Question toujours d’actualité

Tucker Coe, le Sang des innocents, 1968, couverture

«Je me demandai comment il gagnait sa vie. Bien qu’il ait déclaré à plusieurs reprises qu’il était “dans les communications”, il n’avait pas réussi à me communiquer l’essence de son travail ni même dans quel domaine il s’exerçait. Était-il dans la publicité ? La Télévision ? L’édition ? Les public relations ? La compagnie Bell du Téléphone ? Ou bien est-ce qu’aujourd’hui toutes ces activités finissaient par se mélanger au bout d’un certain temps, si bien que tous les jeunes gens brillants que l’on rencontrait étaient simplement “dans les communications” ?»

Tucker Coe, le Sang des innocents, traduction de J. Hérisson, Paris, Gallimard, coll. «Série noire», 1235, 1968, 250 p., p. 146.

P.-S.—Les majuscules sont certifiées d’origine.

Bref lexique du confinement

Libération, 30 mars 2020, une

(L’Oreille tendue ne prétend à aucune exhaustivité, mais elle compte, à l’occasion, mettre la liste ci-dessous à jour. Merci à Emmanuel Bouchard, à François Dumont, à Nicolas Guay, à Jean-Marie Klinkenberg, à Élise Melançon et à Martine Sonnet pour leurs suggestions. Les ajouts et modifications du 16 avril sont précédés de l’astérisque. Double astérisque pour le 22 avril. Triple astérisque pour le 30 avril 2020. Quadruple astérisque pour le 8 mai 2020. Quintuple astérisque pour le 13 mai 2020. Sextuple astérisque pour le 20 mai 2020. Septuple astérisque pour le 11 juin 2020.)

 

(Par ailleurs, la Presse+ publie une entrevue de l’Oreille sur «Les mots de la COVID-19 : exprimer la pandémie».)

 

Comme tout le monde, l’Oreille tendue vous propose son lexique.

* Aînés (nos ~) — Tiens ! Ils sont plus mal traités qu’on ne le pensait ! Synonyme : Ceux qui ont bâti le Québec.

Angélus de la petite peste — En Europe, on se met à sa fenêtre le soir à 20 h pour applaudir les soignants. Pour le médiéviste Paul Bertrand, c’est «l’Angélus de la petite peste». Voir Anges gardiens et Ça va bien aller.

Anges gardiens — Voir Angélus de la petite peste, Ça va bien aller et Soignants.

******* Angle mort — Là où se terrent les victimes d’oubli. «Dans la foulée de l’achat local dont Le Panier bleu s’est fait le porte-étendard, un angle mort émerge : l’achat local culturel» (le Devoir, 16 mai 2020); «Se prémunir contre les angles morts du futur»» (la Presse+, 23 mai 2020); «Trop longtemps, les CHSLD sont restés dans notre angle mort» (la Presse+, 3 juin 2020); «Les artistes sont dans l’angle mort de la relance» (le Devoir, 3 juin 2020); «Dans l’angle mort du réseau de la santé, les Sœurs de Sainte-Anne crient à l’aide» (la Presse+, 2 juin 2020); «Les angles morts de la pandémie» (le Devoir, 11 juin 2020).

*** Anglicismes hexagonauxClapping (voir Clap clap clap), Cluster, Super spreaderrepérés ici. Voir Néologismes et Tracing.

* Apérozoom — Boire tout seul ensemble, quelle que soit l’heure. On pourrait y consommer un quarantini. Synonymes : Cyberapéro, Apéro virtuel, Beuverie.

Après (d’~) — Demain devra bien être fait de quelque chose, mais de quoi ? Le monde d’après. Le Québec d’après.

****** Après-pic — Attente de la deuxième vague. Voir Pic et Plateau. (source)

***** Assouplissement — Pré-déconfinement à la suisse. (source)

* AsymptomatiqueVade retro Lucifer !

Avant (d’~) — Concept créé après le concept d’après. C’est donc un rétronyme. Le monde d’avant. Le Québec d’avant.

******* Avec — Plus rare que l’avant et que l’après. «Dans “l’avec COVID-19”, mieux vaut investir que soutenir, selon Henri-Paul Rousseau» (le Devoir, 6 juin 2020).

***** Avion — «Construire un avion en plein vol» : voilà ce que seraient en train de faire les autorités sanitaires. Préférer la marche ou le vélo. Voir Bateau.

**** Balcon — Même si on y fait de la musique et si on y danse, s’écrit en en seul mot.

* Balconfinement — Privilège de nanti.

***** Bateau (tous dans le même ~) — Qui prend l’eau. «On est tous ensemble dans le même bateau» (François Legault, 11 mai 2020). Voir Avion.

** Bras — 1. Il en manque toujours. Voir Anges gardiens et Soignants. «On a besoin de bras» (François Legault). 2. Ils continuent à nous en tomber.

Brousse (de ~) — Lieu domestique ou public d’où parlent des personnalités médiatiques, appuyées par une infrastructure institutionelle. Faire de la radio de brousse. Faire de la télévision de brousse.

***** Bulles socialesDéconfinement à la belge : «Chaque foyer doit limiter ses interactions, en dehors du travail, à seulement quatre personnes.» (source) Voir Cluster et Silo.

Ça va bien aller — Prière québécoise quotidienne. Voir Anges gardiens et Angélus de la petite peste.

* Chauve-souris (soupe à la ~) — Contrairement à la vengeance, plat qui se mange chaud. Voir Pangolin.

** Clap, clap, clap — Son de l’Angélus de la petite peste. Synonyme parisien : «Tiens, il est 20 heures.» Synonyme newyorkais : «Must be 7 pm.» Voir Anglicismes hexagonaux.

****** Cluster — 1. Synonymes nombreux en français : foyer épidémique, groupe de personnes touchées, groupe à risque, foyer de contamination, foyer de contagion, foyer d’infection, etc. (source) 2. Familles, je vous hais (à la Gide) : «En Dordogne, c’est un cluster familial “avéré” qui a été identifié, après l’organisation d’obsèques fin avril dans le petit village d’Église-Neuve-de-Vergt, près de Périgueux». (source)

*** Comoronvirus — Virus à venir ? (source)

* Complot (théorie du ~) — Voir Journal de confinement.

Confinement — Là pour rester, la chose comme le mot.

Consignes — Toutes les respecter scrupuleusement, évidemment. (Jusqu’à quand ?)

Contact —Ne s’emploie plus que dans l’expression «Sans contact». Cueillette sans contact. Livraison sans contact.

* Contagion — Film de Steven Soderbergh (2011).

* Contaminé — Plus faible qu’infecté.

Continuité pédagogique — L’expression est surtout hexagonale, mais la chose qu’elle recouvre est universelle. (L’Oreille tendue en a parlé .)

** Corbeaunavirus — Un délateur, c’est un corbeau. En temps de coronavirus, cette espèce particulière vient d’apparaître, annonce le Canard enchaîné. Voir Délation.

** Cordon sanitaire — Risque de se rompre à tout moment.

******* Corona- — Préfixe qui cartonne, comme Covid. En plus de Coronachinois, Coronalecture, Coronards et Coronavirus, Michel Francard a repéré des coronarisettes et autres coronabistouilles : coronabigbang, coronacours, coronanniversaires, coronapéros, coronabdos, coronarisque, coronadistance, coranattidudes, coronasceptique, coronavirussé, coronavirage, coronapiste, coronanisme et coronaboomers.

****** Coronachinois — Insulte raciste québécoise.

*** Coronalecture — Lire seul, mais ensemble — et en ligne.

* Coronards — Voir Covidiots.

*** Coronavirer — Congédier un dirigeant politique. Voir Macronavirus.

* Coronavirus — Personnage de la bande dessinée Astérix et la Transitalique.

*** Coude — 1. Y ranger ses expectorations. 2. Le lever (voir Apérozoom).

Courbe — À aplatir, voire aplatie. Mais pour combien de temps ?

***** Couvre-visage — Cache-sexe montréalais du masque.

Covid — Féminin ou masculin ? Ne consultez pas un médecin, mais France Culture.

******* Covid- — Préfixe qui cartonne, comme Corona. En plus de Covidanxieux, Covidiots et Covidivorce, Michel Francard a vu covidés, covid lover et covid boom. Ajoutons encore la covidéo. (source)

Covidanxieux — Il y a de quoi.

Covidiots — Nombreux.

Covidivorce — Accélérateur non matrimonial.

Décamérer — Écrire sous l’influence du Décaméron; «sortir de sa chambre en restant confiné».

Déconfinement — Où ? Quand ? Comment ?

Décroissance — La chose ne date pas d’aujourd’hui. Sera-t-elle appliquée demain ? Il est de bon ton de le dire.

Délation — Tentation à laquelle tous ne résistent pas. Voir Corbeaunavirus.

Démondialisation — Exporter / importer, ou pas. Synonyme : nationalisme. Voir Local.

* Dépistage — 1. Porteur de mauvaises nouvelles. 2. Porteur de bonnes nouvelles. 3. L’espérer le plus étendu possible. Voir Test.

Distance — 1. Y enseigner (voir Continuité pédagogique). 2. La respecter (voir Mètre).

Distanciation physique — Voir Distanciation sanitaire.

Distanciation sanitaire — Voir Distanciation sociale.

Distanciation sociale — Voir Distanciation spatiale.

Distanciation spatiale — Voir Distanciation physique.

******* DistancielTélétravail qui roule les mécaniques, avec ou sans en. (source)

**** DocilesVocabulaire gouvernemental québécois. Mot employé une première fois le 29 avril 2020, puis banni immédiatement, puis réhabilité le lendemain. À suivre.

** Écouvillon — Coton-tige géant qui vous tire les virus du nez. Voir Pénurie.

*** Encabaner (s’~) — Québécisme ancien, au sens de s’enfermer chez soi, revenu à la mode du jour, confinement oblige. Voir Maison.

** Épicentre — Étymologie récente : viendrait de Épidémie et de Centre. Comme Dieu : partout et nulle part.

**** Étiquette respiratoire — Port du coude et du masque en bonne compagnie.

****** Exemplarité — François Legault doit toujours tousser dans son coude. Les joueurs de foot allemand ne doivent jamais se sauter dans les bras les uns des autres après un beau but.

** Experts — Aussi nombreux que ceux qui rédigent leur Journal de confinement et que les défenseurs du Complot (théorie du ~). Plus nombreux que les épidémiologistes. Voir Raoult (docteur) et Ultracrépidarianisme.

* Farine — Voir Pénurie.

* Fosses communesPlus qu’on ne le pense.

* Frigorifique (camion ~, entrepôt ~) — 1. En attendant mieux. 2. Glaçant.

* Gel — Depuis quelques semaines, Jérôme Garcin ouvre son émission de radio avec la formule «Le masque, le gel et la plume». Ce gel est le gel hydroalcoolique indispensable à un lavage de mains en profondeur. Au Québec, on préfère Purell.

****** Génération COVID-19 — Être désolé d’en faire partie. (source)

Gestes barrières — Voir Continuité pédagogique.

*** Gueule — Siège de la parole, mais pas de la prise de décision.

* GrandSelon l’Agence France-Presse, l’époque rêve de grandeur, majuscules à l’appui : Grand Confinement, Grande Paralysie, Grande Suspension, Grande Suppression, Grande Interruption, Grand Effondrement.

Guerre — Plus facile à dire qu’à mener.

Héros — «C’est pourquoi le narrateur ne se fera pas le chantre trop éloquent de la volonté et d’un héroïsme auquel il n’attache qu’une importance raisonnable» (Albert Camus, la Peste, p. 135).

***** Hibernation humaine — Après le confinement, au lieu du confinement. (source)

**** Horizon — 1. Là où meurent les courbes. 2. Souvent repoussé.

* Immunité collective — 1. Y croire : Suède. 2. Ne plus y croire : Grande-Bretagne. 3. La souhaiter : partout.

Impréparation — Toujours la déplorer.

Imprévoyance — Voir Impréparation.

* Infecté — Plus fort que contaminé.

**** Infodémie — C’est de la faute des chauve-souris, des Chinois, des experts, des joggeurs, de l’OMS (qui utilise le mot), des pangolins, du docteur Raoult, etc. — autrement dit, des autres. Voir Complot.

****** Inquiétude — Palpable dans les médias. (source)

** Joggeur, joggeuse — 1. Confiné(e) dehors. 2. Source d’inquiétude des confinés dedans. 3. En France, ne court qu’à heures fixes.

Journal de confinement — Virus à propagation rapide.

***** Kilomètres (100 ~)Distance physique difficile à mesurer, du moins en France. (source)

* Levure — Voir Pénurie.

***** Ligne (première ~) — Là où on expose les héros.

Local (achat ~) — Manifestation précoce de la démondialisation (voir ce mot) ?

*** Macronavirus — Souche virale repérée à Toulouse. Voir Coronavirer.

Maison — Lieu auquel retourner, parfois en chantant. Voir Encabaner (s’~).

Masque — N’a jamais eu autant de spécialistes depuis le début du XVIIIe siècle.

****** Médaille — Dans le monde de la santé français, moins coûteuse qu’un salaire.

Mélancovid — Rare, mais joli.

Merci de votre compréhension — Remerciement pour une chose faite et demande d’une chose à faire. Dans les deux cas, il s’agit de la même chose. (Voir ici.)

Mètre — 1. Unité de mesure imprécise. Voir Quarantaine. 2. S’explique mieux en images.

***** Montréalophobie — Effet secondaire du coronavirus. (source)

***** Motif — Valve hexagonale de déconfinement géographique (de 1 à 100 km).

Mou (linge ~) — Habit de télétravail (voir ce mot), par exemple le coton ouaté. On voit aussi en mou.

N95 — Ne désigne plus une route.

*** Néologismes — Il y en a une épidémie.

Quelques-uns ont été retenus ici : Apérozoom, Balconfinement, Comoronvirus, Corbeaunavirus, Coronalecture, Coronard, Coronavirer, Covidanxieux, Covidiot, Covidivorce, Décamérer, Déconfinement, Macronavirus, Mélancovid, Quaranthèse, Quarantini, Reconfinement.

Le quotidien le Monde en a proposé toute une collection : Apérues, Cacovirus, Casseroliser, Clap clap’o clock, Conarvirus, Confifi, Confinage, Confination, Confinature, Confinemanche, Confinette, Confinis, Corona boomers, Coronabdos, Coronacircus, Coronapéro, Coronaphonie, Coronials, Covidéprimer, Céconfifi, Émarmailler, Graduvid, Grovid, Homezage, Hypoconfiniaques, Immobésité, Interdi, Lundimanche, Paranovirus, Poubelliser, Punta Canap, Quaranthaine, Skypéro, Solidaritude, Srasaurus-rex, Télédéconnecter, Télépause, Télésaluer, Vodkafone, Vuvuzéliser, Whatsapéro, Whiskype, Zoombar, Zoomer.

Certains, sur les réseaux sociaux, ont fait entendre leur mécontentement devant cette liste; ils n’avaient pas, eux, entendu ces néologismes. L’Oreille, pour sa part, avoue un faible pour S’enconfiner.

******* Normal (nouveau ~) — Pas mieux que l’ancien.

* OMS — 1. Organisation mondiale de la santé. 2. Antéchrist trumpien.

**** Oubli — Symptôme collectif de la covid 19. «D’autres oubliés de la COVID-19.» «Les vrais oubliés de la crise.» «Les agriculteurs, grands oubliés de notre économie.» «Les religieuses oubliées.» «En France, Macron offre de premières réponses aux “oubliés” du secteur culturel.» (source)

* Pandémie — En matière de titraille, synonyme de tsunami.

* Pangolin — 1. Animal de (mauvaise) compagnie. 2. Totem scout. Voir Chauve-souris.

******* Pause (sur ~) — Le Québec l’a été à partir de la mi-mars. Y retournera-t-il ? Voir Vague (deuxième ~).

* Pénurie — Non, pas vraiment.

Peste, la — Succès posthume d’Albert Camus.

* Pic — L’atteindre, si possible une seule fois. Voir Plateau.

**** PistageTracing québécois.

** Plateau — Un plateau peut-il être un pic ? (Merci à Alain Rey pour la distinction.)

***** Postconfinement — Sans confinement ni déconfinement.

* PQ — La chose, pas le parti politique. Voir Pénurie.

* Prenez soin de vous — Voir Continuité pédagogique et Gestes barrières.

******* Présentiel — Non-télétravail, avec ou sans en. (source)

**** Printemps — 1. 2012 : érable. 2. 2020 : misérable. (source)

*** Proche — Au singulier («Laissez-la m’embrasser, c’est une proche»), comme au pluriel («Il est mort sans revoir ses proches»), catégorie sociale précieuse, mais indéfinie.

* PSV — Voir Prenez soin de vous.

* Purell — Voir Gel.

Quarantaine — Unité de mesure temporelle imprécise (14 jours, quarante jours, huit semaines, etc.). Voir Mètre.

*** Quaranthèse — Maladie universitaire.

* Quarantini — Voir Apérozoom.

Radiothéâtre — Forme encore vivante, malgré les apparences.

**** Raoult (docteur ~) — Pas de raout pour celui-là. Voir Experts et Ultracrépidarianisme.

*** Rassemblement — Composé de proches, ou non, en nombre très variable.

* Récession — 1. Déplorer l’économique. 2. Redouter la sociale (Isabelle Hachey).

** Reconfinement — C’est reparti pour un tour, au moins. (Merci à Édouard Trouillez.)

******* Réserviste — 1. Personnel médical disponible au cas où. 2. En guerre, mais pas au front. (source)

Résilient — Le mot l’est.

Respirateur — Voir Impréparation et Imprévoyance.

******* Respirabilité — Qualité recherchée d’un masque. «Épousant parfaitement la forme du visage, le masque filtrant DIV20 offre une étanchéité inégalée et une respirabilité élevée» (publicité, la Presse+, 5 juin 2020).

*** Révolution tranquilleEn redemander.

******* Selfiecovid — Égoportrait avec masque. (source)

Service essentiels — Le sont surtout en période de crise.

***** Seuil — Après, tu meurs; pas avant. Mais à quel âge ?

******* Silo — En Belgique, cellule de (dé)confinement limitée à cinquante personnes; strict entre-soi préventif. Si possible, ne pas en sortir : «Le système en silo est donc privilégié» (la Libre Belgique, 27 mars 2020). Existe en variante familiale : ses «parois sont les murs de la maison» (la Libre Belgique, 16 mars 2020). À vue de nez (masqué), les silos sont proches des bulles. (source) Voir Cluster.

Soignants — Mieux les payer (temporairement). Voir l’interprétation de ce mot que propose la sémiologue Mariette Darrigrand. Voir Anges gardiens.

***** Télédeuil — Puisqu’il existe un travail du deuil, il va de soi qu’il doit exister un télétravail du deuil. «Le télédeuil va certainement être difficile pour notre famille […]» (la Presse+, 8 mai 2020).

******* Télésocial — On pouvait, dans le monde d’avant, faire «du social», autrement dit socialiser. Aujourd’hui, on doit faire du télésocial. (Dans les milieux proches de l’Oreille tendue, on aurait tendance à prononcer social et télésocial à l’anglaise. Ne lui demandez pas pourquoi.)

Télétravail — 1. Faire comme si de rien n’était. 2. Travail devant la télé, en mou.

* Test — 1. Porteur de mauvaises nouvelles. 2. Porteur de bonnes nouvelles. 3. L’espérer le plus étendu possible. Voir Dépistage.

**** TraçageTracing hexagonal.

*** TracingTracking à la belge. Voir Pistage et Traçage.

*** Ultracrépidarianisme — «L’ultracrepidarianisme ou ultracrépidarianisme selon les sources, est le comportement qui consiste à donner son avis sur des sujets sur lesquels on n’a pas de compétence crédible ou démontrée» (Wikipédia). Voir Experts et Raoult (docteur).

** Vaccin — 1. Bien : un jour, on en aura un. 2. Pas bien : «Jésus est mon vaccin» (avec illustration).

**** Vague (deuxième ~) — Suit-elle la première ou en est-elle concomitante ?

****** Visage — 1. Antonyme du coude. 2. Incompatible avec la main.

**** Zoombie — A abusé du télétravail. (source)

 

[Complément du 18 avril 2020]

Sur Twitter, Clément Laberge a fait circuler cette image. L’Oreille rougit de tous ses lobes, et dit merci.

Le lexique du confinement, illustré par Clément Laberge

 

Référence

Camus, Albert, la Peste, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 42, 1972 (1947), 308 p.

Une apocalypse pour rien

Grégoire Courtois, les Agents, 2019, couverture

En 2016, Grégoire Courtois faisait paraître les Lois du ciel. L’Oreille tendue en avait pensé beaucoup de bien (ici). Idem pour les Agents, paru l’an dernier.

Dans ce roman dystopique, certains humains, ceux qui travaillent dans «les tours», sont devenus des agents. Ceux qui ont été expulsés de ces tours et qu’on a exilés à «la rue» sont des chats. (On ne les verra jamais.) Dans la tour 35S, les choses finiront par très mal se passer pour tous les agents (sauf un), mais sans que l’ordre du monde soit transformé.

Parlant de demain, Grégoire Courtois parle d’aujourd’hui : culte du travail (inutile) et son intériorisation, omniprésence des statistiques, solitude des employés, reconnaissance faciale, intelligence artificielle, inégalités sociales, transformations des modes de la reproduction humaine, domination des Hairaches et de la Kon-Tha, violence (à heures fixes). L’image récurrente des agents qui se jettent par les fenêtres de leur tour évoque le 11 septembre ou le générique d’ouverture de la série télévisée Mad Men. La numérisation des échanges est la norme : «Ça, c’est du papier. On peut écrire dessus. Ça ne sert pas souvent, mais aujourd’hui, oui» (p. 262).

L’absurdité bureaucratique est résumée en quelques formules : «Vous trouverez sur le réseau global le formulaire de délation, le formulaire de signalement d’absence de délation ainsi que, le cas échéant, le formulaire de signalement de connaissance d’absence de signalement de délation» (p. 198).

L’ambiance est oppressante, la narration haletante (surtout dans la troisième et dernière partie, «Gravité», après «État» et «Causalité»). Courtois réussit néanmoins à faire preuve d’humour (noir), notamment quand il est question de Théodore et de sa constante oscillation (des orteils, c’est pratique). Dans les Lois du ciel, Courtois démontrait un incontestable talent pour la représentation de la violence et du gore; c’est toujours vrai, notamment autour du personnage de Clara, cette «esthète de la chair» (p. 163).

L’Oreille n’irait pas jusqu’à dire qu’elle a bien réussi à comprendre qui raconte, mais elle n’en fera pas une maladie. Ce n’est pas de saison.

 

Références

Courtois, Grégoire, les Agents. Roman, Montréal, Le Quartanier, coll. «Parallèle», 01, 2019, 292 p.

Courtois, Grégoire, les Lois du ciel, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 99, 2016, 195 p.

Mise en délibéré

Dans le Devoir des 8-9 février 2020 :

«D’ailleurs, au risque de dire quelque chose qui semblera peut-être incongru, ce film, c’est aussi une lettre d’amour à Montréal» (le D magazine, p. 5).

«Cette série est une lettre d’amour au pouvoir de la télévision» (le D magazine, p. 37).

Déjà en 2015 :

«une vibrante lettre d’amour au cinéma» (24 décembre 2015, p. E4).

Dans la Presse+ :

«Leur auteur les décrit comme une “lettre d’amour à Montréal”, mais c’est surtout l’œuvre d’un érudit qui nous livre une très belle réflexion philosophique» (6 novembre 2019).

«Cet album est une lettre d’amour à l’amour, dans tout ce qu’il a de plus irritant, passionné, excitant, ravissant, horrible, tragique, magnifique, glorieux» (26 août 2019).

«Lettre d’amour à» : moratoire ou pas ? L’Oreille tendue se tâte.

Quatre remarques sur le style de Ronan Farrow

Ronan Farrow, Catch and Kill, 2019, couverture

Dans Catch and Kill. Lies, Spies, and a Conspiracy to Protect Predators (2019), le journaliste Ronan Farrow fait le récit de son difficile travail d’enquête sur les prédateurs sexuels dans le milieu états-unien du cinéma (Harvey Weinstein) et de la télévision (Matt Lauer), entre autres criminels.

Arrêtons-nous sur sa façon de raconter.

Comment caractériser un personnage ? Farrow accord une très grande importance aux accents, qu’il classe en deux familles.

Certains sont faciles à reconnaître : «her Italian accent» (p. 56); «He had a warm, avuncular voice, with an accent that knew its way around the Long Island Expressway» (p. 81); «in an Albanian accent» (p. 156); «a crisp English accent» (p. 160); «the deeper of the two Israeli-accented voices» (p. 312); «a straight, uncomplicated inflection and a Latin American accent» (p. 340); «a thick Ukrainian accent» (p. 359); «a Russian accent» (p. 364).

D’autres, moins : «he couldn’t quite place this one» (p. 13); «accents he couldn’t quite place. Eastern European, maybe» (p. 43); «a heavy accent» (p. 91); «an elegant accent McGowan couldn’t place» (p. 96); «a heavily accented voice» (p. 181); «a refined, indeterminate accent» (p. 243); «an elegant, hard-to-place accent» (p. 256). Dis-moi comment tu prononces, je te dirai, ou pas, qui tu es.

Les articles de Farrow paraissent dans le magazine The New Yorker; on y est friand des descriptions du physique des protagonistes. Catch and Kill en contient donc plusieurs. Aucune, cependant, ne mérite de figurer dans la galerie des portraits de l’Oreille tendue. Pire, Farrow utilise l’expression «square-jawed» (p. 156), cliché d’entre les clichés. La preuve ? De mémoire, Dan Brown y a recours dans The Da Vinci Code.

Mia Farrow, la mère de Ronan, quand elle le voit mouillé de pied en cap, déclare : «Wet’s always in. It’s classic» (p. 93). L’auteur vit à New York et, s’il faut l’en croire, il y pleut beaucoup. Il est sensible au temps qu’il fait et il le fait savoir. Souvent.

Le point de vue est personnel, ce qui n’est pas étonnant : le narrateur raconte comment le réseau télévisuel où il travaillait, NBC, a refusé de divulger les résultats dévastateurs de son enquête; on le voit se battre pour se faire entendre. Le point de vue est aussi intime, et doublement.

D’une part, Dylan, la sœur de Ronan, accuse depuis plusieurs années leur père, Woody Allen, de l’avoir agressée sexuellement quand elle était enfant. Recueillir le témoignage des victimes de Weinstein et de Lauer oblige l’auteur à revenir sur sa propre histoire familiale. Cela est douloureux (p. 190, p. 401).

D’autre part, sur une note plus légère, Ronan Farrow est capable d’auto-anayse et d’humour, notamment lorsqu’il est question de sa vie de couple : «I tried Jonathan, then tried him again. He was increasingly busy with work, and I was increasingly needy and annoying» (p. 264); «Jonathan already got a dedication and he’s quoted throughout these pages. How much more attention does he need ?» (p. 419)

Ce que raconte un livre est important; sa façon de raconter ne l’est pas moins.

Référence

Farrow, Ronan, Catch and Kill. Lies, Spies, and a Conspiracy to Protect Predators, New York, Little, Brown and Company, 2019, xvi/448 p.