’enterre dans sa robe de noces, avec des souliers blancs, une couronne. On lui étalera ses cheveux sur les épaules; trois cercueils, un de chêne, un d’acajou, un de plomb. Qu’on ne me dise rien, j’aurai de la force. On lui mettra par-dessus toute une grande pièce de velours vert. Je le veux. Faites-le» (p. 346).

Farah, Alain, Mille secrets mille dangers. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 161, 2021, 497 p.

«Trois cent mille personnes défileront du lundi au mardi matin, jusqu’à ce que l’on soit dans l’obligation d’interrompre l’hommage, pour la mise en bière. La dépouille [du frère André] est placée dans un triple cercueil de bois, de cuivre et de ciment» (p. 359).

P.-S.—Ce n’est pas la première fois qu’Alain Farah emprunte un chemin flaubertien; voir ici.

Les zeugmes du dimanche matin et de Négar Djavadi

Négar Djavadi, Désorientale, 2016, couverture

«J’ai lutté, oh oui, j’ai lutté, contre ce vent impétueux qui s’est levé il y a très longtemps, dans une province reculée de la Perse nommée Mazandaran, chargé de morts et de naissances, de gènes récessifs et dominants, de coups d’État et de révolutions, et qui à chacune de mes tentatives pour lui échapper, m’a agrippée au col et remise à ma place.»

«Il était le seul homme à pouvoir y pénétrer, le seul à connaître l’odeur lourde des parfums et des disputes qui stagnait dans l’air glacé…»

«C’était une invitation à l’émerveillement tout autant qu’une mise en garde; il fallait être à la hauteur de soi et des autres, des heures de travail et des espoirs, des désirs et des attentes.»

Négar Djavadi, Désorientale, Paris, Liana Levi, 2016. Édition numérique.

L’oreille tendue de… Marcel Pagnol

Marcel Pagnol, la Gloire de mon père, éd. 2014, couverture

«Je courais à la salle à manger, et je revenais à pas lents, portant avec respect cette arme précieuse.

L’oncle ouvrait toujours la culasse, pour voir si le fusil n’était pas chargé.

Puis il allait se poster derrière la haie du jardin. Mon père, Paul et moi, nous formions un demi-cercle autour de lui. L’oncle, les sourcils froncés, l’oreille tendue, le dos voûté, essayait de voir à travers les feuilles, non pas ce pauvre chemin pierreux, mais les vignes dorées du Roussillon. Soudain, il lançait deux aboiements aigus et brefs. Puis, soufflant puissamment entre ses lèvres molles, il imitait l’envol ronflant d’une compagnie de perdreaux. Alors, il faisait le pas en arrière, et regardait intensément le ciel, au ras de la haie. Puis il épaulait vivement, donnait le petit coup sec, et criait : “Pan ! pan !” Sur quoi, nous rentrions tous les quatre la tête dans nos épaules contractées, et nous demeurions immobiles, les yeux fermés, prêts à supporter le choc d’un “volatile d’un kilo lancé à soixante à l’heure.”»

Marcel Pagnol, la Gloire de mon père, Paris, De Fallois, coll. «Fortunio», 2004 (1957), 227 p., p. 152.