Du sans-dessein

«Les sans-abri et les sans-dessein», titre, la Presse+, 23 janvier 2021

Lisant la Presse+ de samedi dernier, l’Oreille tendue a dû se rendre à l’évidence : sur son échelle de la bêtise, elle avait oublié le sans-dessein. Elle en rougit de tous ses lobes.

Le sans-dessein a pourtant sa place à côté de l’épais, du moron, du nono, du tarla, du toton, du twit, du deux de pique, du ti-coune, du ti-clin, du niaiseux, du niochon, du cave, de l’innocent et de l’insignifiant.

Définition de ce nom invariable dans le dictionnaire numérique Usito : «Personne irréfléchie, maladroite, stupide.» Le mot est attesté depuis 1894. Synonymes : idiot, épais, niaiseux. Pluriel selon les rectifications orthographiques : sans-desseins. (On notera que la Presse+ a choisi l’invariabilité.)

Exemple romanesque et adjectival, sans trait d’union : «son frère qu’elle trouvait sans dessein» (les Clefs du Paradise, p. 972).

En version plus vive : sans dess.

Collocation proposée par Pierre DesRuisseaux : «Être (un beau) sans-dessein» (p. 281).

 

Références

DesRuisseaux, Pierre, Trésor des expressions populaires. Petit dictionnaire de la langue imagée dans la littérature et les écrits québécois, Montréal, Fides, coll. «Biblio • Fides», 2015 (nouvelle édition revue et augmentée), 380 p.

Tremblay, Michel, les Clefs du Paradise (2013), dans la Diaspora des Desrosiers, Montréal et Arles, Leméac et Actes sud, coll. «Thesaurus», 2017, 1393 p. Préface de Pierre Filion.

La Presse+ aurait-elle oublié quelque chose ?

La Presse+, 22 avril 2013

Le 18 avril, le quotidien montréalais la Presse a ajouté à son site Web et à ses applications pour téléphones dits «intelligents» une version du journal pour iPad, la Presse+.

Le projet avait été annoncé il y a de nombreux mois, toujours en insistant sur l’important financement nécessaire à ce passage d’un modèle éditorial à un autre. On a manifestement investi massivement en informatique et en ergonomie de lecture. En revanche, on paraît avoir oublié de réserver quelques sous pour les correcteurs.

Des exemples ?

@revi_redac, alias Mémère-la-virgule, repérait, le 19 avril, une «date» à laquelle il manquait un t.

L’Oreille tendue, elle, lisant l’édition du 22, est tombée sur un titre (!) mêlant «cauchemar» et «marde». Elle a aussi vu le mot «autobus» au féminin. Puis, elle a constaté qu’ailleurs on avait mis «si» au lieu de «se».

C’est ennuyeux.

P.-S. — Dans la version papier du journal, on a redonné son masculin à «autobus» (cahier Sports, p. 8), mais le «si» est resté un «si» (p. A13). Correction à deux vitesses ?

 

Précision» du 24 avril 2013]

Mea culpa de l’Oreille tendue : la faute repérée par Mémère-la-virgule, «dates» mis pour «dattes» dans un texte de Pierre Foglia, se trouvait dans la Presse papier et sur le site Web du journal (où elle n’a pas été corrigée); en revanche, elle n’apparaît pas dans la Presse+. Pour récapituler : une faute est dans l’édition pour tablette, mais pas dans l’édition papier («autobus»); une faute est dans l’édition pour tablette et dans l’édition papier («si» mis pour «se»); une faute est dans l’édition Web et dans l’édition papier, mais pas dans l’édition pour tablette («dates»). Ça devient un peu difficile à suivre.

 

[Complément du 26 avril 2013]

La mémoire est la faculté qui oublie : dès novembre 2010, l’Oreille s’interrogeait sur la correction de la Presse.

 

[Complément du jour]

La Presse+, édition du 26 avril 2013

Édition du 26 avril 2013

La Presse+, édition du 26 avril 2013

Édition du 26 avril 2013

La Presse+, édition du 28 avril 2013

Édition du 28 avril 2013

La tendance s’est maintenue

Le 7 septembre, l’Oreille tendue s’amusait à rassembler les détestations des uns et des autres en matière de langue. Parmi celles-ci, sans y réfléchir plus avant, elle avait inclus le mot épique.

Le jour même, @OursAvecNous lui faisait parvenir la photo suivante.

Un solde épique ?

Depuis, l’Oreille voit le mot partout. Trois exemples.

Dans la Presse du 20 septembre : «Des patients victimes d’une dispute épique entre médecins» (p. A19).

Dans celle du 25 : «Dans un texte épique publié dans le Devoir samedi […]» (p. A16).

Hier, sur Twitter : «À voir- prendre le bus: c’est vraiment, vraiment cool / Bus épique?»

C’est bien comme s’il y avait là une tendance, et qu’elle se maintenait.

P.-S.—Consciencieuse, l’Oreille se promet de lire le roman Épique (Montréal, Marchand de feuilles, 2010) de William S. Messier.

Méfions-nous

Derrière les apparences se cachent parfois des choses troubles. Les journaux ne cessent de le répéter : là, c’est sombre.

«Le côté sombre de l’art public» (la Presse, 3 décembre 2011, cahier Arts, p. 20).

«Le côté sombre de Bobby Hull» (la Presse, 15 octobre 2011, cahier Sports, p. 3).

«Le côté sombre d’une grande actrice» (la Presse, 24 février 2011, cahier Arts et spectacles, p. 10).

«Le côté sombre de l’Ohio» (la Presse, 30 juillet 2010, cahier Arts et spectacles, p. 1).

«Le côté sombre d’une victoire» (le Devoir, 3 novembre 2009, p. A3).

«Le côté sombre du modèle» (la Presse, 6 décembre 2003, cahier Plus, p. 3).

«Le côté sombre de l’assiette» (la Presse, 20 juin 2009, cahier Cinéma, p. 6).

«Le côté sombre des Golden Globes» (la Presse, 21 janvier 2004, cahier Arts et spectacles, p. 1).

«Le “côté sombre” des nouvelles technologies» (la Presse, 15 mai 2006, cahier Auto, p. 5).

«Le côté sombre des nouvelles technologies» (le Devoir, 6 mai 2002).

«Le côté sombre de Stephen Harper» (le Devoir, 9 décembre 2008, p. A8).

Mais il n’y a pas que sombre. Il y a aussi obscur, négatif ou noir.

«Le côté obscur du cœur» (le Devoir, 21-22 août 2010, p. E7).

«Le côté obscur de Herbert Black» (la Presse, 26 novembre 2005, cahier Affaires, p. 1).

«Le côté obscur de Miami» (le Devoir, 29-30 juillet 2006, p. E5).

«Le côté obscur de Wall Street» (le Devoir, 15 septembre 2003).

«Le côté obscur de l’internet» (la Presse, 15 février 2010, cahier Affaires, p. 3).

«Le côté négatif de l’embourgeoisement» (la Presse, 21 novembre 2004, cahier Plus, p. 3).

«Le côté noir des femmes» (la Presse, 8 mars 2002).

Ce n’est pas rassurant tout ça.

L’art de rebuter son lecteur

Étrange titre, à plusieurs titres, que celui-ci, tiré du Devoir : «La société québécoise et occidentale vit une phase creuse» (5-6 novembre 2011, p. G4).

La société québécoise n’est-elle pas nécessairement occidentale ? «Québécoise et occidentale» n’est-il pas pléonastique ?

Le Devoir ne dit pas «québécoise occidentale»; il dit «québécoise et occidentale». Pourquoi ce «et» ? Y a-t-il une société québécoise non occidentale ?

Faut-il plutôt lire, elliptiquement, que La société québécoise et la société occidentale vivent une phase creuse ? Si oui, autre problème, et retour à la case départ : en quoi la société québécoise serait-elle différente de la société occidentale ?

Peut-être, pour comprendre, aurait-il fallu lire l’article. Son titre n’y invitait pas. L’Oreille tendue, elle, a passé son chemin.