L’Oreille tendue a déjà eu l’occasion de parler de la figure de l’intellectuel (c’est ici). Elle ne connaissait pas la chanson que leur a consacrée Charles Trenet. C’est maintenant chose faite.
«Les intellectuels»
Ce sont des intellectuels
Qui vivent entre terre et ciel
Ils ont le don providentiel
De la pensée
Ils voyagent dans de vieux bouquins
Qui datent du temps de Charles Quint
Ornés des couleurs d’Arlequin
Chose insensée
Ils connaissent tout de l’Univers
De son endroit de son envers
Changeant en un grand palimpseste
La voûte céleste
Ils collectionnent les papyrus
Qu’ils lisent parfois dans l’autobus
Quand ils vont au marché aux puces
Acheter de l’emprunt russe
Ce sont des intellectuels
Qui se retrouvent dans des chapelles
Que se disent-ils que se disent-elles
Des choses profondes
En discutant ils se méfient
De toutes les grandes philosophies
Aucune vraiment ne leur suffit
Âmes vagabondes
Arrive la confusion des langues
L’évocation du big big bang
Alors tout tourne danse et tangue
En fin du monde
Le soir au fond de leur maison
Sans trop savoir en quelle saison
Tout en buvant une tisane
Ils pensent qu’ils sont des ânes
Ce sont des intellectuels
Y en a partout en ribambelles
Des vrais des faux en parallèles
Quel beau mélange
Mais dès que l’on monte dans leur barque
Ce sont les faux que l’on remarque
Déguisés parfois en énarques
Pour donner le change
Et moi souvent je les confonds
Mais que m’importent ces profonds
Trop d’intellect ça me morfond
Alors des ailes
Me soulèvent dans une chanson
Qui rêve à ma petite façon
Et plane pour vous loin des leçons
Des intellectuels
Des intellectuels
Des intellec tu tu els els oui oui
L’Oreille tendue a parfois des fréquentations qui l’étonnent elle-même. Ainsi, un ami à elle, pas plus tard que la semaine dernière, lui apprenait que Jean-Jacques Goldman, dans un duo avec Céline Dion, «J’irai où tu iras» (1995), chantait «Tes mots tes tabernacles et ta langue d’ici». (Tous les dégoûts musicaux sont dans la nature.)
L’Oreille en profite pour rappeler à son aimable clientèle non autochtone que l’on ne prononce jamais tabernacle, mais tabarnak / tabarnaque / tabarnac.
P.-P.-S.—L’Oreille tendue a un faible pour ce juron d’inspiration religieuse. Elle en a par exemple parlé à la radio de Radio-Canada en 2013.
[Complément du 4 novembre 2025]
Cette ignominie est audible dans la série policière Cardinal. Dans les deux premiers épisodes de la première saison, Lise Delorme, jouée par Karine Vanasse, dit clairement, à trois reprises, «Tabarnak». Que trouve-t-on en sous-titre ?
C’est inacceptable.
Références
Foran, Charles, Maurice Richard, Toronto, Penguin Canada, coll. «Extraordinary Canadians», 2011, xiii/166 p. Introduction de John Ralston Saul.
Wœssner, Géraldine, Ils sont fous, ces Québécois ! Chroniques insolites et insolentes d’un Québec méconnu, Paris, Éditions du moment, 2010, 295 p.
(Accouplements : une rubrique où l’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)
Tu ne l’avais entendue que dans la bouche de ta mère.
Puis un jour tu trouves cette chanson chez le Flaubert de l’Éducation sentimentale :
J’ai deux grand bœufs dans mon étable,
Deux grands bœufs blancs… (éd. de 1961, p. 266)
(Ils seraient «tachés de boue», selon la vulgate familiale.)
Cela te dépayse.
P.-S.—Un autre lien entre le Québec et Flaubert ? Par ici.
[Complément du 9 mars 2018]
Les revoici, sous la plume de Jacques Roubaud, dans Poésie, etcetera : ménage (1995), s’agissant de Denis Roche :
La procrastination n’est pas la caractéristique essentielle de Roche. À aucun moment il n’a été tenté par deux des puits au fond desquels tombe volontiers la poésie de langue française : le puits «il y a une armoire à peine luisante / qui a entendu la voix de mes grand’tantes» (Francis Jammes); et le puits «J’ai deux grands bœufs dans mon étable / Deux grands bœufs blancs tachés de roux» (p. 188-189).
Références
Flaubert, Gustave, l’Éducation sentimentale. Histoire d’un jeune homme, Paris, Classiques Garnier, 1961, xii/473 p. Ill. Introduction, notes et relevé de variantes par Édouard Maynial. Édition originale : 1869.
Le jour où l’Oreille tendue se cherchera un indicatif musical, elle pourrait le trouver chez le Serge Gainsbourg de la chanson, de 1961, «Les mots inutiles», aussi appelée «De Vienne à Vienne» ou «Le dernier souvenir».
Refrain :
Les mots sont usés jusqu’à la corde
On voit l’ennui au travers
Et l’ombre des années mortes
Hante le vocabulaire
Par la main, emmène-moi hors des lieux communs
Et ôte-moi de l’idée
Que tu ne peux t’exprimer
Que par des clichés