Convergence transatlantique

Thierry Crouzet, J’ai débranché, 2012, couverture

Thierry Crouzet (@crouzet) quitte Internet pendant six mois. Il en tire un livre, J’ai débranché (2012). L’Oreille tendue, elle, en tire (notamment) ceci :

J’ai l’habitude d’être le clown de service. Il a suffi qu’un jour je quitte le Midi pour que plus personne ne me prenne au sérieux. Dans les boulangeries parisiennes, les clients s’exclament :

— Le paing !

Quand je parle en public, je provoque l’hilarité. J’ai beau m’attaquer à des sujets difficiles, les auditeurs se bidonnent. Mon accent détruit mes efforts d’abstraction (p. 19).

Les Québécois savent très bien ce qu’il veut dire.

P.-S. — Le sous-titre du livre de Crouzet est Comment revivre sans internet après une overdose, selon la couverture et la quatrième de couverture. C’est Comment survivre sans internet après une overdose, suivant la page de titre. Ça fait désordre (bibliographique).

 

Référence

Crouzet, Thierry, J’ai débranché. Comment survivre sans internet après une overdose, Paris, Fayard, 2012, 306 p.

Le garde-meuble de la mémoire

Jean-Philippe Toussaint, l’Urgence et la patience, 2012, couverture

Jean-Philippe Toussaint fait paraître l’Urgence et la patience, un recueil de onze courts textes (souvenirs, essais, exercices d’admiration, art poétique).

Il y parle optique — «je peux fermer les yeux en les gardant ouverts, c’est peut-être ça écrire» (p. 47) —, ameublement — «Les meilleurs livres sont ceux dont on se souvient du fauteuil dans lequel on les a lus» (p. 68) — et romantisme de la création — «Lorsque j’écris un livre, je me voudrais aérien, l’esprit au vent et la main désinvolte. Mon cul» (p. 21).

Il explique la place de quelques écrivains dans sa vie : Proust — l’incipit d’À la recherche du temps perdu, pour lui, «n’était pas, curieusement : “Longtemps, je me suis couché de bonne heure”, car [il] avai[t] commencé par Un amour de Swann» (p. 66) —, Kafka — «J’ai tant aimé le Journal de Kafka, je l’ai lu avec passion, je m’en suis nourri, j’y revenais dans cesse, je l’ai étudié, annoté, médité» (p. 28) —, Dostoïevski — «Crime et châtiment, je l’ai pris dans la gueule» (p. 78) — et, surtout, Beckett — «la lecture la plus importante que j’ai faite dans ma vie» (p. 97).

Il décrit des lieux : ses bureaux, celui de son éditeur Jérôme Lindon, des hôtels, le bus 63 à Paris, les allées de l’Université Princeton, «où étudiants et écureuils vaquent en toute quiétude à leurs innocentes occupations respectives (lire et monter aux arbres, manger des noisettes et forniquer)» (p. 56). Machine à écrire, ordinateurs, carnets, stylos : il y a aussi des objets.

L’auteur de la Mélancolie de Zidane (2006) recommande de «s’entraîner à tirer des penaltys avec des chaussures de ski (le jour où on enlève les chaussures de ski, c’est tout de suite plus facile, vous verrez)» (p. 34), avant de comparer l’entraînement au tennis et l’écriture (p. 43-44).

Tout cela dessine un autoportrait plein d’ironie. Toussaint n’est-il pas «un de ces vieux anapurniens qui sillonnent les sentiers des lettres les plus pentus avec une agilité de gardon» (p. 64) ?

Il est même capable de faire l’éloge de la prolepse (p. 71-75). C’est dire.

Que de la joie.

P.-S. — L’Oreille tendue emprunte son titre du jour à la page 105 du recueil.

 

Référence

Toussaint, Jean-Philippe, l’Urgence et la patience, Paris, Éditions de Minuit, 2012, 106 p. Voir une vidéo de l’auteur.

Pour Jean-François Vilar

Jean-François Vilar, Bastille tango, 1986, couverture

Dans sa jeunesse, l’Oreille tendue a eu plusieurs fois l’occasion de rédiger des comptes rendus pour dire du bien des romans de Jean-François Vilar : Passage des singes (Spirale, 47, novembre 1984, p. 10), Djemila (Spirale, 85, février 1989, p. 15), les Exagérés (Spirale, 89, été 1989, p. 14).

Son texte sur Bastille tango n’avait pas été retenu par la revue à laquelle il l’avait proposé. Pourquoi ? Trop enthousiaste. Le lecteur jugera sur pièce.

Bastille tango est un fabuleux bazar. S’y côtoient : un flic nommé Villon, ressemblant «de plus en plus à une chanson de Tom Waits» (p. 227), qui sombrera dans la folie par «autodéglingage systématique» (p. 262); une femme «considérable» (p. 222), «très remarquablement belle» (p. 167), un peu fêlée comme tous les personnages de Vilar, qui, avec un «extraordinaire goût de la souffrance» (p. 189), accepte toujours de regarder l’horreur en face, même si elle en est la victime; son frère, militant de gauche, projectionniste, cinéaste expérimental et vendeur clandestin de films pornos; une clocharde abandonnant son vieil ami vendeur d’affriolants dessous féminins pour un peintre macho qui trace les plans d’une ville imaginaire où se rencontrent Paris et Buenos Aires; divers jeunes qui, seuls ou en bande, s’amusent à couvrir les murs de Paris de graffitis revendiqués comme éphémères; un directeur de journal de gauche passionné de bourbon, d’armes à feu, de scoops sanglants et de tout ce qui est branché; une jeune fille tenant le «cahier de bord» de la destruction d’une partie du quartier de la Bastille dans un livre en braille, trouvé dans une cave, pour fondre son histoire «dans une autre histoire» (p. 266); un opérateur de grue, un peu gêné de détruire un si beau quartier, qui en recueille des vestiges, mais seulement quand c’est «pour une histoire d’amour» (p. 265); une Japonaise élevée en Argentine et convaincue de l’origine japonaise du tango; trois chats baptisés d’après des membres du Parti bolchevik (Kamenev, Radek, Zinoviev); la junte argentine et ses tortionnaires; un colleur d’affiches mythomane et dangereux; et surtout Victor Blainville, protagoniste fatigué des romans de Vilar, dilettante, flâneur émérite, cycliste, photographe, mémoire vivante de Paris, de ses objets, de ses rues, de ses gestes, de ses histoires superposées ou accolées, personnage en plein désarroi, vivant une minutieuse dérive, «pas toujours très net dans [s]es rapports avec les gens» (p. 205), un peu dingue, empêtré dans les «traces» de ses histoires qu’il ne parvient pas à «classer» (p. 245). Le décor (Paris, rive droite) est admirablement planté : une partie du quartier de la Bastille dont on suit au jour le jour la disparition («Il me fallait tenir les minutes de la destruction. Sans arrière-pensée dénonciatrice. Comme on tient un journal intime», écrit Blainville p. 117); le canal Saint-Martin et son prolongement sous la Colonne de Juillet; la rue de la Roquette, ses passages, ses cours; une boîte de tango; des édifices en ruine; l’appartement de Blainville, antre de collectionneur maniaque («On fait les mêmes trucs. On ramasse. Mais moi je suis une clodo, et toi : un collectionneur», p. 79). Les intrigues se croisent, précipitent le lecteur, comme les personnages, sur un nombre sans cesse grandissant de fausses pistes : des réfugiés argentins à Paris se croient menacés par des escadrons de la mort à la veille du procès des généraux à Buenos Aires; des crimes atroces restent inexpliqués; des meurtres passionnels sont suivis, parfois, de suicides qui ne le sont pas moins; des bagarres opposent loubards fascistes («le feeling croix gammée, sans deuxième degré», p. 258) et jeunes artistes («look punkie mais avec un je ne sais quoi de calme», p. 49); violence, torture, horreur se mêlent à d’insolites histoires d’amour. Si le terme de sophistication n’avait trop souvent une valeur péjorative, il pourrait fort bien s’appliquer à la prose de Vilar, cette prose rapide, fulgurante, qui bouscule le récit et l’entraîne à la limite du rêve, plus souvent du cauchemar, sans jamais abandonner tout à fait la stricte narration propre au roman noir. Elle joue sur les relations entre le vrai et le faux, la nostalgie (sélective) et la fuite en avant. De plus, Bastille tango révèle une nouvelle facette de l’érudition de Victor Blainville : après la vie et l’œuvre de Marcel Duchamp (C’est toujours les autres qui meurent, 1982), les bordels de luxe à Paris (Passage des singes, 1984) ou la vie vénitienne (État d’urgence, 1985), voici les mannequins d’étalage, Buenos Aires, le tango et, comme toujours, Paris. Inscrite dans la plus stricte actualité, l’œuvre de Vilar plonge le lecteur à la fois dans un monde connu, quotidien (la ville, une certaine culture, un genre maîtrisé : le roman noir) et dans l’extrême violence (politique, sociale), le laisse hésitant entre l’amour que porte l’auteur à Paris et l’horreur sanglante de l’intrigue. La meilleure chose qui soit arrivée depuis quelques années au roman noir français s’appelle Jean-François Vilar.

Pourquoi exhumer ce texte 26 ans plus tard ? Pour appuyer Martine Sonnet et dire qu’il faut visiter le site Passage Jean-François Vilar, et lire Vilar.

 

[Complément du 22 décembre 2014]

Le blogue 813 annonce aujourd’hui la mort de Jean-François Vilar. Selon d’autres sources, celle-ci remonterait à novembre.

 

Références

Vilar, Jean-François, Bastille tango. Roman, Paris, Presses de la Renaissance, 1986, 279 p.

Vilar, Jean-François, C’est toujours les autres qui meurent, Paris, J’ai lu, coll. «Romans policiers», 1979, 1986, 211 p. Édition originale : 1982.

Vilar, Jean-François, Djemila. Roman, Paris, Calmann-Lévy, 1988, 166 p.

Vilar, Jean-François, État d’urgence. Roman, Paris, Presses de la Renaissance, 1985, 272 p.

Vilar, Jean-François, les Exagérés. Roman, Paris, Seuil, coll. «Fiction & Cie», 1989, 351 p.

Vilar, Jean-François, Passage des singes. Roman, Paris, Presses de la Renaissance, 1984, 255 p.

Réponse à Michel Dumais, genre

Hier, sur Twitter, @mdumais formulait le souhait suivant : «Un jour, j’aimerais bien que l’Oreille tendue de @benoitmelancon s’intéresse au mot “genre”, genre tsé ?».

Demandez et vous recevrez.

Avant de devenir l’Oreille, l’Oreille avait déjà coréfléchi à l’affaire. C’était en 2004, dans le Dictionnaire québécois instantané.

Mot issu du langage ado, désormais passé dans la vie courante. La réalité réellement réelle est très dangereuse, aussi vaut-il mieux la nommer comme si elle appartenait à une catégorie plus large qui paraît plus inoffensive. J’ai mangé une pizza, genre. Y m’a abusé, genre. «La solidarité, genre» (la Presse, 18 avril 2001). Voir comme, saveur (à ~) et style.

Dans les cas de doute accentué, ces mots peuvent s’employer l’un à la suite de l’autre de manière à créer un effet cumulatif appréciable. Victor Hugo a produit un texte romantique genre, comme, style.

Depuis, les choses ne se sont pas tassées. Trois exemples, d’abord, tirés de textes littéraires.

Dans son recueil Toute l’œuvre incomplète (2010), François Hébert utilise le mot genre dans deux poèmes : «Un terrain vague, genre, plein de bidons vides» (p. 10); «Lo voit en elle une mariée cadavérique, genre. / Une poupée gonflable genre, / Genre pas de son genre» (p. 148-149).

L’essayiste Nicolas Lévesque s’intéresse au mot et à ses synonymes dans (…) Teen Spirit. Essai sur notre époque (2009) :

Les conventions sont nécessaires. Il ne peut en être autrement si l’on veut se comprendre un tant soit peu. Mais les penseurs et les écrivains sont là pour rappeler aux mots leurs racines métaphoriques, leur part d’aléatoire, de jeu, de fiction. Genre. Style. Comme. Tout est allégorie. La question est plutôt de savoir laquelle choisir (p. 20).

Sous pression (2010) est un roman de Jean-François Chassay dans lequel un personnage s’interroge sur sa façon de parler.

C’est comme le mot «genre», les gens disent toujours «genre» : «Ben, là, il est, genre, 4 heures.» «Ben, le gars était, genre, pas de bonne humeur.» «Puis là, j’ai pensé, es-tu fou, genre ?» Alors j’ironise là-dessus, en disant : «Je suis fatigué, genre.» Mais à force de m’habituer à l’ironie, j’oublie que j’ironise, pis je finis par dire : «Je suis fatigué, genre», en oubliant les italiques, si tu vois ce que je veux dire, je suis certain que tu vois, un gars brillant comme toi. Finalement, je dis «genre» plus que tout le monde et, une fois sur deux, les italiques disparaissent (p. 135-136).

On notera que, pour entendre les italiques, il faut avoir l’oreille bien tendue.

Il existe par ailleurs des blogueurs qui n’ont pas peur d’utiliser le mot, sans italiques : «La langue du baseball à travers les âges (genre)»; «C’est une apocope, genre»; «ledit narrateur enquête, genre». Ce sont les mêmes qui utilisent parfois comme : «La langue du hockey à travers les âges (comme).»

Une dernière chose. L’Oreille tendue, en tout bien tout honneur, fréquente beaucoup les cours d’école montréalaises. Elle peut attester que genre y maintient une fort popularité.

Yapadkoi.

P.-S. — L’origine de genre ? La langue de Shakespeare, œuf corse, et son like.

P.-P.-S. — C’est donc hier que @mdumais souhaitait en savoir plus sur genre. C’est aussi hier qu’il écrivait, toujours sur Twitter : «Ouais, mettons là. Style.»

 

[Complément du 24 juillet 2014]

Genre serait donc une version québécoise de like. Mais qu’arriverait-il si like ne méritait pas l’opprobre qu’on lui fait subir ? C’est l’hypothèse défendue par Adam Gopnik du magazine The New Yorker dans un article intitulé «The Conscientiousness of Kidspeak» (20 juillet 2014). Faudrait-il aussi réhabiliter genre ?

 

[Complément du 28 août 2014]

On ne confondra pas ce genre-là, qui a valeur adverbiale, et le genre qu’on dira introductif, même s’il signifie, lui aussi, comme. Exemple, tiré de Proust est une fiction (2013), de François Bon : «sur quoi Proust reviendra jouer au moins trois fois, et toujours via adverbe, genre : “Non, mais je vous jure, quand elle a appris que Dechambre était mort, elle a presque pleuré”» (p. 101).

 

[Complément du 3 août 2015]

Le mot est chez Jean-Bernard Pouy, dans Nous avons brûlé une Sainte, en 1984 : «Si on lui dit “le monde sera beau”, il comprend “le monde ce rabot”. Genre» (p. 161).

 

[Complément du 15 août 2015]

Du même Jean-Bernard Pouy, en 1985 : «Elle m’a tenu le crachoir : pas une phrase sans “plan”, “look”, “genre”» (éd. de 2000, p. 101).

 

[Complément du 21 octobre 2015]

Les usages poétiques de genre sont rares. En voici un — involontaire, il est vrai —, mis en ligne par l’excellent compte Twitter @Derappoetiques.

Le mot «genre»[Complément du 27 janvier 2016]

Tout est dans tout, et réciproquement.

 

Références

Bon, François, Proust est une fiction, Paris, Seuil, coll. «Fiction & cie», 2013, 329 p.

Chassay, Jean-François, Sous pression. Roman, Montréal, Boréal, 2010, 224 p.

Hébert, François, Toute l’œuvre incomplète, Montréal, l’Hexagone, coll. «Écritures», 2010, 154 p.

Lévesque, Nicolas, (…) Teen Spirit. Essai sur notre époque, Québec, Nota bene, coll. «Nouveaux essais Spirale», 2009, 147 p.

Melançon, Benoît, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, Montréal, Fides, 2004 (deuxième édition, revue, corrigée et full upgradée), 234 p. Illustrations de Philippe Beha. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2019, 234 p.

Pouy, Jean-Bernard, Nous avons brûlé une Sainte, Paris, Gallimard, coll. «Série noire», 1968, 1984, 181 p.

Pouy, Jean-Bernard, Suzanne et les ringards, Paris, Gallimard, coll. «Folio policier», 184, 2000, 178 p. Édition originale : 1985.

Benoît Melançon, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, 2004, couverture