Hockey spectral

S’agissant de hockey, ceci, tiré du roman la Ballade de Nicolas Jones de Patrick Roy : «les fantômes ont failli» (p. 16). Qui sont ces «fantômes» que l’auteur n’a même pas besoin de présenter ? Ce sont, bien sûr, les fantômes du Forum.

Les non-amateurs du sport national canadien ont peut-être besoin de précisions. Ces fantômes du Forum seraient les esprits des anciens joueurs des Canadiens de Montréal, le Forum étant l’aréna où l’équipe a joué pendant plusieurs décennies. Ils aideraient, dans l’ombre, les joueurs venus après eux. Leur intervention expliquerait certaines victoires tout à fait imprévisibles de l’équipe de Montréal.

Annakin Slayd, dans sa chanson «La 25ième» (2009), les évoque :

Je rejoins les fantômes
Je leur passe le flambeau
Je sais qu’cette croisade ça va pas rater
Nah… pis on va boire de la Coupe sacrée yeah

Il en va de même dans «Le but» de Loco Locass (2009) :

Enfin on fait les séries
Finies les folies
Là c’est baston et rififi
Boston Philadelphie
Avec les fantômes du Forum
On n’a pas peur de personne

Le plus souvent, on considère que les fantômes du Forum forment un groupe. Exemple, tiré d’une biographie de Maurice Richard destinée à la jeunesse, celle de Johanne Ménard : «Une légende veut que les fantômes d’anciennes vedettes des Canadiens encouragent les joueurs de leur équipe pendant leurs parties à domicile» (p. 62).

Il arrive pourtant que d’autres hypothèses apparaissent, plus spécifiques celles-là, et plus rares.

Pour le groupe Mes Aïeux, «Le fantôme du Forum» (2008) est celui d’Howie Morenz, vedette du club dans les années 1920-1930 :

Howie ! On a un septième homme su’a glace
Howie ! Un vrai de vrai d’l’époque pas d’casque
C’t’un gros facteur parapsychologique
De jouer en avantage ésotérique

Dans la nouvelle «Le fantôme du Forum» de Jean-Pierre April (1981), ce fantôme n’est pas un ancien joueur, mais un partisan, Gaston «Gasse» Ratté, grand admirateur de Guy Lafleur et grand buveur de bière.

Bill Templeman — nom prédestiné pour s’intéresser au «temple du hockey» — a signé un poème consacré au «fantôme en chef du Forum» («The Montreal Forum’s Chief Ghost», 1999). Il s’agit aussi d’un partisan mais anonyme.

Pour éclaircir le mystère, faudra-t-il faire appel à Chantal Lacroix ?

N.B. Non : ce Patrick Roy n’est pas l’ex-gardien de but de la Ligue nationale de hockey.

 

[Complément du 25 juillet 2014]

Le narrateur du roman Sainte Flanelle, gagnez pour nous ! de Claude Dionne (2012) propose l’explication suivante, du moins à titre d’hypothèse :

Nul ne savait quand étaient apparus les fameux fantômes. Mais, selon la légende maintes fois entendue, le tout aurait débuté durant la soirée du 10 mars 1937 au cours de laquelle le gardien de faction fut foudroyé par une crise cardiaque lorsqu’il aperçut le spectre de Howie Morenz.

Durant la journée qui précéda cette vision fantomatique, des milliers d’admirateurs avaient défilé devant la dépouille mortelle du joueur du Canadien de Montréal exposée au centre de la patinoire du Forum (p. 125).

Suit un récit fantastique haut en couleur.

 

[Complément du 28 juillet 2014]

Selon Véronique Nguyên-Duy, la télévision de Radio-Canada, au moment de la fermeture du Forum en mars 1996, aurait diffusé une émission intitulée les Fantômes du Forum et animée par Gilles Latulippe. Et le magazine The Hockey News aurait lancé une édition spéciale en français portant le même titre (p. 107).

 

[Complément du 29 juillet 2014]

Les auteurs de certains textes ne s’en cachent pas : ils parlent expressément des fantômes du Forum. D’autres laissent leurs lecteurs faire le rapprochement. Tel est le cas de Richard Garneau (1930-2013), qui fut longtemps attaché à la description télévisuelle des matchs des Canadiens.

Garneau a écrit quelques livres : À toi, Richard… (Altius, Angélus, Airbus) (1992), les Patins d’André (1994), Train de nuit pour la gloire ou 45 jours à la conquête de la coupe Stanley (1995), À toi, Richard… prise deux ! Un Québécois en Bavière (1996).

La nouvelle «Donny» du recueil Vie, rage… dangereux (Abjectus, diabolicus, ridiculus) (1993) raconte la vie de Dieudonné Métivier, surnommé «Donny» par les joueurs anglophones des Canadiens de Montréal (p. 132). Qui est-il ? Un musicien amateur qui appuie les joueurs de son équipe favorite avec un «Charge !», joué à la trompette, particulièrement senti. Un jour, on le chassera du «saint des saints» (p. 133) : «une nouvelle administration décréta que l’orgue du Forum suffisait au bonheur des spectateurs et que, désormais, il serait défendu aux musiciens amateurs de venir profaner le sanctuaire» (p. 143).

Après ce «bannissement» (p. 148), Donny ne reviendra que deux fois au Forum. La première, il sera expulsé «manu militari» (p. 144). La seconde, il se laissera glisser sur la patinoire à partir d’une passerelle qui la surplombe. Le soir du 18 janvier 1985, lorsqu’on dévoila «l’équipe d’étoiles de tous les temps» chez les Canadiens (p. 145), les spectateurs étonnés du Forum se demandèrent «qui était ce fantôme tombé du ciel» (p. 148).

 

[Complément du 19 janvier 2016]

C’est confirmé. En 1996, le magazine Hockey News a publié une série de quatre numéros en traduction française. Son titre ? «Fantômes du Forum.»

Hockey News, 1996, couverture

 

[Compléments du 1er avril 2016]

Le premier. L’homme de lettres Gilles Marcotte (1925-2015) était amateur de hockey. Dans un des textes de son recueil la Mort de Maurice Duplessis et autres récits (1999), le personnage principal se définit comme un «fantôme administratif» (p. 130). Où se trouve-t-il quand il parle ainsi de lui-même ? «Au Forum.»

Le second. L’Oreille tendue ne s’y habitue pas : certains des fantômes du Forum seraient des fantômes de joueurs vivants. Voyez ici.

 

[Complément du 20 mars 2017]

La chaîne Historia a consacré une série télévisée à Jean Béliveau. Dans la Presse+ du jour, on s’entretient avec le comédien Pierre-Yves Cardinal, qui joue le rôle de l’ancien capitaine des Canadiens. Au sujet de l’aréna de Verdun, où des scènes ont été tournées, il déclare : «La municipalité a gardé l’endroit vraiment tel quel. Quand on est tous arrivés là-bas avec nos costumes de légendes, c’était incroyable. Tu sens que les fantômes ne sont pas loin.» Ces fantômes-là n’ont pas besoin de présentation.

 

[Complément du 23 août 2018]

La romancière pour la jeunesse Danielle Boulianne n’a pas d’hésitation, elle, en matière de fantômes : elle sait très précisément qui ils sont; elle est bien la seule. Dans le Remarquable Héritage (2012), les jeunes joueurs des Requins de la ville fictive de Rocketville les affrontent sur une patinoire extérieure, de nuit. Les neuf fantômes — Toe Blake, Bill Durnan, Doug Harvey, Aurèle Joliat, Newsy Lalonde, Joe Malone, Howie Morenz, Jacques Plante et Georges Vézina — sont accompagnés pour l’occasion de Maurice Richard. En effet, le Rocket ne serait pas un fantôme du Forum :

Parce que les fantômes qui hantent le Forum sont morts au moment où celui-ci constituait encore le domicile du Canadien. Lorsque le Rocket est décédé, l’équipe avait déjà déménagé au Centre Bell. Comme il n’y a jamais joué, il ne peut le hanter (p. 87).

L’explication est pour le moins confuse : aucun des fantômes supposés n’a joué au Centre Bell…

 

[Complément du 21 janvier 2019]

Dans le Hockey pour les nuls (2018), Richard Labbé décrit quatre matchs des Canadiens dont les fantômes du Forum auraient influencé le cours (p. 82-91). L’auteur est prudent : il ne dit jamais qui seraient ces fantômes. Il note qu’ils n’ont contribué à aucune conquête de la coupe Stanley au Centre Bell (p. 81, p. 234). Surtout, il ajoute au mystère qui les entoure : alors que tous les exégètes s’entendent pour dire que les fantômes exercent leur pouvoir sur les glaces montréalaises, Labbé se demande si les fantômes n’auraient pas accompagné les Canadiens à Boston pour le match contre les Bruins du 8 avril 1971 (p. 83) et à New York pour le match contre les Rangers du 5 mai 1986 (p. 88). Tant de questions, si peu de jours.

 

[Complément du 28 mars 2021]

Serge Bouchard est anthropologue, essayiste, homme de parole. Dans son plus récent recueil de textes, Un café avec Marie (2021), il consacre un texte à un de ses héros en matière de sport, Claude Provost, «Le chandail numéro 14 des Canadiens de Montréal» (p. 30-32). L’éloge est absolu : «Son visage inoubliable devrait se retrouver en trois dimensions au plafond du centre Bell. C’est lui, le vrai fantôme du Forum, la gueule du sacrifice, la gueule du gagnant» (p. 32). Qu’on se le dise.

 

Références

April, Jean-Pierre, «Le fantôme du Forum», Imagine…, 7 (vol. 2, no 3), mars 1981, p. 29-47. Repris dans les Années-lumière. Dix nouvelles de science-fiction réunies et présentées par Jean-Marc Gouanvic, Montréal, VLB éditeur, 1983, p. 31-53 et dans Jean-Pierre April, Chocs baroques. Anthologie de nouvelles de science-fiction, introduction de Michel Lord, Montréal, BQ, coll. «Littérature», 1991, p. 161-184.

Bouchard, Serge, Un café avec Marie, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 2021, 270 p.

Boulianne, Danielle, le Remarquable Héritage. Tome 3 de Bienvenue à Rocketville, L’île Bizard, Éditions du Phœnix, coll. «Œil-de-chat», 34, 2012, 186 p. Illustrations de Jessie Chrétien.

Dionne, Claude, Sainte Flanelle, gagnez pour nous !, Montréal, VLB éditeur, 2012, 271 p.

Garneau, Richard, «Donny», dans Vie, rage… dangereux (Abjectus, diabolicus, ridiculus). Nouvelles, Montréal, Stanké, 1993, p. 123-149.

Labbé, Richard, le Hockey pour les nuls. Édition Québec, Paris, Éditions First et Éditions de l’Homme, 2018, xix/363 p. Ill.

Marcotte, Gilles, «Au Forum», dans la Mort de Maurice Duplessis et autres récits, Montréal, Boréal, 1999, p. 127-132.

Ménard, Johanne, Connais-tu Maurice Richard ?, Waterloo (Québec), Éditions Michel Quintin, coll. «Connais-tu ?», 5, 2010, 63 p. Illustrations et bulles de Pierre Berthiaume.

Nguyên-Duy, Véronique, «Maurice, ti-Guy, Lulu et la gang», Québec français, 102, été 1996, p. 106-107. URL : <http://www.erudit.org/culture/qf1076656/qf1377394/58644ac.pdf>.

Roy, Patrick, la Ballade de Nicolas Jones, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 01, 2010, 220 p.

Templeman, Bill, «They Don’t Play Hockey Here Any More : The Montreal Forum’s Chief Ghost Meditates Upon the History of the Game», dans Dale Jacobs (édit.), Ice. New Writing on Hockey. A Collection of Poems, Essays, and Short Stories, Edmonton, Spotted Cow Press, 1999, p. 194-197.

Mot indispensable du jour

Parmi les québécismes, une place spéciale devrait être faite au mot cute, à prononcer à l’anglaise, comme chez Achdé, dans le deuxième volume de la série les Canayens de Monroyal, en 2010 (p. 23) :

Léandre Bergeron, en 1980, propose la définition suivante : «Cute (pron. kioute) adj. — Mignon. Gentil. Ex. : I est-i pas cute, c’t’enfant-là» (p. 163).

En revanche, ni Marie-Pierre Gazaille et Marie-Lou Guévin (2009), ni Ephrem Desjadins (2002) ne retiennent le mot. Mea maxima culpa : cute n’est pas non plus dans le Dictionnaire québécois instantané (2004).

Cute pourrait pourtant être emblématique du français parlé au Québec : emprunté à l’anglais, courant à l’oral et plus rare à l’écrit, désignant du moyen, mais sans plus (le cute n’est pas le beau). Le portrait paraît assez juste.

 

Références

Achdé, les Canayens de Monroyal. Saison 2. Hockey corral, Boomerang éditeur jeunesse, 2010, 46 p. Couleur : Mel.

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

Desjardins, Ephrem, Petit lexique de mots québécois à l’usage des Français (et autres francophones d’Europe) en vacances au Québec, Montréal, Éditions Vox Populi internationales, 2002, 155 p.

Gazaille, Marie-Pierre et Marie-Lou Guévin, le Parler québécois pour les nuls, Paris, Éditions First, 2009, xiv/221 p. Préface de Yannick Resch.

Melançon, Benoît, avec la collaboration de Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, Montréal, Fides, 2004 (deuxième édition, revue, corrigée et full upgradée), 234 p. Illustrations de Philippe Beha. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2019, 234 p.

Benoît Melançon, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, 2004, couverture

Du méchant

Il a déjà été question ici de l’utilisation, au Québec, de l’adjectif méchant. Un mot aujourd’hui du substantif, à l’occasion de cette publicité :

La définition que nous proposions en 2004 dans le Dictionnaire québécois instantané tient toujours :

Ce qui nuit au bien-être. Se saouler à la Torrieuse, ça fait sortir le méchant. «Purge, exutoire, appelez ça comme vous voulez : avec elle, le méchant sort, la vérité sue de tous les pores» (le Devoir, 29 janvier 2001). «Cynisme assumé par l’auteur : fallait bien que le méchant sorte» (le Devoir, 1er-2 juin 2002).

Laissons-le donc sortir : le bien-être est intérieur. De plus, «On est bien mieux joyeux et en bonne santé que triste et malade».

 

[Complément du 19 janvier 2015]

Une collègue de l’Oreille tendue, Claire Legendre, lancera, au début février, un nouveau livre, le Nénuphar et l’araignée (Montréal, Les allusifs), où il sera question de peur. Prédiction de Josée Lapointe, dans la Presse+ d’hier : «Elle utilise sa plume vive, son intelligence et son sens de l’humour pour décortiquer ce sentiment, son origine, ses symptômes et ses mécanismes psychologiques, physiques et sociaux. Petites tranches de vie, exemples imparables, voilà un livre qui permettra aux angoissés de faire sortir le méchant, et aux autres de comprendre un peu mieux ce qui se passe dans la tête de ceux qui ont peur de tout…»

 

Référence

Melançon, Benoît, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, Montréal, Fides, 2004 (deuxième édition, revue, corrigée et full upgradée), 234 p. Illustrations de Philippe Beha.

Benoît Melançon, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, 2004, couverture

Questions d’euphonie

Myriam Beaudoin, Hadassa, 2006, couverture

Le roman Hadassa, de Myriam Beaudoin, offre une représentation tout à fait réussie du contact des langues à Montréal aujourd’hui. En exergue, cette phrase d’André C. Drainville :

Un écrivain est par définition souverain. Il a droit à tous les excès et à tous les écarts au nom non pas de la vérité, mais d’une vérité qui n’appartient qu’à lui (p. 11).

Pour l’oreille — pour l’Oreille —, ce «nom non» n’est guère heureux. C’est quand même mieux qu’un vers célèbre de Voltaire dans Nanine (1749) :

Non, il n’est rien que Nanine n’honore (acte III, sc. dernière).

Celui-là est dans une classe à part. Pour désigner ce phénomène, volontaire ou pas, Bernard Dupriez, dans son Gradus, parle de cacophonie :

Vice d’élocution qui consiste en un son désagréable, produit par la rencontre de deux lettres ou de deux syllabes, ou par la répétition trop fréquente des mêmes lettres ou des mêmes syllabes (éd. de 1980, p. 100).

Le Dictionnaire des termes littéraires parle de la cacophonie à l’entrée euphonie :

dissonance due à des liaisons sonores difficiles à prononcer, ou à une succession rapide des mêmes sons, ou de syllabes accentuées («Qu’attend-on donc tant ?»). La cacophonie peut être intentionnelle, et recevoir une fonction expressive, comique (p. ex. «Non, il n’est rien que Nanine n’honore», Voltaire) (p. 189).

Wikipédia a un article sur le sujet; Voltaire y est. Pas (encore) André C. Drainville.

 

Références

Beaudoin, Myriam, Hadassa, Montréal, Leméac, 2006, 196 p.

Dupriez, Bernard, Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris, Union générale d’éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, 541 p.

Van Gorp, Hendrik, Dirk Delabastita, Lieven D’hulst, Rita Ghesquiere, Rainier Grutman et Georges Legros, Dictionnaire des termes littéraires, Paris, Honoré Champion, coll. «Dictionnaires & références», 6, 2001, 533 p.

Voltaire, Nanine ou le Préjugé vaincu, dans Théâtre du XVIIIe siècle, textes choisis, établis, présentés et annotés par Jacques Truchet, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 241, 1972, vol. I, p. 871-939 et 1442-1449.

Trop extrême

[Lecteur, si tu aimes les textes brefs, passe ton chemin.]

«plusieurs ont écrit
que le Boxing Day est devenu
un phénomène trop extrême»
(la Presse, 31 décembre 2000).

En 2004, préparant le Dictionnaire québécois instantané, nous avions décidé, Pierre Popovic et l’Oreille tendue, d’octroyer des prix aux mots à succès au Québec, les «Perroquets» (d’or, d’argent, de bronze). Sans la moindre hésitation, nous avions choisi en première place le mot extrême.

Nous écrivions alors ceci : «Beaucoup, voire trop. Comme dans sport ~ (tennis ~, ski ~, golf ~, vélo ~, frisbee ~, marathon ~), mais pas seulement. […] Tout, en effet, est devenu extrême […]. […] Ce mot n’est pas nécessairement nouveau. Il reste cependant résolument à la mode.» Six ans plus tard, nous pourrions tenir exactement les mêmes propos : extrême est encore et toujours partout.

Le mot le plus fréquemment associé à extrême paraît être transformation : «Transformation extrême» (la Presse, 4 octobre 2005, p. S10); «Transformation extrême d’un modèle T.» (la Presse, 9 octobre 2005, Cahier L’auto, p. 4); «La transformation extrême de Gérald Tremblay» (la Presse, 5 novembre 2005, p. A34); «MusiquePlus : Transformation extrême» (la Presse, 19 mars 2008, cahier Arts et spectacles, p. 1); «Vous pourriez gagner la transformation extrême de votre garage !» (publicité par courriel de Bélairdirect, juillet 2005).

Des personnes peuvent être extrêmes : les pères (ou papas), les collectionneurs, les esthètes, les cow-boys, les patineurs, une biologiste (Pascale Otis).

La culture est extrêmement extrême : la télé-réalité, les saxophones, la radio, le patrimoine, un album trash, un documentaire, le cinéma, la littérature, un réalisateur, des courts métrages, la peinture, la chanson et des chansons. Claude Gauvreau était un «poète extrême» et Thomas Bernhard, un «Autrichien extrême»; il y aurait une «expérience extrême de Salvador Dali». Le cirque et l’humour, dont certains disent qu’ils sont des formes d’art, pourraient être extrêmes.

En matière de «culture de l’extrême», la palme revient cependant au «théâtre extrême». Il en est question dans la Presse du 25 mai 2006 (cahier Arts et spectacles, p. 6) et du 20 juin 2007 (cahier Arts et spectacles, p. 7), et dans le Devoir du 14 février 2008 (p. B7) et du 19 janvier 2009 (p. B7).

Le corps et l’âme sont l’objet d’attentions extrêmes. C’est vrai du piercing, de la chirurgie esthétique, du lifting, de la frustration, du yoga, de la modestie, du trouble narcissique, de la colère, de l’allaitement, du régime, de l’empathie, des nausées de grossesse, du bronzage. Les «crèmes extrêmes» (la Presse, 10 octobre 2005, cahier Actuel, p. 5) masquent ce que d’autres produits révèlent : «Commode turquoise prématurément vieillie grâce à une patine “extrême” chez Hanjel» (la Presse, 15 septembre 2007, cahier Mon toit, p. 1).

Quand on parle de «sexe extrême» — et on en parle —, cela concerne le plus souvent les humains. La «fornication extrême» dont parle la Presse du 24 mai 2006 occupe un cheval, Barbaro, qui reçoit 150 000 $ par saillie (p. S6).

Le mot a beaucoup été utilisé pour caractériser des activités physiques, notamment dans le monde du sport : patinage, performance et endurance, yoyo, pêche, baignade, shuffleboard, partisans, tennis, jonglerie. On ne s’étonnera donc pas de lire des choses comme les suivantes : «La gestion obligataire devient un sport extrême» (la Presse, 9 août 2004, cahier Affaires, p. 5); «Noël, sport extrême ?» (la Presse, 9 novembre 2006, p. A12); «Prêts pour le “sport cérébral extrême” de Télé-Québec ?» (la Presse, 6 décembre 2006, cahier Arts et spectacles, p. 4); «Faire un bébé, c’est grave, ne cessait-il de répéter sans être nécessairement convaincu que ce sport extrême était le chemin à suivre» (la Presse, 10 mai 2001).

S’il y a «pollution extrême», il y a nécessairement «écologie extrême», «vert extrême» et «écotourisme extrême».

Cela va de soi : il existerait une «langue “québécoise extrême”» (la Presse, 25 mars 2009). Elle aimerait, on peut le craindre, le trop extrême.

Trois citations, pour conclure.

De Jean Dion, dans le Devoir du 3-4 avril 2004 :

Ça n’a sans doute rien à voir, mais pour mesurer combien l’extrême est dans l’air, il existe un petit jeu pour toute la famille permettant de meubler les moments creux sans briser de matériel ni courir le risque de se faire mal. Vous allez dans l’annuaire téléphonique […] et vous trouvez le nom de tous les commerces qui ont le mot «extrême» dans leur nom. Fascination garantie. Il y en a des aisés à comprendre : chez Plaisirs extrêmes, on s’ennuie probablement assez peu. Plus mystérieux sont en revanche Location d’auto Extrême, Dépanneur Extrême, Déjeuners Extrême, Bronzage Extrême, L’Extrême Pita et Remorquage Extrême. Quant au salon de coiffure Studio Extrême Plus, j’imagine que si vous voulez changer considérablement de tête, vous n’avez pas à chercher plus loin.

De Jean-François Chassay, dans son roman Sous pression :

«Extrême», comme aiment dire ses étudiants dès qu’ils sortent du laboratoire et vont prendre un verre. Tout devient prétexte à être extrême. On se demande pourquoi. La Voie lactée est «extrême» : deux cents milliards d’étoiles. À côté de ça, on voit mal comment un film pour handicapés mentaux racontant les avatars d’un tueur psychotique qui découpe des femmes à la scie électrique peut être qualifié d’«extrême»» (p. 172-173).

De Nicolas Lévesque, dans son essai (…) Teen Spirit, s’agissant de l’adolescent :

Sports extrêmes, sexe extrême, blagues extrêmes, musique extrême, films extrêmes, n’importe quoi dont le beat bat plus fort que son propre cœur affolé. Le rythe fou de nos vies modernes est le rythme cardiaque d’un adolescent en colère ou en amour (p. 17).

P.-S. — Croix de bois, croix de fer (si l’Oreille ment, elle va en enfer) : tous les exemples sont réels.

 

Références

Chassay, Jean-François, Sous pression, Montréal, Boréal, 2010, 224 p.

Dion, Jean, «Extrêmement», le Devoir, 3-4 avril 2004, p. B2.

Lévesque, Nicolas, (…) Teen Spirit. Essai sur notre époque, Québec, Nota bene, coll. «Nouveaux essais Spirale», 2009, 147 p.

Melançon, Benoît, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, Montréal, Fides, 2004 (deuxième édition, revue, corrigée et full upgradée), 234 p. Illustrations de Philippe Beha. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2019, 234 p.

Benoît Melançon, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, 2004, couverture