Accouplements 111

Daniel Carr et Denis Diderot, collage

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Bouchard, Olivier, «Le match d’hier revu et colligé #82», Athlétique, 8 avril 2018.

«On ne saura probablement jamais pourquoi Daniel Carr a passé tout ce temps dans la Ligue américaine. Le gars a 30 points à forces égales en 94 matchs d’expérience dans la LNH, ce qui ne ressemble à rien en surface, mais sachant qu’il joue 10, 11 minutes par matchs sur une quatrième ligne, ça revient à, oh, 25 ou 26 points par saison ? J’ai toujours un peu de misère à croire que ce genre de contribution est purement fongible.»

Melançon, Benoît, Diderot épistolier. Contribution à une poétique de la lettre familière au XVIIIe siècle, Montréal, Fides, 1996, viii/501 p. Préface de Roland Mortier.

«Si la lettre peut troubler le destinataire au moment même qu’il la reçoit, cela ne revient pas à dire que son pouvoir disparaît pour autant par la suite : ni consomptible ni fongible, elle reste chargée de sens, on peut y revenir, la relire, la toucher de nouveau, lui donner un nouveau sens — ou le même —, comme texte et comme objet» (p. 209).

Dans la vie, on n’utilise pas assez le mot fongible.

Penser à Paris

Jean Lacoste, Paris philosophe, 2018, couverture

«We’ll always have Paris.»
Humphrey Bogart, Casablanca, 1942

D’abord pour la Nouvelle Quinzaine littéraire, puis pour la publication numérique En attendant Nadeau, le philosophe Jean Lacoste a rédigé de courts textes sur le Paris des philosophes. Quelle est cette ville pour les philosophes de métier ? Où vivent-ils ? Quels endroits fréquentent-ils ? Comment cette ville influence-t-elle leur façon de penser ?

Paris philosophe rassemble vingt-cinq de ces «déambulations», diversement caractérisées : «petites déambulations philosophiques» (p. 9), «déambulations sentimentalo-philosophiques» (p. 39), «déambulation méditative» (p. 51), «petites déambulations […] péripatéticiennes» (p. 93), «brèves déambulations historiques» (p. 191). Deux traits les définissent : «format court de rigueur» (p. 8); «lieux à forte teneur philosophique» (p. 45).

Cela commence près de la tour Saint-Jacques, avec Pascal, pour se terminer à Vincennes (disparue), autour de Deleuze. Entre les deux, on suit à la trace, loin de l’ordre chronologique, des philosophes de toutes les époques : Abélard, Descartes, Voltaire, Rousseau, qui incarne la «pure philosophie de la déambulation» (p. 172), Auguste Comte et Derrida, Alain et Sartre, Bergson et Foucault, Ricœur et Althusser (dans un texte bien décevant malgré sa place centrale dans le livre), beaucoup d’autres encore.

Le ton est léger. Dans ces «divertissements» (p. 8), Jean Lacoste se laisse guider «par le seul hasard de l’humeur» (p. 9). Il pratique avec délectation «une sorte d’appropriation anecdotique et géographique de la philosophie» (p. 13). Il superpose les adresses d’aujourd’hui à celles d’hier et multiplie les itinéraires. La petite histoire, celle des anecdotes, dialogue avec la grande, celle des institutions (la Sorbonne, l’École normale supérieure, etc.), beaucoup des philosophes retenus ayant été «profs de philo» (p. 187). Plusieurs des abrégés d’histoire intellectuelle proposés sont des cours de philosophie, par exemple autour des Déracinés, le roman de Barrès qui met en scène Taine.

Cela devrait se lire avec plaisir.

L’Oreille tendue aurait aimé partager le bonheur de l’auteur, mais cela n’a pas été tout à fait le cas. La ponctuation est fantaisiste, voire fautive. Toutes les références des citations ne sont pas données et, quand elles le sont, la forme des adresses bibliographiques varie d’une page à l’autre (l’Oreille est bibliographe). Il y a des coquilles, certaines arithmétiques : au premier paragraphe de la p. 128, il est question de la «semaine sainte 1746»; au deuxième, on évoque un événement survenu «Six ans plus tard», en juillet… «1749». Le souhait de faire une place aux femmes dans l’histoire de la philosophie est louable (p. 8, p. 28, p. 39, p. 93), mais peu suivi d’effets, à l’exception des portraits de Mme Helvétius, de Simone Weil et de Simone de Beauvoir. Tel «comme on sait» (p. 72) sent (un peu trop) le professeur. Si l’on tique devant les répétitions de mots — tous ne tiquent pas —, quelques passages peuvent agacer (p. 78, p. 164, p. 186).

Pareil parcours suppose une large érudition. On peut malheureusement la prendre en défaut. Voyons ce qui concerne Diderot, déjà victime de l’erreur de calcul ci-dessus. L’Encyclopédie, qu’il a codirigée, ne compte pas «25 volumes au total» (p. 129), mais 28 (17 de discours, 11 de planches). Les lettres conservées de Diderot à Sophie Volland ne vont pas de 1759 à 1775 (p. 129), mais de 1759 à 1774. Lacoste affirme, sans l’ombre d’une hésitation, que Diderot a rendu visite à Voltaire lors du retour de celui-ci à Paris en 1778 (p. 141). Tous les exégètes ne partagent pas cette assurance s’agissant de la supposée rencontre entre les deux hommes : «il est étonnant qu’il existe très peu de preuves formelles attestant qu’elle ait vraiment eu lieu», écrit Arthur M. Wilson (p. 574); pour sa part, José-Michel Moureaux indique que l’«historicité» de cette rencontre «a été contestée» (p. 169 n. 4).

S’il en est ainsi de celles qui concernent Diderot, qu’en est-il des autres informations rapportées dans l’ouvrage ? Le doute est une vertu philosophique, mais on aurait aimé ne pas avoir à l’exercer ici.

P.-S.—C’est vrai : ce n’est pas la première fois que l’Oreille cite la phrase d’Humphrey Bogart en épigraphe (voir ).

Références

Lacoste, Jean, Paris philosophe, Paris, Bartillat, 2018, 210 p. Ill.

Moureaux, José-Michel, «La place de Diderot dans la correspondance de Voltaire : une présence d’absence», Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 242, 1986, p. 169-217.

Wilson, Arthur M., Diderot. Sa vie et son œuvre, Paris, Laffont-Ramsay, coll. «Bouquins», 1985 (1957 et 1972), 810 p. Traduction de Gilles Chahine, Annette Lorenceau et Anne Villelaur.

Trente-cinquième article d’un dictionnaire personnel de rhétorique

Antilogie

Définition

«Contradiction d’idées, dans un discours, un écrit» (le Petit Robert, édition numérique de 2014).

Exemples

«Il est certain que je ne pouvais tomber dans de meilleures, ni de plus mauvaises mains» (John Cleland, Fanny Hill, éd. de 1993, p. 69).

«Voilà comment votre Majesté, par un secret qui lui apartient exclusivement, fait toujours le bien qu’elle fait et celui qu’elle ne fait pas» (lettre de Grimm à Catherine II, [1784], Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, p. 47-48).

«Oh ! je m’y tiendrai absolument, ou je ne pourrai» (La Popelinière, Tableaux des mœurs du temps dans les différents âges de la vie, éd. de 1996, p. 180).

«Eh ! nous ne différons que du oui et du non, ce n’est qu’une bagatelle» (Marivaux, la Double Inconstance, acte I, scène VIII, éd. de 1989, p. 271).

Références

Cleland, John, Fanny Hill. La fille de joie. Récit quintessencié de l’anglais par Fougeret de Montbron, France, Belgique et Suisse, Actes Sud, Labor et l’AIRE, coll. «Babel», 61, 1993, 122 p. Lecture d’Elsa Grasso et Guillaume Badoual. Édition de 1751.

Karp, Sergueï et Sergueï Iskul, avec la collaboration de Georges Dulac et de Nadejda Plavinskaya, «Les lettres inédites de Grimm à Catherine II», Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 10, avril 1991, p. 41-55. URL : <http://www.persee.fr/doc/rde_0769-0886_1991_num_10_1_1099>.

La Popelinière, Alexandre Joseph de, Tableaux des mœurs du temps dans les différents âges de la vie, Paris, Union générale d’éditions, coll. «10/18», 2794, série «Domaine français», 1996, 285 p. Préface de Roger Vailland. Postfaces de Pierre Josserand et Jacques Haumont.

Marivaux, Théâtre complet. Tome premier, Paris, Bordas, coll. «Classiques Garnier», 1989, xxx/1125 p. Ill. Texte établi, avec introduction, chronologie, commentaire, index et glossaire par Frédéric Deloffre. Nouvelle édition, revue et mise à jour avec la collaboration de Françoise Rubellin.

Voltaire 101

Virginie Rodde, Voltaire en un clin d’œil !, 2018, couvertureFaire découvrir l’œuvre de Voltaire, dans un livre de tout petit format (8 centimètres par 12), en peu de pages, à l’aide de textes brefs et de nombreuses citations, sur un ton léger : pourquoi pas ?

Présenter la biographie de l’auteur, se demander «Pourquoi lire Voltaire ?», sélectionner quelques genres pratiqués par lui et recommander des textes : oui.

Ne pas cacher les travers de ce classique par excellence, notamment son «antijudaïsme» (p. 5), tout en insistant sur son actualité réelle, par exemple en matière de tolérance : bien sûr.

Mais…

En 1725, le duc de Bourbon ne peut pas être, au sens strict, le «Premier ministre de Louis XV» (p. 16-17), le règne personnel de ce dernier ne commençant qu’en 1743. Louis XV a 15 ans en 1725.

Zaïre triomphe en effet à la Comédie-Française en 1732, mais Voltaire n’y incarne pas «le rôle de Lusignan» (p. 23). Il ne l’incarnera que sur des théâtres de société. Voltaire n’a jamais joué à la Comédie-Française.

Parler des «cent vingt-cinq auteurs de l’Encyclopédie» (p. 38) témoigne d’une assurance statisticobiographique que ne partageraient pas les spécialistes du personnel de ce Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers codirigé par Diderot et D’Alembert.

Comparer les ventes de Candide (un opuscule) à celles de l’Encyclopédie (vingt-huit lourds volumes vendus par souscription sur une période de 21 ans) n’a guère de pertinence (p. 40).

Le Dictionnaire philosophique n’a pas été jugé «particulièrement dangereux à cause de sa forme alphabétique» (p. 41) — après tout, c’est un… dictionnaire —, mais à cause de son contenu.

Voltaire ne rentre pas à Paris en 1777, mais en 1778 (p. 50).

Pierre Bayle s’est beaucoup occupé de sujets théologiques; c’est indubitable. En faire un «théologien protestant» (p. 70), c’est aller bien vite en besogne.

Pour Voltaire, la Bible n’est pas contestable «sur le plan scientifique» (p. 70; voir aussi p. 90), mais sur le plan historique.

Le titre de l’article de Michel Mervaud sur la néologie voltairienne (p. 76 n. 2) n’est pas correctement donné.

Le Traité sur la tolérance est-il vraiment une des «œuvres les plus lues» de Voltaire (p. 84) ? C’est bien douteux.

Voltaire a parfois louangé Shakespeare ? Oui (p. 60, p. 109). L’a-t-il parfois critiqué sévèrement ? Aussi, et il aurait fallu le dire.

Il serait souhaitable de ne pas confondre Candide et l’article «Bien (Tout est)» du Dictionnaire philosophique (p. 116).

Les lectures de la formule finale de Candide — «Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin» — ne manquent pas. Ici, on serait «en droit de prendre la formule […] au pied de la lettre» et de retourner «à la terre» (p. 118). Ah bon… (Le reste de l’interprétation de ce passage [p. 117-124] est à l’avenant.)

Un ton léger, cela permet-il d’appeler Jean-Jacques Rousseau le «petit camarade» de Voltaire (p. 125) ?

«Souscrire» à l’article «Philosophe» de l’Encyclopédie (p. 134) ? C’est une façon de voir les choses. Selon une spécialiste comme Martine Groult, Voltaire en serait, en fait, l’auteur.

Dans Candide, deux chapitres, le dix-septième et le dix-huitième, sont consacrés au pays mythique d’Eldorado. Candide et Cacambo n’y entrent pas par la voie des airs (p. 141), mais en bateau. Ils en repartent, dans un carrosse volant, accompagnés de moutons rouges — mais ces moutons ne sont pas six (p. 141). Les six moutons, qui ne sont pas rouges, ce n’est pas pour quitter Eldorado, mais pour circuler à l’intérieur du pays.

Un bout de phrase est répété deux fois (p. 152-153).

Le 26 août 1853, Flaubert écrit à Louise Colet : «On s’extasie devant la correspondance de Voltaire. Mais il n’a jamais été capable que de cela, le grand homme ! c’est-à-dire d’exposer son opinion personnelle; et tout chez lui a été cela.» Il n’a donc pas dit seulement «On s’extasie devant la correspondance de Voltaire» (p. 155). Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Bref, peut (nettement) mieux faire.

Référence

Rodde, Virginie, Voltaire en un clin d’œil !, Paris, Éditions First, 2018, 158 p.

Accouplements 109

Photo de Norbert Elias en 1987(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Dans le Devoir des 3-4 mars, en page B10, Stéphane Chalifour et Judith Trudeau publient une «Libre opinion» sous le titre «#MeToo et la poursuite du “processus de civilisation”». En page B11, dans la rubrique «Le Devoir de philo», on peut lire «Les tueries de masse témoignent d’un dérèglement des structures sociales» de Julien Gauthier Mongeon.

Ce qui unit ces deux textes ? L’un et l’autre s’appuient sur le travail du sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990).

Ce n’est pas l’Oreille tendue qui va se plaindre, elle qui a essayé, il y a une vingtaine d’années, d’appliquer la pensée d’Elias à un corpus épistolaire, celui des lettres d’Élisabeth Bégon (1696-1755) — dans une perspective bien différente, il est vrai, de celle des articles du quotidien.

Illustration : photo de Norbert Elias en 1987 par Rob Bogaerts (Anefo-Nationaal Archief, CC BY-SA 3.0 nl) disponible sur Wikimedia Commons

 

Référence

Melançon, Benoît, «La configuration épistolaire : lecture sociale de la correspondance d’Élisabeth Bégon», Lumen. Travaux choisis de la Société canadienne d’étude du dix-huitième siècle. Selected Proceedings from the Canadian Society for Eighteenth-Century Studies, XVI, 1997, p. 71-82. URL : <http://www.erudit.org/revue/lumen/1997/v16/n/1012440ar.pdf>.