Conte périurbain

Julia Deck, Propriété privée, 2019, couverture

Il était une fois Éva et Charles Caradec. Elle fait dans l’urbanisme, lui dans la dépression chronique. Elle narre; il est son destinataire, en quelque sorte. En couple depuis trente ans et locataires, ils décident de quitter Paris pour devenir propriétaires dans un «écoquartier» (p. 95) hors les murs. Malheureusement pour eux, les Lecoq, des «démons» (p. 83), seront leurs voisins : bruit, poussière, vexations, adultères. Avec les autres membres de leur communauté — «Tu t’intéressais à la formation des communautés, à leurs mœurs, à la manière dont elles se soudent et se perpétuent, à leur destruction inévitable» (p. 97) —, ça n’ira guère mieux. Ils finiront par décider de déménager, au risque de se retrouver dans un «purgatoire immobilier» (p. 117). Cela commençait légèrement : «J’ai pensé que ce serait une erreur de tuer le chat, en général et en particulier, quand tu m’as parlé de ton projet pour son cadavre» (p. 7, incipit). Cela se terminera de façon beaucoup plus sombre. Qui a tué le chat ? Où est le chien ? Cette odeur, dans l’allée, qu’est-ce que c’est ? Charles a-t-il assassiné Annabelle Lecoq et son fils ? Éva n’en sait-elle pas plus qu’elle n’en dit ? C’est délicieux d’ironie noire.

 

Référence

Deck, Julia, Propriété privée. Roman, Paris, Éditions de Minuit, 2019, 173 p.

Pertes

Patrick Nicol, les Manifestations, 2019, couverture

«Ma vie est une succession de pertes.»

On perd beaucoup de choses dans le plus récent roman de Patrick Nicol, les Manifestations (2019).

La mère du narrateur, Paul Desrosiers, vieillit et perd d’abord la mémoire, puis le langage. On l’a aussi privée de son identité — «Épinglé au mur, un cliché de la bénéficiaire en compagnie du directeur de la résidence» (p. 45-46) — et de son ancrage familier — «Le nouveau milieu de vie est un long corridor fermé à chaque extrémité par une porte qu’un code numérique doit activer» (p. 410).

Ophélie, la fille de Desrosiers, une enfant de dix ou onze ans, perd son innocence : ses parents se séparent, elle est victime de prédateurs numériques et, surtout, elle est confrontée à la déchéance des corps («Ma maladie, c’est d’imaginer des maladies», p. 395).

Sarah, sa femme, quitte Paul et elle n’a plus de mots à elle pour exprimer son désarroi. Elle a constamment recours à du langage prêt-à-parler, venu en large partie de la psycho-pop, et elle en est consciente : «En descendant l’escalier, elle se demande si elle a vraiment réussi à se débarrasser des expressions toutes faites […]» (p. 193).

La famille habite Sherbrooke. Paul, qui travaille à la Société d’histoire et de généalogie locale, a beau connaître les diverses strates géographiques de l’évolution de la ville, il est incapable de terminer le répertoire auquel il travaille depuis longtemps, au risque de l’effacement de la mémoire urbaine.

Il ne se fait pas d’illusions : «Ma vie est plate. Je veux dire ennuyante, bien sûr, mais aussi : sans relief, égale et mince comme une règle à mesurer. Sans hauteur, sans largeur, sans profondeur», note-t-il dans son journal intime (p. 21). De tous les personnages, il est celui qui subit le plus grand nombre de pertes : de sa mère, de sa femme, de sa famille, de sa maison, de son espace de travail — de sa dignité.

La possibilité même de raconter est menacée chez lui : «Si un jour il ne me reste plus que trois histoires à raconter, est-ce que celle-là en fera partie ?» (p. 85)

Quand on a presque tout perdu, que faire ? On cherche une présence, une manifestation. La famille de Victor Hugo s’est tournée vers le spiritisme. Les surréalistes ont cru à la possibilité de se faire dicter des textes par l’inconscient. Paul, lui, espère d’abord trouver un sens à son existence dans un échange numérique avec une inconnue. La salvation lui viendra peut-être plutôt d’un étrange correspondant arrivé de France pour l’interroger sur le passé du Monument national de Sherbrooke et lui rappeler, avec d’autres, des préceptes simples : «Tous les conseils qu’on me donne tiennent de l’évidence, de la sagesse populaire, du discours commun. Et ils sont justes. Il y a là quelque chose d’humiliant» (p. 435).

Patrick Nicol tient solidement tous ces fils narratifs — la culture historique et littéraire de la France des XIXe et XXe siècles, et la vie quotidienne au Québec au XXIe siècle, mais aussi l’histoire de l’art moderne, par le personnage de Marcel Duchamp et son (trop) célèbre urinoir —, il fait sentir les crises que traversent les personnages même secondaires («Amélie-la-truie»), il montre ce que la déchéance des corps a de concret, il pratique l’humour à l’occasion (p. 180-181, p. 370, p. 440).

Foi d’Oreille tendue, voilà de la belle ouvrage.

 

Référence

Nicol, Patrick, les Manifestations. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 135, 2019, 442 p.

Accouplements 142

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

 

La septième livraison des Cahiers Victor-Lévy Beaulieu est lancée ce soir; c’est une invitation.

L’Oreille tendue y publie un texte, «Accidents de lecture». Son sujet ? Les textes auxquels elle ne souhaite pas retourner. Son incipit ? «J’espère ne jamais avoir à relire la Condition humaine

Ce qui nous amène, tout naturellement, à Patrick Boucheron.

Un grand livre est un livre qu’on a envie de relire tout le temps ou qu’on a envie de ne jamais relire. J’avais 19 ans quand j’ai ouvert Belle du Seigneur, d’Albert Cohen, pour la première fois et je ne suis pas sorti de chez moi pour pouvoir poursuivre ma lecture. La vie s’était alors absentée autour de moi, le plus important était de parvenir aux dernières pages. J’ai un rapport ébloui et inquiet à Belle du Seigneur car j’ai décidé de ne jamais le relire. Avec ce livre, j’ai envie d’avoir 19 ans à tout jamais. En revanche, je relis tout le temps par fragments Madame Bovary, de Flaubert, car j’ai envie de vieillir avec lui, ou avec elle. Il existe aussi des chefs-d’œuvre qu’on ne peut pas ne pas avoir lus, car même si on ne les a jamais lus, ils ont fait advenir un monde dans lequel on vit : c’est le cas de Don Quichotte, de Cervantès. Le chef-d’œuvre est pour moi soit un livre qu’on ne relira pas, soit un livre qu’on ne cessera jamais de relire, mais dans les deux cas, on les lira toujours pour la première fois.

Puis à Michel Gay.

Et puis pourquoi, alors qu’on remet le nez dans des bouquins dont on a gardé le meilleur souvenir depuis qu’on les a lus il y a 20, 30 ou 40 ans, livres qui figurent au firmament en quelque sorte de nos lectures, de nos découvertes dans l’univers de la littérature, œuvres d’au mieux quelques douzaines d’auteurs dont les seuls noms nous rappellent, parfois vaguement, parfois vivement, comment nous nous sommes forgé quelque chose qui ressemble à notre propre machine à penser, à notre propre pensée, oui, pourquoi les relisant arrive-t-il régulièrement — il y a des exceptions bien évidemment — qu’on ne sache plus réellement ce qu’on y avait trouvé de si convaincant, de si à proprement parler extraordinaire… (p. 142)

La question, donc, est simple : relire ou pas ?

 

[Complément du 4 mars 2021]

«Accidents de lecture» est désormais disponible numériquement ici.

 

Références

Delorme, Marie-Laure, «Patrick Boucheron : “Il est imprudent de ne pas lire”», le Journal du dimanche, 9 août 2018.

Gay, Michel, Ce sera tout. Roman, Montréal, VLB éditeur, 2018, 161 p. Ill.

Melançon, Benoît, «Accidents de lecture», les Cahiers Victor-Lévy Beaulieu, 7, 2019, p. 179-181. https://doi.org/1866/28565

Offre de service

Jean-Philippe Toussaint, la Clé USB, 2019, couverture

«Les gens s’en foutent, foncièrement,
de ce qui vous arrive.»

Vous voudriez pouvoir disparaître de la surface du globe pendant 48 heures, suspendre votre vie routinière, vivre «un blanc» (p. 9) ?

Vous cherchez un roman où l’on réfléchit aux interactions entre les langues dans le monde et, par voie de conséquence, à la prépondérance supposée de l’anglais ?

Vous vous demandez ce que pourrait être l’Europe et qui sont les eurocrates ?

Vous vous interrogez sur la nature du temps, particulièrement de l’avenir ?

Vous chérissez les romans où lire des phrases comme celle-ci : «Même si nous vivons en vase clos, nous sommes quand même moins consanguins qu’une famille royale ou qu’un orchestre philharmonique» (p. 14) ?

Vous appréciez le roman d’espionnage, même décalé ?

Vous n’appréciez pas certains échanges téléphoniques ?

Vous admirez les portraits bien torchés ?

Vous ne voyez pas d’un bon œil la mondialisation ?

Vous n’êtes pas allergique au hackeur, au blockchain, au bitcoin, au minage, au monitoring ?

Vous connaissez Bruxelles, Tokyo et Dalian (c’est en Chine) ?

Vous avez senti l’envie irrépressible de «voler [des] cintres antivols» dans une chambre d’hôtel (p. 136) ?

Vous êtes sensible aux pressentiments ?

Vous avez travaillé dans une salle de bain transformée en bureau ?

Vous acceptez les ruptures narratives radicales, les passages des luttes publiques aux déchirements intimes ?

Vous paniquez parfois ?

Vous avez déjà eu peur de vous retrouver devant une foule et d’être incapable de parler ?

Vous craignez la mort, la vôtre comme celle d’êtres chers ?

Vous aimez le roman ?

La Clé USB, de Jean-Philippe Toussaint, est pour vous.

 

Référence

Toussaint, Jean-Philippe, la Clé USB. Roman, Paris, Éditions de Minuit, 2019, 190 p.