Les zeugmes du dimanche matin et de Philippe Manevy

Philippe Manevy, la Montagne ardente, 2026, couverture

«Puis il devance l’appel — c’est la Grande Guerre — et revient du front avec une blessure sans gravité et une réputation de héros» (p. 163).

«À Lourdes, ils sont entrés dans la grotte, se sont agenouillés au pied de la statue de la Vierge, ont déposé à ses pieds une flamme minuscule et leurs prières démesurées» (p. 231-232).

Philippe Manevy, la Montage ardente. Récit, Montréal, Leméac, 2026, 289 p.

 

P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 9 juillet 2026.

 

(Une définition du zeugme ? Par .

Cachez ce fiacre que je ne saurais voir

Portrait d’Yvette Guilbert

Soit le passage suivant de La colline qui travaille (2024), l’excellent récit de Philippe Manevy :

Encouragée par ce premier succès, La Rouge, un peu grise déjà, lève le poing : Debout, les damnés de la terre ! Debout, les forçats de la faim ! Mais des protestations s’élèvent aussitôt : «Ah non ! Tu ne vas pas commencer à nous emmerder avec ta politique!» Les idées fusent. Une voix crie «Maurice Chevalier !», une autre «Mistinguett !», une autre encore «Le fiacre !», mais une dernière répond : «C’est trop cochon !» Et l’on en reste là.

Peut-être aurez-vous reconnu les paroles de «L’Internationale» et les noms de Maurice Chevalier et de Mistinguett. Mais qu’en est-il de ce «fiacre» dont le texte serait «trop cochon» pour être chanté ?

Il s’agit d’une chanson rendue célèbre par Yvette Guilbert. On y décrit des amours hippomobiles illicites.

Cela vous dit maintenant quelque chose ? Vous avez raison : l’Oreille tendue a déjà consacré un long article à ce type de manifestation des «fureurs de la locomotion» (Flaubert).

À votre service.

 

Illustration : portait d’Yvette Guilbert, photo déposée sur Wikimedia Commons

 

 

 

Références

Manevy, Philippe, La colline qui travaille. Récit, Montréal, Leméac, 2024, 283 p. Édition numérique.

Melançon, Benoît, «Faire catleya au XVIIIe siècle», Études françaises, 32, 2, automne 1996, p. 65-81. https://doi.org/1866/28660

L’oreille tendue de… Philippe Manevy

Philippe Manevy, la Montagne ardente, 2026, couverture

«Au commencement, ce ne sont que des apparitions furtives, au loin; un vrombissement, un éclat métallique dans un nuage de poussière, et tous interrompent la moisson en cours pour suivre la comète qui s’enfuit, tendre l’oreille vers le grondement qui monte et s’efface tout aussi vite. Quelques secondes, on a eu la preuve qu’un autre monde existe, un univers dont on soupçonnait jusqu’alors l’existence sans parvenir à l’imaginer vraiment; dans des villes lointaines, des hommes vivent dans un siècle plus neuf, fait de lumière, de vitesse et de bruit. Mais la chose a disparu aussi vite qu’elle était venue et l’on s’interroge du regard : est-ce qu’on a bien vu ?»

Philippe Manevy, la Montage ardente. Récit, Montréal, Leméac, 2026, 289 p., p. 128.

 

P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 9 juillet 2026.

Réglons deux choses avec Philippe Manevy

Philippe Manevy, la Montagne ardente, 2026, couverture

Dans son récit la Montagne ardente (2026), Philippe Manevy se montre sensible à la comparaison entre ses «deux pays» (p. 127, p. 279, p. 282), la France (d’origine) et le Québec (d’adoption).

C’est notamment le cas en matière d’accent (familial) :

Il n’en reste rien, aujourd’hui. Quand l’ai-je perdu ? Sans doute au cours de mes études parisiennes, où cette marque de provincialisme me semblait accentuer mon infériorité. L’effacement s’est opéré assez vite, puisqu’en deux ans à peine, je devisais comme n’importe quel intello de la rive gauche. Et c’est un dernier sujet d’étonnement : comment ai-je fait, moi qui suis incapable d’adopter le bon accent quand j’apprends une langue étrangère, moi qui ne parviens pas à me fondre dans la langue québécoise pour passer inaperçu ? Quelle force impérieuse m’a poussé à effacer, dans ma voix, celle de mon père et celle de [mon grand-père] Joseph ? (p. 108)

Réglons une première chose : la «langue québécoise», ça n’existe pas. Au Québec, on parle français, français du Québec, français québécois, mais pas une langue à part, différente du français. (Oui, c’est une des nombreuses marottes de l’Oreille tendue. Ça va mieux, merci.)

Réglons une deuxième chose : Philippe Manevy emploie, histoire de passer «inaperçu», quelques expressions locales. Des exemples ? «Mets ça dans ta pipe, Joseph […]» (p. 125). «Les soldats démobilisés comme lui font du pouce sur les routes […]» (p. 169). Resté en France, aurait-il écrit «veston» (p. 238) ou «veste» ?

L’intégration, bref, se passe bien.

P.-S.—Faut-il lire la Montagne ardente ? Oh ! que oui !

 

Référence

Manevy, Philippe, la Montage ardente. Récit, Montréal, Leméac, 2026, 289 p.

Les zeugmes du dimanche matin et de Réjean Ducharme

Réjean Ducharme, l’Hiver de force, 1973, couverture

«Notre Lituanien est aide-boulanger aux Arena Bakeries; il a aménagé la cave; il s’y tient tranquille avec sa femme, qui ne parle pas un mot de bilingue, ses deux enfants, universitaires, la tuyauterie et les entrelacs de l’électricité» (p. 1057).

«On est sortis du restaurant, mais pas de l’exploitation éhontée dont on a été victimes» (p. 1059).

«On tremble, on perd la carte, les pédales, la boule, et toute l’eau de notre corps par nos aisselles : ça glisse, glacé, jusque sur nos reins» (p. 1060).

«J’ai fait le café, Nicole les toasts et Catherine la conversation» (p. 1195).

«Je propose que j’y aille tout seul, que Nicole reste pour prendre soin d’elle [Catherine], lui faire du café, des toasts, des compliments» (p. 1197).

«Non; il rigole; il aime les belles grandes filles qui ont du caractère et des mamelons durs qui pointent à travers leur T-shirt» (p. 1204).

Réjean Ducharme, l’Hiver de force. Récit, dans Romans, Paris, Quarto Gallimard, 2022, 1951 p., p. 1033-1221. Édition originale : 1973. Édition établie et présentée par Élisabeth Nardout-Lafarge. Vie & œuvre par Monique Bertrand et Monique Jean.

 

P.-S.—On ne peut rien vous cacher. Nous avions déjà croisé quelques-uns de ces zeugmes : un, deux, trois, quatre.

P.-P.-S.—Ne perdons jamais de vue l’immense fortune titrologique de ce roman.

 

(Une définition du zeugme ? Par .)