Réglons deux choses avec Philippe Manevy

Philippe Manevy, la Montagne ardente, 2026, couverture

Dans son récit la Montagne ardente (2026), Philippe Manevy se montre sensible à la comparaison entre ses «deux pays» (p. 127, p. 279, p. 282), la France (d’origine) et le Québec (d’adoption).

C’est notamment le cas en matière d’accent (familial) :

Il n’en reste rien, aujourd’hui. Quand l’ai-je perdu ? Sans doute au cours de mes études parisiennes, où cette marque de provincialisme me semblait accentuer mon infériorité. L’effacement s’est opéré assez vite, puisqu’en deux ans à peine, je devisais comme n’importe quel intello de la rive gauche. Et c’est un dernier sujet d’étonnement : comment ai-je fait, moi qui suis incapable d’adopter le bon accent quand j’apprends une langue étrangère, moi qui ne parviens pas à me fondre dans la langue québécoise pour passer inaperçu ? Quelle force impérieuse m’a poussé à effacer, dans ma voix, celle de mon père et celle de [mon grand-père] Joseph ? (p. 108)

Réglons une première chose : la «langue québécoise», ça n’existe pas. Au Québec, on parle français, français du Québec, français québécois, mais pas une langue à part, différente du français. (Oui, c’est une des nombreuses marottes de l’Oreille tendue. Ça va mieux, merci.)

Réglons une deuxième chose : Philippe Manevy emploie, histoire de passer «inaperçu», quelques expressions locales. Des exemples ? «Mets ça dans ta pipe, Joseph […]» (p. 125). «Les soldats démobilisés comme lui font du pouce sur les routes […]» (p. 169). Resté en France, aurait-il écrit «veston» (p. 238) ou «veste» ?

L’intégration, bref, se passe bien.

P.-S.—Faut-il lire la Montagne ardente ? Oh ! que oui !

 

Référence

Manevy, Philippe, la Montage ardente. Récit, Montréal, Leméac, 2026, 289 p.

Aide lexicale instantanée

Michael Connelly, Ironwood, 2026, couverture

Vous écrivez ? Vous utilisez des mots dont vous n’êtes pas sûr qu’ils sont compris par tout le monde ? Vous ne voulez pas utiliser de glossaire ou de note de bas de page ? Tournez-vous vers l’aide lexicale instantanée ! La traduction en direct !

Exemples.

Bérubé, Renald, les Caprices du sport. Roman fragmenté, Montréal, Lévesque éditeur, coll. «Réverbération», 2010, 159 p.

«mon père fendait du bois près du hangar — on disait “la shed”» (p. 125).

Connelly, Michael, Ironwood. A Catalina Novel, New York, Boston et Londres, Little, Brown and Company, 2026, 325 p.

«I’ll talk to him and make sure we don’t get mushroomed — kept in the dark» (p. 93).

«Venice was adjacent to Marina del Rey, the largest man-made harbor for recreational boats on the continent. It was home to several private yacht clubs and offered some of the most expensive dockage in California — hence the name Marina del Rey, which translated to “the King’s Dock”» (p. 304)

Votre lectorat vous remerciera !

Grand cru local

Bar St-Laurent Frappé, Montréal, 2026, logo

Pourquoi un bar montréalais s’appelle-t-il St-Laurent Frappé ?

D’abord pour une raison géographique : il est situé boulevard Saint-Laurent.

Ensuite, et surtout, par antiphrase : on n’y va guère pour boire de l’eau; or, dans le français populaire du Québec, «Le Saint-Laurent frappé» désigne justement l’eau (à boire, du robinet).

Contrairement à ce que laisse entendre le français de référence — «Vin blanc frappé, refroidi au réfrigérateur ou dans un seau à glace», le Petit Robert, édition numérique de 2018) —, ce produit du fleuve, mais pas que, n’a pas à être froid. C’est du moins l’impression de l’Oreille tendue, qui n’a pas entendu l’expression depuis des lustres.

À votre service.

 

[Complément du jour]

Nouvelle divergence transatlantique : des caves hexagonales, on tire plutôt le Château La Pompe. (Merci, Mastodon.)

L’ombilic des félins

Sylvain Cormier, Des oreilles au bout des doigts, 2026, couverture

On l’a déjà vu : le minou est, entre autres choses, un chat et un terme d’affection.

Le dictionnaire numérique Usito indique trois autres sens :

«Nom donné à l’inflorescence des arbres ou arbustes qui se présente sous la forme d’un épi souple et duveteux, ou à d’autres éléments végétaux d’aspect duveteux»;

«Petit amas de poussière en forme de boule laineuse qui se forme par terre, notamment sous les meubles» (d’où «Petite boule de fibre qui, sous l’effet de l’usure, se forme sur une étoffe initialement rase»;

«Tissu de peluche ou qui a l’aspect de la peluche.»

C’est probablement le deuxième sens qu’avait en tête Sylvain Cormier quand il écrit, en 2013 :

«Prix à payer : on ne se sent pas proche d’un artiste repu, content de lui-même, terré dans sa tour d’ivoire, essentiellement préoccupé par ses minous de nombril» (Des oreilles au bout des doigts, p. 177).

À votre service.

P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 24 juin 2026.

 

Référence

Cormier, Sylvain, Des oreilles au bout des doigts. 35 ans de journalisme musical, Montréal, Somme toute / Le Devoir, 2026, 322 p. Ill. Préface d’Émile Proulx-Cloutier.

Patate chaude parfois bienvenue

Diagramme représentant le flea flicker, Wikipédia en anglais, 13 juin 2026

Au football (le canadien, donc l’américain), un jeu s’appelle le flea flicker.

Le quart-arrière s’installe derrière le joueur de centre. Celui-ci lui remet le ballon. Le quart-arrière le remet à son porteur, qui feint de courir avec l’objet. Au lieu de continuer sa course, le porteur redonne le ballon au quart-arrière, qui en profite pour le lancer, généralement loin. Il s’agit donc de faire croire à une course alors qu’on se prépare à une passe. (Wikipédia a, évidemment, un article au sujet de cette manœuvre, d’où est tirée l’illustration ci-dessus.)

Comment dire cela en français ? On peut se contenter de jeu truqué. On entend aussi parfois jeu de la patate chaude («À toi !» «Non à toi !»).

À votre service.

P.-S.—Ce n’est pas la première patate que nous croisons en ces lieux.

P.-P.-S.—D’autres mots de la langue du football ? Bien sûr.

P.-P.-P.-S.—On peut imaginer la manœuvre avec d’autres joueurs que le quart-arrière et le porteur, mais le principe reste le même.