Fil de presse 022

De nouveaux livres sur la langue ? À votre service (éditorial).

Chez Basic Books

Bergen, Benjamin K., What the F. What Swearing Reveals About Our Language, Our Brains, and Ourselves, New York, Basic Books, 2016, 271 p.

Chez Del Busso éditeur

Melançon, Benoît, l’Oreille tendue, Montréal, Del Busso éditeur, 2016, 411 p.

Chez Fayard

Association ALLE, le Bon Air latin, Paris, Fayard, 2016, 360 p.

Chez Flammarion

Rousseau, Martine, Olivier Houdart et Richard Herlin, Retour sur l’accord du participe passé et autres bizarreries de la langue française, Paris, Flammarion, 2016, 317 p.

Siouffi, Gilles et Alain Rey, De la nécessité du grec et du latin. Logique et génie, Paris, Flammarion, 2016, 190 p.

Chez Edinburgh University Press

Offord, Derek, Lara Ryazanova-Clarke, Vladislav Rjéoutski et Gesine Argent (édit.), French and Russian in Imperial Russia, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2015, 2 vol.

Chez L’Harmattan

Quand le français gouvernait la Russie. L’éducation de la noblesse russe 1750-1880, Paris, L’Harmattan, coll. «Éducations et sociétés», 2016, 402 p. Textes réunis et présentés par Vladislav Rjéoutski.

Chez Oxford University Press

Adams, Michael, In Praise of Profanity, Oxford et New York, Oxford University Press, 2016, 253 p.

Chez Peter Lang

Remysen, Wim et Nadine Vincent (édit.), la Langue française au Québec et ailleurs. Patrimoine linguistique, socioculture et modèles de référence, Francfort, Berne, Bruxelles, New York, Oxford, Varsovie et Vienne, Peter Lang, coll. «Sprache – Identität – Kultur», 2016, 380 p.

Chez Philippe Rey

Académie française, Dire, ne pas dire. Du bon usage de la langue française. Volume 3, Paris, Philippe Rey, 2016, 190 p.

Chez La Presse

Dupuis, Jean-Pierre, Où sont les joueurs francophones du Tricolore ?, Montréal, La Presse, 2016, 168 p.

Chez Racine

Francard, Michel, Tours et détours. Les plus belles expressions du français de Belgique, Bruxelles, Racine, 2016, 176 p. Ill. Préface de Patrick Adam.

Chez Le Robert

Rey, Alain (édit.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires le Robert, 2016 (1992), 2 vol. Nouvelle édition augmentée.

Fil de presse 020

De nouveaux livres sur la langue ? À votre service (géographique).

Au Québec

Belleau, André, Surprendre les voix, Montréal, Boréal, coll. «Boréal compact», 286, 2016 (1986), 237 p. Précédé d’une «Note de l’éditeur». Réédition d’un livre capital.

Cassivi, Marc, Mauvaise langue, Montréal, Somme toute, 2016, 101 p. L’Oreille tendue en parle ici.

Cloutier, Fabien, Trouve-toi une vie. Chroniques et sautes d’humeur, Montréal, Lux éditeur, 2016, 140 p. Dessins de Samuel Cantin. L’Oreille en parle là.

Cornellier, Louis, le Point sur la langue. Cinquante essais sur le français en situation, Montréal, VLB éditeur, 2016, 192 p.

LaRue, Monique, la Leçon de Jérusalem, Montréal, Boréal, 2015, 297 p.

Verboczy, Akos, Rhapsodie québécoise. Itinéraire d’un enfant de la loi 101, Montréal, Boréal, 2016, 240 p.

En France

Académie française, Dire, ne pas dire. Du bon usage de la langue française. Volume 2, Paris, Philippe Rey, 2015, 192 p.

Albalat, Antoine, Comment il ne faut pas écrire, Paris, Mille et une nuits, 2015, 128 p. Édition abrégée, établie et annotée par Yannis Constantinidès.

Audisio, Gabriel et Isabelle Rambaud, Lire le français d’hier. Manuel de paléographie moderne XVe-XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, coll. «U Lettres», 2016 (5e édition), 304 p.

Brun, Auguste, la Langue française en Provence, de Louis XIV au Felibrige, Genève, Slatkine reprints, 2016, 174 p. Réimpression de l’édition de Paris, 1927.

Cannone, Belinda et Christian Doumet (édit.), Dictionnaire des mots manquants, Vincennes, Éditions Thierry Marchaisse, 2016, 216 p.

Courouau, Jean-François (édit.), la Langue partagée. Écrits et paroles d’oc 1700-1789, Genève, Droz, coll. «Bibliothèque des Lumières», 2015, 553 p.

Critique, 827, avril 2016. Numéro «Langue française : le chagrin et la passion».

Galderisi, Claudio et Jean-Jacques Vincensini (édit.), De l’ancien français au français moderne. Théories, pratiques et impasses de la traduction intralinguale, Turnhout, Brepols, coll. «Bibliothèque de Transmédie», 2, 2015, 210 p.

Gourmont, Rémy de, Esthétique de la langue française. La déformation, la métaphore, le cliché, le vers libre, le vers populaire, Paris, Classiques Garnier, coll. «Bibliothèque de littérature du XXe siècle», 16, 2016, 254 p. Édition d’Emmanuelle Kaës.

Grazzini, Maria, Complètement idiome ! Dictionnaire des expressions imagées d’ici et d’ailleurs, Paris, L’Express, coll. «Bibliomnibus», 2016, 208 p.

Ibrahim, Annie, le Vocabulaire de Diderot, Paris, Ellipses marketing, coll. «Le vocabulaire», 2016, 72 p.

Kozul, Mladen, les Lumières imaginaires. Holbach et la traduction, Oxford, Voltaire Foundation, coll. «Oxford University Studies in the Enlightenment», 5, 2016, xii/282 p.

Rault, Julien, Poétique du point de suspension. Essai sur le signe du latent, Nantes, Éditions Cécile Defaut, 2015, 222 p.

Rey, Alain, Pourvu qu’on ait l’ivresse. De l’alcool à l’extase : un voyage à travers les arts et les lettres, Paris, Robert Laffont, 2015, 352 p. Calligraphies de Lassaâd Metoui.

Roos, Alexandre, Dictionnaire du cyclisme, Paris, Honoré Champion, coll. «Champion les dictionnaires», 2015, 312 p. Préface de Jean Pruvost.

Stoll, Jacques, Haut mot faux nids, Paris, Éditions Éditions, 2015, 68 p. Voir de ce côté.

Dans la francophonie

Allard, Cecilia et Sara De Balsi (édit.), le Choix d’écrire en français. Études sur la francophonie translingue, Amiens, Encrage, coll. «Agora», 2016, 122 p.

À Rome

Biondo, Flavio, Leonardo Bruni, Le Pogge et Lorenzo Valla, Débats humanistes sur la langue parlée dans l’Antiquité, Paris, Les Belles Lettres, coll. «Classiques de l’humanisme», 2015, 306 p. Textes édités, traduits, présentés, annotés et commentés par Anne Raffarin.

En Asie

Lefèvre, Corinne, Ines G. Zupanov et Jorge Flores (édit.), Cosmopolitismes en Asie du Sud. Sources, itinéraires, langues (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Éditions de l’EHESS, coll. «Purushartha», 33, 2015.

Partout

Argotica, 1(4), 2015.

Blanchet, Philippe, Discriminations : combattre la glottophobie, Paris, Textuel, coll. «Petite encyclopédie critique», 2016, 192 p.

Casanova, Pascale, la Langue mondiale : traduction et domination, Paris, Seuil, 2015, 144 p.

Ferraro, Alessandra et Rainier Grutman (édit.), l’Autotraduction littéraire. Perspectives théoriques, Paris, Classiques Garnier, coll. «Rencontres», série «Théorie littéraire», 5, 2016, 260 p.

Masson, Céline (édit.), l’Accent, traces de l’exil, Paris, Hermann, 2016, 194 p.

Chez les anglochtones

Crystal, David, Making a Point : The Persnickety Story of English Punctuation, St. Martin’s Press, 2015, 400 p.

Green, Jonathan, Slang. A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2016, 144 p.

Philippe, Gilles, French Style. L’accent français de la prose anglaise, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, coll. «Réflexions faites», 2016, 256 p.

Auprès des Slaves

Gauthier, Cécile, l’Imaginaire du mot «slave» dans les langues française et allemande, entre dictionnaires et roman, La Plaine Saint Denis, Éditions Pétra, coll. «Sociétés et cultures post soviétiques en mouvement», 2015, 522 p.

Maintenant

Claude-Henri Grignon et Albert Chartier, Séraphin illustré, 2010, p. 101

Ses graphies sont multiples et son usage courant au Québec. Justin Laramée, dans le collectif la Fête sauvage (2015), intitule un texte «Astheure» : «Astheure toujours / Nous dirons toujours Astheure / Et nous porterons le maintenant mains tenantes» (p. 30). Le poète François Hébert écrit «à c’tte heure» (p. 93), dans Toute l’œuvre incomplète (2010), mais pas seulement : «astheure, nous aimons ce mot» (p. 89); «Derechef, comme astheure, est un étourdissant adverbe» (p. 97). Le Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron a une entrée à «Astheure» et une à «Asthure» (1980, p. 51). C’est la première graphie qu’a retenue Jean-Claude Germain dans sa pièce Un pays dont la devise est je m’oublie, quand Louis Cyr s’adresse au hockeyeur Maurice Richard : «T’es Mau-ri-ce Ri-chard !… Ç’avait jamais été… pis ça sra jamais !… Çé !… Pis çé là astheure pour tout ltemps !» (1976, p. 136) Le dictionnaire en ligne Usito donne «astheure», «asteure» et «à c’t’heure».

L’expression n’est pas propre au français du Québec. Philippe Didion, dans ses Notules du 18 octobre 2015, emploie «asteure». Dès 1922, Joseph Dumais notait qu’elle existe en patois angevin («ast’ heure», p. 27). Le Belge Simenon, dans la Veuve Couderc (1942), écrit «à cette heure» (éd. de 2003, p. 1055).

Elle est ancienne, enfin. Elle est dans les Essais de Montaigne (III, 9), selon Mireille Huchon en 2002 («asture», p. 16). Jacques Chaurand, dans l’édition de 1987 de son Histoire de la langue française, la trouve en moyen français («asteure», p. 64).

Son sens ? Maintenant : Astheure, les choses sont peut-être un peu plus claires. Dans certaines constructions, le mot peut marquer l’exaspération : Qu’est-ce qu’y a astheure ? Son synonyme serait alors encore. Il peut former une conjonction de subordination : Astheure que ce texte est écrit, passons à autre chose.

P.-S. — Aux toutes premières lignes du roman Bonheur d’occasion (1945) de Gabrielle Roy, on lit : «À cette heure, Florentine s’était prise à guetter la venue du jeune homme qui, la veille, entre tant de propos railleurs, lui avait laissé entendre qu’il la trouvait jolie» (éd. de 1978, p. 11). Pierre Popovic a étudié cette tournure en 1999.

 

[Complément du 25 février 2016]

Trois réactions, sur Twitter, à ce texte.

@kwebek écrit que le mot est «Bien attesté aussi dans le Glossaire du parler français au Canada, qui en rappelle l’usage dans certaines régions de France». Ce Glossaire date de 1930.

@MichelFrancard signale l’existence d’asteûre en wallon.

@MFBernier rappelle qu’une chanson de Jean-Pierre Ferland s’intitule «À c’t’heure».

Puisqu’il est question de chanson, signalons celles-ci, qui toutes utilisent le mot astheure :

Oswald, «Les sports», 1960

Pierre Bertrand, «Hockey», 1978

Francine Raymond, «Tu peux t’en aller», 1993

Les Mecs comiques, «Le hockey est malade», 2001

Les Cowboys fringants, «Salut mon Ron», 2002

Oui, bien sûr, il s’agit uniquement de chansons qui portent sur le hockey, en tout ou en partie.

 

[Complément du 6 avril 2016]

Les Éditions du Boréal publient ces jours-ci des textes en français de Jack Kerouac sous le titre La vie est d’hommage. Leur éditeur, Jean-Christophe Cloutier, était interviewé dans le Devoir des 2 et 3 avril (p. F1-F2). Extrait :

Ayant étudié les révisions que Kerouac a faites dans ses manuscrits, le chercheur a pu constater son souci de corriger ses textes en supprimant certains anglicismes pour y insérer le bon mot en français. «Par exemple, il raye “la shoppe” et le remplace par “l’imprimerie”. Il peut choisir d’écrire “À cette heure” à un moment donné, et ensuite choisir une écriture phonétique changeante : “a s t heur”, “a s’t’heure” ou “astheure”» (p. F2).

 

[Complément du 11 juillet 2017]

Graphie d’Ancien Régime, chez Françoise de Graffigy, dans sa pièce Ziman et Zenise (1749, scène IX) : «à ste heure» (Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, p. 300).

 

Illustration : Albert Chartier, dans Claude-Henri Grignon et Albert Chartier, Séraphin illustré, préface de Pierre Grignon, dossier de Michel Viau, Montréal, Les 400 coups, 2010, 263 p., p. 101.

 

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

Côté, Véronique et un collectif d’auteurs, la Fête sauvage, Montréal, Atelier 10, coll. «Pièces», 06, 2015, 125 p. Ill.

Chaurand, Jacques, Histoire de la langue française, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 167, 1987 (cinquième édition corrigée), 127 p.

Dumais, Joseph, le Parler de chez nous. Conférence donnée à l’Hôtel de ville de Québec, sous le patronage de la Société des arts, sciences et lettres, par M. Joseph Dumais. Professeur de diction française, directeur du Conservatoire de Québec, membre de la Société des auteurs canadiens et de la Société des arts, sciences et lettres, Québec, Chez l’auteur, 1922, ii/41 p. Préface d’Alphonse Désilets.

Evain, Aurore, Perry Gethner et Henriette Goldwyn (édit.), Théâtre de femmes de l’Ancien Régime. Tome IV. XVIIIe siècle, Paris, Classiques Garnier, coll. «Bibliothèque du XVIIe siècle», 24, série «Théâtre», 5, 2015, 489 p.

Germain, Jean-Claude, Un pays dont la devise est je m’oublie, Montréal, VLB éditeur, 1976, 138 p.

Hébert, François, Toute l’œuvre incomplète, Montréal, l’Hexagone, coll. «Écritures», 2010, 154 p.

Huchon, Mireille, Histoire de la langue française, Paris, le Livre de poche, coll. «Références. Inédit. Littérature», 542, 2002, 315 p. Ill.

Popovic, Pierre, «Le différend des cultures et des savoirs dans l’incipit de Bonheur d’occasion», dans Marie-Andrée Beaudet (édit.), Bonheur d’occasion au pluriel. Lectures et approches critiques, Québec, Nota bene, coll. «Séminaires», 10, 1999, p. 15-61.

Roy, Gabrielle, Bonheur d’occasion, Montréal, Stanké, coll. «10/10», 1978 (1945), 396 p.

Simenon, la Veuve Couderc, dans Romans. I, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 495, 2003, 1043-1169 et 1458-1471. Édition établie par Jacques Dubois, avec Benoît Denis.

Société du parler français au Canada, Glossaire du parler français au Canada : contenant les mots et locutions en usage dans le parler de la Province de Québec et qui ne sont pas admis dans le français d’école, la définition de leurs différents sens, avec des exemples; des notes sur leur provenance, la prononciation figurée des mots étudiés, Québec, Action sociale, 1930, xix/709 p. Réimpression : Québec, Presses de l’Université Laval, 1968.

Rectifications orthographiques : questions, réponses

Depuis une semaine, les médias francophones — les traditionnels comme ceux qu’on dit «sociaux» — ne cessent d’en parler : la bataille de l’orthographe française ferait rage, à cause d’une série de «rectifications». Et si on essayait d’y voir un peu plus clair ?

De quoi s’agit-il ?

En décembre 1990, le Journal officiel du gouvernement français publiait un texte du Conseil supérieur de la langue française intitulé «Les rectifications de l’orthographe».

Le titre du document l’indique : il serait abusif de parler de «réforme de l’orthographe» ou de «nouvelle orthographe». On la «rectifie», sans plus. On ne saurait être plus clair : «Toute réforme du système de l’orthographe française est exclue […]» (p. 9).

Les rectifications ont donné lieu à des affrontements verbaux violents dès leur annonce.

Peut-on parler d’une transformation majeure ? Pas selon une mise au point fort utile de la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française : «En fait, les rectifications touchent, en moyenne, un mot par page rédigée.»

Pourquoi en parler autant aujourd’hui ?

Des éditeurs de manuels scolaires français utilisaient ces rectifications depuis longtemps. On a appris la semaine dernière que l’ensemble des éditeurs de manuels scolaires français s’y mettrait à compter de cet automne.

Aucun gouvernement, aucun ministère de l’Éducation, n’a imposé ces rectifications, malgré des directives qui visaient à en faire la référence en matière de langue scolaire.

Est-ce la première fois que l’orthographe française est soumise à des transformations officielles ?

Non. Elle a été modifiée — ou on a tenté de la modifier — en 1740, en 1835, en 1901 (arrêté Leygues «relatif à la simplification de l’enseignement de la syntaxe française»), en 1976 (arrêté Haby «relatif aux tolérances grammaticales ou orthographiques»), etc. À cette énumération, on pourrait ajouter les éditions périodiquement (et lentement) revues du Dictionnaire de l’Académie française.

Les rectifications de 1990 ont-elles été mises en œuvre ?

Voilà le paradoxe : mal reçues en 1990 dans plusieurs milieux, jamais imposées par l’État, elles ont néanmoins été retenues dans nombre de contextes, sans qu’on le sache toujours.

Vous avez acheté une édition récente du Petit Robert, du Petit Larousse ou du Multidictionnaire de la langue français ? Les rectifications y sont, complètement ou partiellement.

Vous utilisez les logiciels Microsoft Word ou Antidote ? Elles y sont.

Et au Québec ?

L’Office québécois de la langue française a fait preuve de prudence. Voici comment sa position est présentée dans sa Banque de dépannage linguistique :

Dès 1991, l’Office québécois de la langue française s’est déclaré, de façon générale, favorable à l’application des rectifications de l’orthographe, mais, étant donné les réticences, voire l’opposition, qu’elles soulevaient dans divers milieux en France et ailleurs, il n’a pas voulu faire cavalier seul et imposer cette nouvelle norme au public québécois.

L’État québécois n’a donc jamais imposé ces rectifications.

Elles sont cependant utilisées dans des publications gouvernementales (celles du Conseil supérieur de la langue française; exemple ici) ou commerciales (la revue Nouveau projet).

Le ministère de l’Éducation en tient compte dans ses grilles de correction, mais il n’exige pas leur enseignement.

Les futurs enseignants de français au secondaire sont formés aux rectifications.

Quelles leçons tirer des débats actuels ?

Il y en a plusieurs.

Les questions de langue sont lourdes d’affects très puissants. On a pu voir partout ces derniers jours des déclarations comme celle de la chroniqueuse Lysiane Gagnon en 1990 : «Les accents circonflexes, ces mignons petits chapeaux qui apportaient un peu de fantaisie graphique au texte, sont grossièrement éliminés. […] Ces mots-là ont soudain l’air tout nus.» Le linguistique n’est jamais seulement du linguistique. (Cela dit, dans ces deux phrases, il n’y a pas de linguistique.)

Les débats linguistiques sont aussi, souvent, des débats de valeurs. On le voit nettement chez les opposants aux rectifications, parmi lesquels nombre de conservateurs / réactionnaires / essentialistes linguistiques (rayez la mention inutile, s’il y en a), par exemple Alain Finkielkraut ou Mathieu Bock-Côté.

Ces débats ont aussi une forte dimension politique, ainsi qu’en témoigne, en France, leur récupération politique par le Front national (et pas que par lui).

Enfin, il y a peut-être une dimension spécifique à la guéguerre de l’orthographe. C’est Jean-Marie Klinkenberg qui l’a le mieux résumée, notamment dans son ouvrage la Langue dans la Cité (2015) :

Un Francophone, c’est d’abord un mammifère affecté d’une hypertrophie de la glande grammaticale; quelqu’un qui, comme Pinocchio, marche toujours accompagné d’une conscience impérieuse, une conscience volontiers narquoise, lui demandant des comptes sur tout ce qu’il dit ou écrit (p. 36).

Pour qui souffre de cette maladie bénigne propre à ceux qui ont la langue française «en partage», selon la formule consacrée, les discussions en matière de langue paraissent toujours plus graves qu’elles ne le sont.

P.-S. — L’Oreille tendue a déjà raconté l’essentiel de ce qui précède à la radio de Radio-Canada le 5 février. C’était au micro d’Alain Gravel. On peut (ré)entendre l’entretien .

 

[Complément du 15 février 2016]

Le Collège Édouard-Montpetit (Longueuil) reprend ce texte sur son site Web. C’est ici, en PDF.

 

Références

Anonyme, «Arrêté relatif à la simplification de l’enseignement de la syntaxe française» (26 février 1901) (arrêté Leygues), dans Maurice Grevisse, le Bon Usage. Grammaire française avec des remarques sur la langue française d’aujourd’hui, Gembloux, J. Duculot, 1975 (dixième édition revue), p. 1240-1245.

Anonyme, «Arrêté du 28 décembre 1976 relatif aux tolérances grammaticales ou orthographiques» (arrêté Haby), Journal officiel, 9 février 1977; repris dans Maurice Grevisse, le Bon Usage. Grammaire française, Paris-Gembloux, Duculot, 1986 (douzième édition refondue par André Goose), p. 1696-1708.

Anonyme, «Les rectifications de l’orthographe. Conseil supérieur de la langue française», Journal officiel de la République française, 6 décembre 1990, 19 p.

Gagnon, Lysiane, «Vivent les nénuphars !», la Presse, décembre 1990, p. B3.

Klinkenberg, Jean-Marie, la Langue dans la Cité. Vivre et penser l’équité culturelle, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2015, 313 p. Préface de Bernard Cerquiglini.