
Il y a quelques semaines, l’Oreille tendue était à la radio de Radio-Canada pour parler des liens entre l’œuvre chantée de Plume Latraverse et la littérature (voir ici et là).
Elle avait en tête une petite typologie (en quatre parties) de ces liens.
Dans certains cas, ils sont évidents.
«L’albatros» est une mise en musique du poème du même titre de Charles Baudelaire, avec deux adaptations : «avec un brûle-gueule» devient «en s’foutant de sa gueule», et la paire «nuées» / «huées» est remplacée par «nuages» / «outrages».
Aucune hésitation non plus s’agissant de «Variations sur les “Soleils couchants” de Verlaine». Plume oblige, la chanson s’ouvre sur «Une aube affaiblie verse par les champs / la mélancolie des soleils couchants», pour se terminer avec «mad’moiselle Giselle, la maîtresse d’école / et notre âme pucelle de troisième année (B)».
Pour sa participation à l’album collectif Douze hommes rapaillés, Plume a retenu, dans l’œuvre de Gaston Miron, le poème «Désemparé».
À d’autres moments, il faut réfléchir un peu avant de mettre le doigt sur la source littéraire de chansons de Plume.
«Vers de laine» (…) est, elle aussi, une variation sur l’œuvre de Verlaine : la chanson est composée de deux poèmes, «Lune blanche» et «Impression fausse».
L’auteur-compositeur aime les fables : «Tête fromagée», «Les zéros (… meurent jeunes)», «L’ours, le singe et le lion». Or qui dit fable dit Jean de La Fontaine.
Il y a enfin des renvois littéraires qui ne sont pas indiqués dans les chansons elles-mêmes, mais dont on trouve la trace dans Cris et écrits en 1983. Dans ce recueil, Plume ajoute à ses textes des notes explicatives plus ou moins fantaisistes, notes qui disparaîtront, en 2014, dans Tout Plume (… ou presque), mais qui sont révélatrices de son rapport à la littérature.
«Chanson nette» a été inspirée par le deuxième des six volumes des «Chroniques du plateau Mont-Royal», de Michel Tremblay, Thérèse et Pierrette à l’école des Saints-Anges qui paraît en 1980 (Cris et écrits, p. 229-230).
«Élégie» renvoie à l’Angoisse du roi Salomon (1979), d’Émile Ajar (Cris et écrits, p. 217-218).
«Les avaleurs d’asphalte» (implicitement) et «Monde fatal» (explicitement) s’inscrivent dans le sillage de Jack Kerouac (Cris et écrits, p. 267-269).
«Gueule de nuit» évoquerait Edgar Allan Poe (Cris et écrits, p. 269-271).
«La ballade des caisses de 24», dans sa version chantée, contient un vers de François Villon, «Je meurs de soif auprès de la fontaine», mais il y en a six dans la version publiée (Cris et écrits, p. 223).
À côté de tous ces cas de lecture avérée, il en est d’autres où on peut entendre des allusions littéraires qui ne supposent pas une connaissance de première main. Faut-il avoir lu Miguel de Cervantes pour composer «Don Quichiotte» ? Faut-il bien avoir fréquenté François Rabelais pour nommer Panurge («L’enchevêtré»), Gargantua («Le chant de l’Égoutier (du 350e)») ou La Dive bouteille («Sans nommer de nom») ? Si «La complainte du gars qui haït tout pis qui aime rien» est sous-titrée «Le joyeux misanthrope», cela doit-il faire penser à Molière ?
Quoi qu’il en soit, il y a peut-être plus de littérature dans les chansons de Plume qu’on ne pouvait le penser.
P.-S.—On pourrait se livrer au même exercice pour les influences musicales. Ça sera pour un autre jour.
Références
Latraverse, Plume, Cris et écrits (dits et inédits), Verchères, Éditions Rebelles, 1983, 306 p. Ill. Préface de Pierre Foglia.
Latraverse, Plume, Tout Plume (… ou presque). Chansons, nouvelle édition. 1964-2009, Montréal, Typo, 2014. Édition numérique.