La clinique des phrases (tttt)

La clinique des phrases, Charles Malo Melançon, logo, 2020

(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Toutes les publicités ne sont pas également heureuses : qui a des yeux le sait.

La chaîne de magasins de rénovation Réno-Dépôt aurait pu réussir un bon coup récemment, mais une faute d’orthographe l’en a empêchée.

Une pub disant «Une salle bain rafraîchie, sans se faire rincer» aurait été pas mal, dans la mesure où elle aurait joué sur deux des sens du mot rincer.

D’une part, il y a le sens le plus banal du terme : «Nettoyer à l’eau (un récipient). […] Passer à l’eau (ce qui a été lavé) pour enlever les produits de lavage (savon, etc.)» (le Petit Robert, édition numérique de 2018). Dans une salle de bain, même à rafraîchir, on s’attend à ce qu’on y rince.

D’autre part, le mot signifie aussi «Voler, ruiner». Ne pas se faire rincer, quand on rénove, est une bénédiction.

Pour que la publicité soit efficace, il ne fallait pas écrire ce que la chaîne a écrit :

Publicité fautive, Réno-Dépôt, 10 septembre 2022

Désolé pour elle (et pour nous).

P.-S.—En langue de puck, qui subit une rince est du mauvais côté d’une dégelée.

Benoît Melançon, Langue de puck. Abécédaire du hockey, 2014, couverture

Épate hockeyistique

Demandez à John Tortorella — c’est du hockey — et il sera catégorique : les jeunes ne respectent plus rien. La preuve ? Ils marquent des buts pour le seul plaisir de se faire remarquer.

De quoi s’agit-il ? Un joueur passe derrière la cage, il dépose la rondelle sur la lame de son bâton et il la fait entrer dans le haut du filet du cerbère par le côté. Ça demande de la dextérité, c’est spectaculaire et ça déplaît aux puristes.

Comment appeler cela ?

On voit parfois but de type lacrosse (site de RDS, page effacée) et, plus rarement, zegras, du nom d’un joueur, Trevor Zegras, qui a déjà marqué des buts de ce type (voir ci-dessous). Le plus souvent, on trouve but à la sauce Michigan (la Presse+, 14 août 2022), but michigan ou, tout simplement, michigan. Pourquoi ? En 1996, Mike Legg, de l’Université du Michigan, aurait été le premier à oser la manœuvre Michigan.

Oui, c’est de la langue de puck.

Illustration :

 

P.-S.—En effet, le michigan a quelque chose à voir avec la moutarde.

 

Référence

Melançon, Benoît, Langue de puck. Abécédaire du hockey, Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 128 p. Préface de Jean Dion. Illustrations de Julien Del Busso.

Benoît Melançon, Langue de puck. Abécédaire du hockey, 2014, couverture

Hockey et politique

«Les électeurs méritent mieux que la “trappe”», titre, la Presse+, 28 août 2022

Qu’est-ce que la trappe au hockey ?

Définition de Wikipédia : «La trappe est une stratégie défensive utilisée en hockey sur glace pour empêcher l’équipe adverse de progresser en zone neutre (entre les deux lignes bleues) afin de forcer les rotations.»

Définition de l’Oreille tendue : «Les pires entraîneurs, du moins d’un point de vue esthétique, sont ceux qui exigent de fermer le centre de la glace. Ces adeptes de la trappe tuent le jeu» (2014, p. 116).

Si l’on en croit la Presse+ du 28 août, on peut aussi parler de trappe dans le domaine politique, plus précisément dans le cadre de la campagne électorale québécoise actuelle : «Les électeurs méritent mieux que la “trappe”», titre le quotidien. Le responsable de cette situation ? «Avec une telle position de force, le premier ministre François Legault a déjà commencé à “jouer la trappe”, cette stratégie défensive que les équipes sportives utilisent pour protéger leur avance. Et qui donne une partie sans intérêt.»

Souhaitons-nous mieux, sur la glace et hors d’icelle. On peut toujours rêver.

 

Référence

Melançon, Benoît, Langue de puck. Abécédaire du hockey, Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 128 p. Préface de Jean Dion. Illustrations de Julien Del Busso.

Benoît Melançon, Langue de puck. Abécédaire du hockey, 2014, couverture

Faire revivre la Série du siècle ?

Ken Dryden, The Series, 2022, couverture

En septembre 1972, les équipes de hockey de l’URSS et du Canada se sont affrontées dans ce qu’on a appelé la Série du siècle. Les Canadiens ont gagné par la peau des dents.

Ken Dryden était alors un des gardiens d’Équipe Canada. (Oui, ce Ken Dryden-là.) Il vient de publier ses souvenirs du tournoi, sous le titre The Series (en français, la Série du siècle). Très court texte magnifiquement illustré, le livre est divisé en deux parties d’inégale longueur. La seconde sauve presque la première.

Celle-ci, «Faceoff», est elle-même double : elle s’ouvre sur un rappel de la rivalité URSS / Canada avant 1972; suit une description de chacun des huit matchs de la série, dans l’ordre de leur déroulement. Pourquoi l’Oreille tendue a-t-elle été déçue ?

À l’exception peut-être d’un passage sur les modifications que le gardien a dû apporter à son style de jeu (p. 85-86), l’ouvrage ne contient aucune information nouvelle pour quiconque connaît l’histoire du hockey au Canada. Pourtant, Dryden a été intimement mêlé aux événements.

L’auteur a choisi de ne s’appuyer que sur ses souvenirs, sans combler les trous de sa mémoire par une recherche documentaire. Ce choix est assumé, mais il mène à des passages étranges, quand Dryden, par exemple, refuse de donner le nom de certains joueurs soviétiques (p. 19, p. 141), qu’il aurait pu retrouver sans mal.

Quand on les compare à la masse des livres écrits par des sportifs, ceux de Dryden se détachent nettement, notamment à cause de la vraie curiosité de l’auteur. Cela étant, il n’a jamais été un styliste — cette affirmation sera impopulaire, mais c’est comme ça. Dans The Series, cela apparaît clairement par l’utilisation répétitive des figures de… répétition (anaphores, épiphores, parallélismes, etc.). Le passage le plus laborieux, sur ce plan, se trouve aux pages 137-140. Pour le dire autrement, en matière d’écriture, ça manque grandement de variété.

Certaines affirmations étonnent. Le caractère des Canadiens aurait été forgé par leur rapport à l’hiver (p. 73) et par leur nordicité (p. 93), comme celui des Suédois. Ne pourrait-on pas dire la même chose des Russes ? (Cela est finalement noté dans les dernières pages du livre, p. 173.)

L’Oreille est également troublée par le récit du sixième match de la série, celui où Bobby Clark a cassé la cheville du meilleur joueur russe, Valary Kharlamov, d’un coup de bâton. Dryden raconte qu’il n’a rien vu du geste pendant le match et qu’il n’en a appris la nature que plusieurs années plus tard (p. 114-116). On se serait attendu à mieux d’un apôtre de la non-violence au hockey comme l’ancien gardien. (L’Oreille tendue a déjà consacré quelques pages à la cheville de Kharlamov; c’est ici.)

La deuxième partie, «Overtime» ? L’auteur y réfléchit à la place de la Série du siècle dans l’histoire du hockey («the 1972 series is the most important moment in hockey history», p. 187) et dans l’histoire du Canada (il ne faut pas être allergique au nationalisme canadian pour apprécier ce genre de propos). Une comparaison inattendue révèle l’évolution du sport : Wayne Gretzky jouait comme un Russe; Alexander Ovechkin joue comme un Canadien (p. 173). Dryden oppose justement l’obsession pour les matchs («games») au développement des habiletés («skills», p. 175).

Terminons sur une note positive, avec deux formules bien senties : «It was encouraging, and awful» (p. 108); «Neither of us [Russia / Canada] got what we wanted; both of us got what we needed» (p. 177). Une chose peut être encourageante, mais affreuse. On peut obtenir ce dont on a besoin, plutôt que ce que l’on souhaite. Il y a quand même de (petites) leçons à tirer du plus récent livre de Ken Dryden.

 

Références

Dryden, Ken, The Series. What I Remember, What it Felt Like, What it Feels Like Now, Toronto, McClelland & Stewart, 2022, 191 p. Ill.

Dryden, Ken, la Série du siècle. Telle que je l’ai vécue, Montréal, Éditions de l’Homme, 2022, 204 p.

Melançon, Benoît, «Hendécasyllabe sportif», dans Marie-Andrée Beaudet et Karim Larose (édit.), le Marcheur des Amériques. Mélanges offerts à Pierre Nepveu, Montréal, Université de Montréal, Département des littératures de langue française, coll. «Paragraphes», 29, 2010, p. 173-180. https://doi.org/1866/19742

Parlons syntaxe

Illustration tirée de Refrancisons-nous, 1951, p. 27. Deuxième édition

Il y a quelques mois, l’Oreille s’est tendue vers un médiatic québécois : la curieuse habitude de commencer une phrase par le pronom «Vous» suivi d’un verbe à l’infinitif. Vous dire qu’elle trouvait ça bizarre.

Plus récemment, une autre construction a attiré son attention : la locution verbale «C’est» suivie d’un verbe à l’infinitif, lui-même précédé par «de». C’est de comprendre cette nouveauté (du moins, aux oreilles de l’Oreille).

Exemples :

«Au début, c’était plus de lui demander comment mon père voyait ça, les Canadiens et tout ça, continue Justin» (la Presse+, 15 août 2022).

«Sur l’échec avant, c’est de finir mes mises en échec et de gagner le plus de batailles à un contre un»; «c’est juste d’essayer d’être encore plus complet» (la Presse+, 13 août 2022).

«Donc pour nous, c’est de prouver qu’on peut bien performer en séries»; «Pour moi, c’est juste de combler les trous qui manquent en travaillant fort» (la Presse+, 17 août 2022).

«c’est juste de continuer à prouver que les femmes parlent autant de sport que les hommes»; «C’est d’avoir ce sens de la sensibilité, que peu importe où vous restez, c’est l’équité pour tous» (la Presse+, 18 août 2022).

Les lecteurs perspicaces — mais quel lecteur de ce blogue n’est pas perspicace ? — auront remarqué que toutes les citations renvoient au monde du sport. Foi d’Oreille, pourtant, ce n’est pas seulement de la langue de puck. Ça s’entend ailleurs, promis juré.

Gardons l’oreille ouverte.

 

Illustration : Illustration : F. J.-F. [Frère Jean-Ferdinand], Refrancisons-nous, s.l. [Montmorency, Québec ?], s.é., coll. «Nous», 1951, 143 p., p. 27. Deuxième édition.

 

Référence

Melançon, Benoît, Langue de puck. Abécédaire du hockey, Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 128 p. Préface de Jean Dion. Illustrations de Julien Del Busso.

Benoît Melançon, Langue de puck. Abécédaire du hockey, 2014, couverture