L’art du portrait à rallonge

Lawrence Block, The Burglar Who Painted Like Mondrian, 1983, couverture

«Four more men filled out the audience. One had a round face and a high forehead and looked like a small-town banker in a television commercial, eager to lend you money so that you could fix up your home and make it an asset to the community you lived in. His name was Barnett Reeves. The second was bearded and booted and scruffy, and he looked like someone who’d approached the banker and ask for a college loan. And be turned down. His name was Richard Jacobi. The third was a bloodless man in a suit as gray as hiw own complexion. He had, as far as I could tell, no lips, no eyebrows, and no eyelashes, and he looked like the real-life banker, the one who approved mortgages in the hope of eventual foreclosure. His name was Orville Widener. The fourth man was a cop, and he wore a cop’s uniform, with a holstered pistol and a baton and a memo book and handcuffs and all that great butch gear cops get to carry. His name was Francis Rockland, and I happened to know that he was missing a toe, but offhand I couldn’t tell you which one.»

Lawrence Block, The Burglar Who Painted Like Mondrian, New York, HarperCollins, 2005 (1983). Édition numérique (iBooks).

Accouplements 154

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

L’Oreille tendue, se remettant (enfin !) au sport télévisé, découvre une publicité d’abord diffusée en anglais en 2019. Une femme y déguste une bière après avoir réussi à retirer son soutien-gorge (sa brassière en français populaire du Québec) sans retirer son chemisier.

Au même moment, l’Oreille relisait le premier roman de Nicholson Baker, The Mezzanine. On y trouve le même geste :

Here was where I made a discovery. An image came to me — Ingres’s portrait of Napoleon. Displacing my tie, I undid a single middle button. Yes, it was possible to get at your underarm by entering the shirt through the gap made by one undone button and then working the stick of antiperspirant up the pleural cavity between T-shirt and shirt until you were able to snag the sleevelet of the T-shirt with a finger and pull it past the seam where your shirtsleeve began, thereby exposing the area you needed to cover. I felt like Balboa or Copernicus. In college I had been amazed to see women take off bras without removing their sweatshirts, by unfastening the rear bra-catch through the material, pushing one sleeve up far enough to slip off one strap, and, after a few arousing shrugs of their shoulders, pulling the whole wriggling thing nonchalantly out of the opposite sleeve. My own antiperspirant discovery had some of the topologically flavor of those bra removals (p. 51-52).

On peut préférer le roman à la publicité.

 

Référence

Baker, Nicholson, The Mezzanine, New York, Vintage Books, coll. «Vintage Contemporaries», 1990, 135 p. Paru en français sous le titre la Mezzanine, Paris, Julliard, 1991, traduction d’Arlette Stroumza.

Question toujours d’actualité

Tucker Coe, le Sang des innocents, 1968, couverture

«Je me demandai comment il gagnait sa vie. Bien qu’il ait déclaré à plusieurs reprises qu’il était “dans les communications”, il n’avait pas réussi à me communiquer l’essence de son travail ni même dans quel domaine il s’exerçait. Était-il dans la publicité ? La Télévision ? L’édition ? Les public relations ? La compagnie Bell du Téléphone ? Ou bien est-ce qu’aujourd’hui toutes ces activités finissaient par se mélanger au bout d’un certain temps, si bien que tous les jeunes gens brillants que l’on rencontrait étaient simplement “dans les communications” ?»

Tucker Coe, le Sang des innocents, traduction de J. Hérisson, Paris, Gallimard, coll. «Série noire», 1235, 1968, 250 p., p. 146.

P.-S.—Les majuscules sont certifiées d’origine.

Le meilleur des mondes commerciaux

L’oreille de l’Oreille tendue s’est tendue devant ce tweet de @LeaStreliski :

 

Hier, en effet, les concepteurs du projet montréalais Royalmount — ce beau nom français — ont fait paraître une publicité pleine page dans le quotidien le Devoir. (Ils ont aussi un site Web, royalmount.com, dont la page d’accueil est, évidemment, en anglais.)

Que raconte-t-on dans le journal ?

On découvre que la «sérénité de la nature» pourrait «rencontre[r] l’effervescence de la ville», même dans en un décor particulièrement peu naturel, au croisement de deux autoroutes surchargées, la 15 et la 40, d’où la végétation est très largement absente en l’état actuel des lieux. (Le cycliste représenté en haut à gauche devrait avoir un peu de mal à y circuler foulard au vent, ainsi que les piétons évoqués dans le texte.) Voilà probablement pourquoi cet espace commercial qui n’existe pas est déjà une «destination emblématique» : c’est la ville à la campagne et vice versa.

Regroupés en trois catégories («Vivre», «Avancer», «Innover»), tous les mots de passe de l’heure sont là : éco-innovant, expérience immersive, écosystème dynamique, durabilité, échelle humaine, qualité de vie, inclusif, valeurs, mobilité, moyens de transport actifs et écoresponsables, intégrant efficacement, revitalisant, meilleures pratiques, émissions de carbone.

On s’attendait à voir apparaître le mot communauté; on n’est pas déçu. Sous la rubrique «Innover», un texte est coiffé du titre «Une communauté diversifiée et ancrée dans la nature» :

Notre projet s’inscrit dans une démarche écoresponsable qui tient compte des changements climatiques en revitalisant un ancien site industriel. Nous nous engageons à suivre les meilleures pratiques en matière de développement durable en misant sur trois principaux piliers, soit la santé, l’environnement et la réduction des émissions de carbone.

Question naïve : où est la «communauté diversifiée» dans ces deux phrases, où il n’est question que d’environnement et pas du tout de personnes ?

On notera enfin une juteuse faute d’accord : «le rythme et l’accessibilité d’une ville se vit [sic] aussi à pied».

Foi d’Oreille, de la bien belle ouvrage.

Accouplements 145

Portrait de Tennessee Williams à 54 ans, Wikipédia

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Pendant les matchs de hockey, le concessionnaire d’automobiles et de camions Paillé aime vanter la puissance de ses véhicules. Un camion, par exemple, tire plusieurs remorques. Sur l’une d’elles, on trouve une embarcation lacustre : «Un ponton nommé Désir.»

Dans le Devoir des 18 et 19 janvier, en titre : «Un sujet nommé désir» (le D Magazine, p. 4).

La postérité de Tennessee Williams est assurée.

 

[Complément du 25 février 2020]

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