L’oreille tendue de… Émile Zola

La Bête humaine, film de Jean Renoir, 1938, image de titre«Aussi, madame Lebleu avait-elle réveillé Lebleu, pour lui apprendre ce fait extraordinaire. La veille, ils ne s’étaient pas couchés avant l’arrivée de l’express de Paris, à onze heures cinq, brûlant de savoir ce qu’il advenait de l’histoire du sous-préfet. Mais ils n’avaient rien pu lire dans l’attitude des Roubaud, qui étaient revenus avec leur figure de tous les jours; et, vainement, jusqu’à minuit, ils avaient tendu l’oreille : aucun bruit ne sortait de chez leurs voisins, ceux-ci devaient s’être endormis tout de suite, d’un profond sommeil.»

Émile Zola, la Bête humaine, Paris, G. Charpentier et E. Fasquelle, éditeurs, 1893, 415 p., p. 72.

Trente-cinquième article d’un dictionnaire personnel de rhétorique

Antilogie

Définition

«Contradiction d’idées, dans un discours, un écrit» (le Petit Robert, édition numérique de 2014).

Exemples

«Il est certain que je ne pouvais tomber dans de meilleures, ni de plus mauvaises mains» (John Cleland, Fanny Hill, éd. de 1993, p. 69).

«Voilà comment votre Majesté, par un secret qui lui apartient exclusivement, fait toujours le bien qu’elle fait et celui qu’elle ne fait pas» (lettre de Grimm à Catherine II, [1784], Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, p. 47-48).

«Oh ! je m’y tiendrai absolument, ou je ne pourrai» (La Popelinière, Tableaux des mœurs du temps dans les différents âges de la vie, éd. de 1996, p. 180).

«Eh ! nous ne différons que du oui et du non, ce n’est qu’une bagatelle» (Marivaux, la Double Inconstance, acte I, scène VIII, éd. de 1989, p. 271).

 

Références

Cleland, John, Fanny Hill. La fille de joie. Récit quintessencié de l’anglais par Fougeret de Montbron, France, Belgique et Suisse, Actes Sud, Labor et l’AIRE, coll. «Babel», 61, 1993, 122 p. Lecture d’Elsa Grasso et Guillaume Badoual. Édition de 1751.

Karp, Sergueï et Sergueï Iskul, avec la collaboration de Georges Dulac et de Nadejda Plavinskaya, «Les lettres inédites de Grimm à Catherine II», Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 10, avril 1991, p. 41-55. http://www.persee.fr/doc/rde_0769-0886_1991_num_10_1_1099

La Popelinière, Alexandre Joseph de, Tableaux des mœurs du temps dans les différents âges de la vie, Paris, Union générale d’éditions, coll. «10/18», 2794, série «Domaine français», 1996, 285 p. Préface de Roger Vailland. Postfaces de Pierre Josserand et Jacques Haumont. Édition originale : vers 1750.

Marivaux, la Double Inconstance, dans Théâtre complet. Tome premier, Paris, Bordas, coll. «Classiques Garnier», 1989, p. 237-315 et p. 1053-1059. Texte établi, avec introduction, chronologie, commentaire, index et glossaire par Frédéric Deloffre. Nouvelle édition, revue et mise à jour avec la collaboration de Françoise Rubellin. Édition originale : 1723.

L’oreille tendue de… David Turgeon

David Turgeon, les Bases secrètes, 2012, couverture«La nuit tombe, Irénée continue de tendre l’oreille : mais Ignace ne l’appelle pas. Il a sûrement faim, se dit le gros homme avec reproche. Il a faim ! gémit-il alors, il faut le nourrir ! Et du fond des âges, une voix lui répond. Il croit qu’il hallucine, demande qui parle ? et pour un moment plus rien. Il se demande ce que disait la voix, c’était si soudain, et qui nous dit qu’elle parlait bien français ?»

David Turgeon, les Bases secrètes. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 59, 2012, 189 p., p. 126.

«Blessures sportives du cœur»

Stéphane Picher, le Combat du siècle, 2018, couverture

«Le combat du siècle est celui
des fils et des pères»

Le Combat du siècle : un fils, un père, trois suites poétiques, trois sports.

«Le braconnier» (p. 9-31) réunit le fils et le père sur un lac, à la pêche. Le premier a peur du second, qu’il n’appelle jamais autrement que «le paternel» ou «le monsieur» : «À côté du monsieur son enfant cassant fragile, presque invisible» (p. 25). Sous forme de poèmes en prose — contrairement aux deux suites suivantes — sont tirées des «cartons humides du souvenir» (p. 25) des images sombres d’une «assemblée inquiète de ses enfants» (p. 13) et d’une «tribu chancelante» (p. 15). La maison n’est pas un lieu protecteur : «c’est du dedans à vif que venait la colère» (p. 18). Le fils voudrait «échouer enfin dans les bras du père» (p. 27), s’accrocher à «un lien ténu comme un cheveu de lumière» (p. 29). Il n’y parvient guère.

La deuxième suite (p. 33-46), qui donne son titre au livre, est placée sous le signe d’un combat de boxe légendaire, celui entre Mohamed Ali et George Foreman à Kinshasa le 30 octobre 1974, «The Rumble in the Jungle». L’épigraphe rappelle l’importance des relations familiales :

My father was a poet
But he didn’t know it.

Muhammad Ali (p. 33).

Qui sont les adversaires de cette série découpée en douze rounds ? «Dans le coin bleu : § JE / le fils», «Dans le coin rouge : § TU / le père». Ils sont seuls, face à face : «Dans les gradins § la mère fabrique § un tricot de silence» (p. 40). Le combat est à la mort : «Œdipe, tue-le» (p. 41).

Les relations père-fils se résolvent — si tant est qu’elles puissent jamais se résoudre — au baseball, dans «Hesitation pitch» (p. 49-70). Une fois de plus, les thèmes de la virilité et la masculinité ostensibles sont évoqués, mais un apaisement paraît envisageable : après les «blessures d’étourderie et d’alcool» (p. 43) ne reste qu’un «vieux corps résigné» (p. 63). «Notre histoire d’amour § a la noblesse du cuir» (p. 68), écrit le poète, par allusion au cuir de la balle. Le lecteur, lui, pense aux «coutures filiales» (p. 57) enfin resserrées, ce fil rouge de la couverture.

 

Référence

Picher, Stéphane, le Combat du siècle. Poésie, Montréal, Éditions du passage, coll. «Poésie», 2018, 70 p.

Stéphane Picher, le Combat du siècle, 2018, détail typographique

Le zeugme du dimanche matin et de Serge Bouchard

Serge Bouchard, les Yeux tristes de mon camion, éd. de 2017, couverture

«Car si Durham avait vraiment fait une enquête de terrain parmi les Habitants, s’il avait réellement mis les pieds dans une cuisine canadienne, s’il était sorti de sa cour et de ses souliers vernis, il en aurait goûté, du ragoût de pattes, il en aurait mangé, des boulettes, il en aurait vu, des grands-mères maternelles, gardiennes de la santé physique et mentale de leurs familles, et il n’aurait conséquemment jamais écrit ses célèbres inepties sur la disparition inévitable des francophones d’Amérique.»

Serge Bouchard, les Yeux tristes de mon camion. Essai, Montréal, Boréal, coll. «Boréal compact», 303, 2017, 212 p., p. 66. Édition originale : 2016.

 

(Une définition du zeugme ? Par .)