Pour saluer Christian Gailly

L’Oreille tendue ne prétend pas être une spécialiste de Christian Gailly. C’est, en revanche, un romancier qu’elle aimait lire.

Dans ce blogue, il a été question de son art de la variation, de son vocabulaire (autobus à soufflet, inciser, onclicide, saule, tacautacer, thermos), de son rapport aux gares et aux voitures, de l’utilisation du magnétophone par un de ses personnages, des idiotismes de métier de la dentiste de l’Incident (1996).

Sa maîtrise du portrait bref forçait l’admiration : dans les Évadés (1997, ici et ), dans la Passion de Martin Fissel-Brandt (1998), dans Dernier amour (2004), dans les Oubliés (2007).

Christian Gailly vient de mourir.

 

«La vie est comme ça,
on n’arrête pas de recommencer
et un jour on en meurt»
(Lily et Braine, 2010).

(Merci à @edesplanques pour la citation.)

Ça, c’est une incise, pontifia-t-il

Jean Echenoz, Cherokee, 1983, couverture

«il a tenté des incidentes»
Jean Echenoz,
les Grandes Blondes

 

En matière d’apposition, on distingue l’incidente de l’incise.

La première s’insère dans la phrase par juxtaposition pour la commenter. Définition du Petit Robert (édition numérique de 2010) : «Se dit d’une proposition qui suspend une phrase pour y introduire un énoncé accessoire.»

Exemple : «Je soutiens que les idées sont des faits; il est plus difficile d’intéresser avec, je le sais, mais alors c’est la faute du style» (Gustave Flaubert, cité dans Grammaire Larousse du français contemporain, p. 10).

La seconde est également une proposition juxtaposée, mais elle a une fonction spécifique. Définition du Bon Usage : «Les incises sont des incidentes particulières indiquant qu’on rapporte les paroles ou les pensées de quelqu’un. Elles sont placées à l’intérieur de la citation ou à la fin de celle-ci. Le sujet est placé après le verbe» (éd. de 1986, p. 614).

La forme la plus banale de ce procédé est celle avec un verbe comme dire.

«Vous êtes gai, monsieur, me dit l’autodidacte» (Jean-Paul Sartre, cité dans Grammaire Larousse du français contemporain, p. 10).

«Siècle de vitesse ! qu’ils disent» (Louis-Ferdinand Céline).

«Faites donner la garde, cria-t-il» (Victor Hugo).

«Qu’est-ce donc qu’il regarde ? demanda-t-il» (Mauriac).

Dans leur Grammaire Larousse du français contemporain, Jean-Claude Chevalier, Claire Blanche-Benveniste, Michel Arrivé et Jean Peytard hasardent la phrase suivante : «Cette construction est limitée à quelques verbes (dire, penser, répondre, affirmer…)» (p. 67). Il est facile de prouver que ce n’est pas le cas.

On peut créer des incises avec toutes sortes de verbes, ce qui permet d’ajouter du sens à ce qui pourrait simplement relever de l’attribution d’une parole.

Ton de l’interlocuteur

«Il y a quelqu’un, mi-vocalisa-t-il, il n’y a personne ?» (p. 49).

«Rhonf, produisit la voix» (p. 157).

«Ils veulent me lyncher, hennit-il» (p. 236).

Volonté de mettre un terme à un échange

«Bon, raccourcit brusquement Benedetti, alors vous me trouvez cet oiseau, hein» (p. 72).

Nécessité de passer le temps

«Ces trucs sans colorants, meubla Georges, il faut faire attention au goût pour savoir ce que c’est» (p. 91).

Atténuation d’un propos

«Rien, minimisa Crémieux, pas grand-chose» (p. 99).

Emportement

«Louée sois-tu, Belle-sœur, trépigna le masque en agitant vers elle une main de gauche impérative […]» (p. 140).

Flatterie

«Vous n’avez pas tort, flatta le commerçant» (p. 193).

Mouvement dans l’espace

«Monsieur Shapiro ? s’approcha Ripert» (p. 194).

Exaspération

«Qu’il s’incarne, s’exaspéra le chœur» (p. 221).

Indignation

«C’est lui, s’indigna l’un deux» (p. 240).

Voilà ce que l’on peut (notamment) tirer d’un seul roman, Cherokee (1983), de Jean Echenoz. On pourrait multiplier les exemples, tant chez cet auteur que chez d’autres, par exemple San-Antonio.

Bref, la liste des verbes qu’on peut placer en incise est quasi infinie, n’en déplaise aux auteurs de la Grammaire Larousse du français contemporain.

P.-S. — Qu’on se le rappelle : il y a jadis naguère, l’Oreille tendue a rencontré le verbe inciser dans une incise. C’était chez Christian Gailly.

P.-P.-S. — François Bon, sur tierslivre.net, a vu l’importance des incises chez Echenoz. Elles «sont un arrangement de positions verbales sur le thème (on se dit qu’il a dû beaucoup aimer Stendhal), elles ne portent que cet effort invisible d’un déménageur de piano pour seulement instaurer le faux détachement qui est la marque d’Echenoz, et par quoi le signe met en triangle le réel et la langue, et vous-même en flottement dans les rapports ordinaires du monde, sans quoi la poésie ne serait pas […]».

P.-P.-P.-S. — L’apposition ? «Ce mot ne dénote pas une fonction à proprement parler, mais un cas particulier de la construction que nous appelons mise en position détachée. / Un terme (ou un membre) apposé est toujours séparé par une pause (marquée dans l’écriture au moyen d’une virgule) du terme auquel il se rapporte. Il est ainsi mis en relief, qu’il soit antéposé ou postposé» (Grammaire du français classique et moderne, p. 25).

 

[Complément du 23 janvier 2016]

La démonstration vient d’être faite : Jean Echenoz a le sens de l’incise. Relevons encore celle-ci, tirée du récent Envoyée spéciale (2016) : «Entrez, monosyllabe sèchement le général […]» (p. 124). Voilà à la fois un néologisme de fort bon aloi et une indication sûre sur la prononciation du général, qui sait concentrer deux syllabes en une.

 

[Complément du 23 octobre 2017]

Dans un cégep apparaît un «ponctuateur», raconte Emmanuel Bouchard dans la nouvelle «Manipulations syntaxiques» de son recueil les Faux Mouvements (2017, p. 52). De quoi s’agit-il ?

L’installation occupait l’espace de deux postes informatiques, que David avait relocalisés dans la salle réservée aux tuteurs. Ça sera certainement aussi utile. R’garde. Et il avait pris au hasard une plaquette de cèdre : «répond-il», par exemple. Une incise. Essaie de l’accrocher à celle-ci, «Ce n’est pas de tes affaires». Impossible. Puis le cube de bois est sorti de sa poche comme un lapin du chapeau. Le morceau qu’il faut pour joindre les deux plaques, c’est le bloc virgule. Essaie les autres blocs — point-virgule, point, deux-points : aucun ne fonctionne (p. 51).

La ponctuation est affaire bien concrète.

 

[Complément du 2 mai 2021]

Inclinons-nous devant cet extrait d’Adultère, le roman d’Yves Ravey (2021) : «Quand j’ai pris ma retraite, a-t-il tendu son verre dans l’attente que je le resserve, mon entreprise est restée florissante, malgré mon départ» (p. 33).

 

Références

Bouchard, Emmanuel, «Manipulations syntaxiques», dans les Faux Mouvements, Québec, Hamac, 2017, 111 p., p. 49-55.

Chevalier, Jean-Claude, Claire Blanche-Benveniste, Michel Arrivé et Jean Peytard, Grammaire Larousse du français contemporain, Paris, Larousse, 1964, 494 p.

Echenoz, Jean, Cherokee, Paris, Éditions de Minuit, 1983, 247 p.

Echenoz, Jean, les Grandes Blondes, Paris, Éditions de Minuit, 1995, 250 p.

Echenoz, Jean, Envoyée spéciale, Paris, Éditions de Minuit, 2016, 312 p.

Grevisse, Maurice, le Bon Usage. Grammaire française, Paris-Gembloux, Duculot, 1986 (douzième édition refondue par André Goose), xxxvi/1768 p.

Ravey, Yves, Adultère, Paris, Éditions de Minuit, 2021, 140 p.

Wagner, Robert Léon et Jacqueline Pinchon, Grammaire du français classique et moderne, Paris, Hachette, coll. «Langue, linguistique, communication», 1962 (édition revue et corrigée), 648 p.

Appui à François Bon

L’écrivain français François Bon a été un ami de l’Oreille tendue depuis son lancement en juin 2009.

François Bon est aujourd’hui la cible d’attaques tout à fait déraisonnables de la part des éditions Gallimard pour sa traduction d’un texte d’Ernest Hemingway, le Vieil Homme et la mer.

Pour en savoir plus :

Carnets d’Outre-Web;

Le Tiers Livre.  •••••••••• Attention : nombreuses mises à jour. ••••••••••

Sur Twitter, une campagne d’appui à François Bon a été lancée ce matin. On peut notamment écrire à @Gallimard.

 

[Complément]

Une pétition a été lancée ici.

 

[Complément en cours]

Beaucoup de sites / blogues ont repris l’information, le plus souvent pour appuyer François Bon. Ci-dessous, une liste non exhaustive (merci d’avance pour les suggestions d’ajouts).

Face écran (I) •••••••••• Le fichier de la traduction de François Bon y est disponible en ePub. ••••••••••

Face écran (II)

BiblioObs (I)

BiblioObs (II)

Bloc-notes de Jean-Michel Salaün

La Feuille

La Feuille (traduction anglaise) (I)

La Feuille (traduction anglaise) (II)

à chat perché

KotKot

Fenêtres open space

L’Irrégulier

Fonsbandusiae

gammalphabets

Remue.net (I)

Remue.net (II)

Les Mots du stagiaire

Le Visionaute

ePagine

Ce métier de dormir

idboox

Les Confins

Le Clavier cannibale

Bibliomancienne (I)

Bibliomancienne (II)

Voir (I)

Voir (II)

ActuaLitté (I)

ActuaLitté (II)

À l’encre bleu nuit

dream about your life & live your dream

Rue89

Le Dernier des Mahigan

Canan Marasligil

Aux bords des mondes

Numerama

Free •••••••••• Le fichier de la traduction de François Bon y est disponible en ePub. ••••••••••

DropBox •••••••••• Le fichier de la traduction de François Bon y est disponible en ePub. ••••••••••

Café du commerce (I) •••••••••• Le fichier de la traduction de François Bon y est disponible en ePub. ••••••••••

Café du commerce (II)

L’Express

Analogos

poemesale

Tropico del Libro (I)

Tropico del Libro (II)

L’@robase str@tégique

Uploaded •••••••••• Le fichier de la traduction de François Bon y est disponible en ePub. ••••••••••

Sébastien Rongier

Tentatives

Les Carnets Web de La Grange

Geek stardust •••••••••• Le fichier de la traduction de François Bon y est disponible (liste de plusieurs sites). ••••••••••

The One Shot Mi

love&rockets (I)

love&rockets (II)

Fuir est une pulsion

n.survol.fr

Paumée (I)

Paumée (II) •••••••••• Liste de blogues et de sites. ••••••••••

Blabas sur la déconnexion

Cagibi l’agace et autres essais •••••••••• Le fichier de la traduction de François Bon y est disponible en PDF. ••••••••••

S.I.Lex

Le Tourne-à-gauche

Carnets d’Outre-Web (I)

Carnets d’Outre-Web (II)

Carnets d’Outre-Web (III)

Carnets d’Outre-Web (IV)

Carnets d’Outre-Web (V)

Carnets d’Outre-Web (VI)

Tikopia, l’île aux images

eBouquin.fr

Le Bloc-notes du désordre •••••••••• Le fichier de la traduction de François Bon y est disponible en PDF. ••••••••••

Totem

Mediapart

Slate.fr (I)

Slate.fr (II)

Embruns

Korben

La Bibliothèque apprivoisée

il Menocchio

Le Guide des égarés

Aldus

Des aubes particulières

Arnaud Maïsetti | Carnets

MicroCassandre

Le Blog de Posuto

Les Éditions de Londres

Le Dernier des blogs

Le Huffington Post

La Suite sous peu

Flânerie quotidienne

@rrêt sur images

De l’autre côté du livre

Le Blog de S.M.C.J. •••••••••• Le fichier de la traduction de François Bon y est disponible en ePub. ••••••••••

Communs

Inconscient

Plan3t.info

Le Souffle numérique

France info

LivresHebdo.fr (I)

LivresHebdo.fr (II)

Interassociation Archives Bibliothèques Documentation

Feuilles d’automne

Libération (aussi disponible sur Fabula)

Linuxfr.org

Détresse visuelle

Ambo(i)lati

Si le temps le permet…

Partageux

Bibliothèques Montréal

Et il y a la page Facebook de Gallimard…

Chez Verne

Petite, l’Oreille tendue a lu du Jules Verne. Il y a plus ou moins un lustre, elle a lu à son fils ainé le Tour du monde en 80 jours. Ces jours-ci, elle a découvert les Enfants du capitaine Grant.

On y va de surprises en rebondissements : parler des effets heureux du hasard serait un euphémisme, particulièrement à la fin. Verne n’a pas peur de faire surfer ses personnages sur un tremblement de terre ni de les montrer en train de faire entrer un volcan en éruption. Le racisme du narrateur — il en a surtout contre les Maoris — ne fait aucun doute, dans le même temps que l’imagologie le porte régulièrement, lui qui aime fort contraster les Écossais, les Anglais et les Français («Dans un Français il y a toujours un cuisinier»). Nombre de passages fleurent bon l’encyclopédisme didactique. Le début d’un chapitre comme «Le fleuve national» est une petite merveille de jeu sur le point de vue narratif.

En matière de langue, on est frappé par plusieurs choses.

La joie du lexique exotique («Il fallut passer des “canadas”, sortes de bas-fonds inondés») et du mot rare anime le narrateur et certains personnages, au premier rang desquels Jacques-Éliacin-François-Marie Paganel, «secrétaire de la Société de géographie de Paris, membre correspondant des sociétés de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre honoraire de l’Institut royal géographique et ethnographique des Indes orientales», le type même du savant distrait. On ne peut noter tous ces mots rares : «extumescence», «axiome géométrographique», «émersion», «monticules ignivomes», «belluaires», «végétation silurienne», etc. L’Oreille tendue se réjouit de pareille phrase : «Cook visita deux villages défendus par des palissades, des parapets et de doubles fossés, qui annonçaient de sérieuses connaissances en castramétation.» Elle est quand même un brin étonnée de voir apparaître une «personne tabouée» (protégée par un tabou).

Qui s’amuserait à dresser un relevé systématique des noms propres pourrait vérifier l’impression qu’on a à la lecture que l’onomastique en miroir est fréquente dans le roman : «Mere-Mere», «Kidi-Kidi», «Kawa-Kawa», «Kirikiriroa», «Tetarata», «Hipapatua», «Hihi» et «Hihy». De la même façon (répétitive), une hache néo-zélandaise est un «patou-patou» et le «kakariki», une espèce de cacatoès.

Il est aussi certaines phrases qu’on ne peut manquer de relever. Est-il difficile de «se procurer un rayon de soleil» ? (Non.) Est-il commun qu’un ciel «s’encrasse» ? (C’est à voir.) Quand on est interrogé par Paganel, comment se tenir ? «Tolinié, qui était debout, ne pouvait se lever davantage.» Pourquoi «les naturels» de Nouvelle-Zélande sont-ils anthropophages ? «Tant que les Maoris ne seront pas membres de la société des légumistes, ils mangeront de la viande, et, pour viande, de la chair humaine.» De plus, il semble qu’ils n’hésitent pas à manger leurs semblables encore vivants : «Vers la partie orientale du détroit de Foveaux, cinq pêcheurs du Sydneg-Cove trouvèrent également la mort sous la dent des naturels.»

Il y a à boire et à manger chez Verne.

 

Référence

Verne, Jules, les Enfants du capitaine Grant, édition numérique, Project Gutenberg, 2004 (1868).

L’art du portrait (la continuation)

Christian Gailly, la Passion de Martin Fissel-Brandt, 1998, couverture

«Lindström était debout devant la fenêtre. Une charmante personne. Très grande. Charpente impressionnante. Presque effrayante. Tu veux dire quoi ? Rien. Admirablement faite. Visage paradoxal. Très grande douceur de traits. On ne peut plus maternelle. De ces femmes sans enfants. Plus mère que mère. Une sorte de maternité rêvée. Idéale. Les avantages sans les inconvénients. Se retournant.

Vous voilà enfin, dit-elle.

J’oubliais : Elle portait des lunettes. Les yeux ? Bleus. Un regard reposant. Sourire non engageant, calme. Et, détail extrêmement important, aucune trace de maquillage. À l’état pur. Nature.»

 

Christian Gailly, la Passion de Martin Fissel-Brandt, Paris, Éditions de Minuit, 1998, 142 p., p. 33.