Autopromotion 598

Anne Caumartin, Julien Goyette, Karine Hébert et Martine-Emmanuelle Lapointe (édit.), Je me souviens, j’imagine. Essais historiques et littéraires sur la culture québécoise, 2021, couverture

Les Presses de l’Université de Montréal publient, sous la direction d’Anne Caumartin, Julien Goyette, Karine Hébert et Martine-Emmanuelle Lapointe, un ouvrage collectif intitulé Je me souviens, j’imagine. Essais historiques et littéraires sur la culture québécoise. Dédié «À la mémoire de Laurent Mailhot (1931-2021)», il est disponible en plusieurs formats et en libre accès.

L’Oreille tendue y publie un texte, «Le Forum de Montréal».

Quatrième de couverture

L’originalité de cet ouvrage est de tenter de mettre en perspective une part des mythes, des emblèmes et des lieux communs de l’imaginaire collectif québécois tout en misant sur les expériences, les réflexions et les souvenirs personnels des auteurs. Ni rappel d’un glorieux passé français, ni réification d’une américanisation, ni célébration d’une historiographie ou d’une littérature savante, ni enfin apologie d’une «vraie» culture populaire, les objets qui le composent ont d’abord été retenus pour leur portée interprétative. En dehors de toute prétention à l’encyclopédisme ou à la représentativité, ils ont en commun d’offrir différentes strates de représentations. Qu’il s’agisse de tordre le cou aux mythes les plus persistants ou de ranimer certains spectres envahissants pour mieux les prendre à parti, les 26 collaborateurs ont tous joué le jeu de la relecture et de l’actualisation, conjuguant, en des proportions variables, une démarche savante et une écriture essayistique.

Table des matières

Introduction, p. 9-18

Première partie. Où ? Les espaces de la culture

«Constituer un territoire, mot à mot. Autour et à rebours du coureur des bois et de l’habitant», Michel Lacroix, p. 21-34

«L’hiver», Daniel Laforest, p. 35-47

«Colonisation. Trois récits sans futur», Micheline Cambron, p. 49-69

«La rivalité Montréal-Québec. Histoire et mémoire d’un antagonisme», Harold Bérubé, p. 71-95

«Le Forum de Montréal», Benoît Melançon, p. 97-105

Deuxième partie. Quand ? Les moments de la culture

«La Conquête dans la mémoire et l’imaginaire québécois», Charles-Philippe Courtois, p. 109-138

«Patriotes ou rebelles», Michel Ducharme, p. 139-158

«Les rouges», Yvan Lamonde et Jonathan Livernois, p. 159-174

«Splendeurs et misères de la “revanche des berceaux”», Denyse Baillargeon, p. 175-195

«La Grande Noirceur, ou visa le noir, tua le blanc», Julien Goyette, p. 197-213

«Le kaléidoscope de la mémoire d’Octobre», Jean-Philippe Warren, p. 215-229

Troisième partie. Qui ? Les figures de la culture

«Nous autres, ou l’Autre en nous. Échos de la parole autochtone au Québec», Catherine Broué et Marie-Pier Tremblay Dextras, p. 233-255

«Les porteurs d’eau», Vincent Lambert, p. 257-271

«“C’est pas l’anglais qui vous fait peur”.  L’antagonisme anglais dans l’imaginaire québécois», Martine-Emmanuelle Lapointe, p. 273-286

«La mère de tous les maux. Le mythe du matriarcat au Québec», Karine Hébert, p. 287-305

«Les vestiges d’un passé catholique», Karine Cellard, p. 307-329

«De l’utilité des “maudits Français”. Une histoire d’amour vache et de bouc émissaire», Élisabeth Haghebaert, p. 331-356

Quatrième partie. Quoi ? Les objets de la culture

«Entre parler (le bon) français et parler joual», Chantal Bouchard, p. 359-369

«Le butin du cortège triomphal. Le patrimoine de la migration», Martin Pâquet, p. 371-395

«Un héritage problématique. La mémoire de la religion», Mathieu Bélisle, p. 397-412

«Les “grands romans québécois”», Élisabeth Nardout-Lafarge avec la collaboration de Chloé Savoie-Bernard, p. 413-433

«La fatigue culturelle», Michel Biron, p. 435-457

 

Référence

Caumartin, Anne, Julien Goyette, Karine Hébert et Martine-Emmanuelle Lapointe (édit.), Je me souviens, j’imagine. Essais historiques et littéraires sur la culture québécoise, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Champ libre», 2021, 461 p. Ill.

Accouplements 142

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

 

La septième livraison des Cahiers Victor-Lévy Beaulieu est lancée ce soir; c’est une invitation.

L’Oreille tendue y publie un texte, «Accidents de lecture». Son sujet ? Les textes auxquels elle ne souhaite pas retourner. Son incipit ? «J’espère ne jamais avoir à relire la Condition humaine

Ce qui nous amène, tout naturellement, à Patrick Boucheron.

Un grand livre est un livre qu’on a envie de relire tout le temps ou qu’on a envie de ne jamais relire. J’avais 19 ans quand j’ai ouvert Belle du Seigneur, d’Albert Cohen, pour la première fois et je ne suis pas sorti de chez moi pour pouvoir poursuivre ma lecture. La vie s’était alors absentée autour de moi, le plus important était de parvenir aux dernières pages. J’ai un rapport ébloui et inquiet à Belle du Seigneur car j’ai décidé de ne jamais le relire. Avec ce livre, j’ai envie d’avoir 19 ans à tout jamais. En revanche, je relis tout le temps par fragments Madame Bovary, de Flaubert, car j’ai envie de vieillir avec lui, ou avec elle. Il existe aussi des chefs-d’œuvre qu’on ne peut pas ne pas avoir lus, car même si on ne les a jamais lus, ils ont fait advenir un monde dans lequel on vit : c’est le cas de Don Quichotte, de Cervantès. Le chef-d’œuvre est pour moi soit un livre qu’on ne relira pas, soit un livre qu’on ne cessera jamais de relire, mais dans les deux cas, on les lira toujours pour la première fois.

Puis à Michel Gay.

Et puis pourquoi, alors qu’on remet le nez dans des bouquins dont on a gardé le meilleur souvenir depuis qu’on les a lus il y a 20, 30 ou 40 ans, livres qui figurent au firmament en quelque sorte de nos lectures, de nos découvertes dans l’univers de la littérature, œuvres d’au mieux quelques douzaines d’auteurs dont les seuls noms nous rappellent, parfois vaguement, parfois vivement, comment nous nous sommes forgé quelque chose qui ressemble à notre propre machine à penser, à notre propre pensée, oui, pourquoi les relisant arrive-t-il régulièrement — il y a des exceptions bien évidemment — qu’on ne sache plus réellement ce qu’on y avait trouvé de si convaincant, de si à proprement parler extraordinaire… (p. 142)

La question, donc, est simple : relire ou pas ?

 

[Complément du 4 mars 2021]

«Accidents de lecture» est désormais disponible numériquement ici.

 

Références

Delorme, Marie-Laure, «Patrick Boucheron : “Il est imprudent de ne pas lire”», le Journal du dimanche, 9 août 2018.

Gay, Michel, Ce sera tout, Montréal, VLB éditeur, 2018, 161 p. Ill.

Melançon, Benoît, «Accidents de lecture», les Cahiers Victor-Lévy Beaulieu, 7, 2019, p. 179-181.

Aidons (encore) les Robert

L’Oreille tendue est volontiers donneuse de leçons. Prenez l’expression gueule d’empeigne.

Le Petit Robert (édition numérique de 2014) la définit ainsi : «LOC. FAM. (1793, non injurieux) Gueule (face) d’empeigne, injure.» Cette définition appelle trois commentaires.

D’une part, le passage de «non injurieux» à «injure» mériterait éclaircissement.

D’autre part, donner un exemple, ce serait bien, celui-ci, par exemple, tiré de la parade de Beaumarchais intitulée les Députés de la Halle et du Gros Caillou :

La mère Chaplu [à La mère Fanchette]. — Qui, moi ? Apprends, gueule d’empeigne, qu’la mère Chaplu n’a jamais rien pris à personne et qu’personne n’a jamais rien pris à la mère Chaplu qu’en tout bien z’et en tout honneur. Tout l’monde n’te r’semble pas, Dieu merci ! (éd. Allem et Paul-Courant 1957, p. 566)

Enfin, Jean-Pierre de Beaumarchais dit que cette parade aurait été rédigée «vers 1760» (p. 1773). Un de ses éditeurs, Pierre Larthomas, écrit : «on peut conclure que la parade a été jouée une des années 1760-1763» (p. 109). Cela obligerait à revoir, de quelques décennies, la datation proposée par le Robert de 2014.

Pour le Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, ça va moins bien encore :

Le mot [empeigne] désigne le dessus d’une chaussure, du cou-de-pied jusqu’à la pointe. <> Depuis la fin du XIXe s., il est employé dans la locution gueule (face) d’empeigne, terme d’injure («visage laid et ridicule» et par extension «individu désagréable»); la valeur péjorative vient sans doute de peigne «partie du pied», appuyée par divers emplois régionaux d’empeigne («morceau de cuir», «peau d’animal», etc.) (éd. de 1992, t. 1, p. 682; éd. de 2016, t. 1, p. 773).

«Depuis la fin du XIXe s.» ? Non, on l’a vu.

Une dernière chose. Dans son édition de 1977 des Parades de Beaumarchaid, Pierre Larthomas indique un sens légèrement différent : «L’expression gueule d’empeigne est citée par Lorédan Larchey et par Virmaitre (Dictionnaire d’argot fin de siècle) qui remarque : Dans tous les ateliers de France, gueule d’empeigne signifie bavard intarissable qui a le verbe haut, qui gueule constamment» (p. 123 n. 28).

Ça fait désordre, tout ça.

P.-S.—«Encore» ? Oui, ce n’est pas la première fois que l’Oreille ergote sur le contenu de son dictionnaire de prédilection. Voyez les textes du 4 novembre 2010, du 12 avril 2013, du 16 septembre 2016, du 12 février 2016, du 13 mai 2016 et du 25 décembre 2016.

 

Références

Beaumarchais, Théâtre. Lettres relatives à son théâtre, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 22, 1957, xvi/855 p. Texte établi et annoté par Maurice Allem et Paul-Courant.

Beaumarchais, Parades, Paris, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1977, 380 p. Édition critique de Pierre Larthomas.

Beaumarchais, Jean-Pierre de, «Poissard (genre)», dans Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty et Alain Rey (édit.), Dictionnaire des littératures de langue française : P – Z, Paris, Bordas, 1984, tome 3, p. 1772-1773.

Rey, Alain (édit.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires le Robert, 1992, 2 vol., xxi/2383 p. Nouvelle édition : 2016, 2 vol., xvii/2767 p.