Archives pour la catégorie Histoire de la langue

Fil de presse 017

Ci-dessous, quelques parutions récentes qui sont tombées dans l’oreille de l’Oreille tendue.

A comme Ados

Ribeiro, Stéphane, Dictionnaire Ados-Français, Paris, First, 2015, 512 p.

A comme Austérité (et comme Autopromotion)

Melançon, Benoît, «Dire, ou pas, l’austérité», dans Ianik Marcil (édit.), 11 brefs essais contre l’austérité. Pour stopper le saccage planifié de l’État, Montréal, Somme toute, 2015, p. 23-30.

B comme Bilingue

Grosjean, François, Parler plusieurs langues. Le monde des bilingues, Paris, Albin Michel, 2015, 228 p. Ill.

On peut entendre l’auteur, chez Antoine Perraud, dans Tire ta langue, sur France Culture, ici.

C comme Culture

Klinkenberg, Jean-Marie, la Langue dans la Cité. Vivre et penser l’équité culturelle, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2015, 313 p. Préface de Bernard Cerquiglini.

D comme Dictionnaire

Chiflet, Jean-Loup, Dictionnaire amoureux de la langue française, Paris, Plon, 2014, 752 p.

E comme Europe

Fumaroli, Marc, la Grandeur et la grâce. Quand l’Europe parlait français. Le poète et le roi, Paris, Robert Laffont, 2014, 1065 p.

G comme GGI

Bernard Barbeau, Geneviève, «De l’appel à mobilisation à ses mécanismes sociodiscursifs : le cas des slogans écrits du printemps érable», article électronique, Argumentation & analyse du discours, 14, 2015. URL : <http://aad.revues.org/1969>.

H comme Histoire

Magniont, Gilles et Chantal Wionet, Fables du français. Une langue et ses représentations en cinq siècles et vingt-cinq textes, Paris, Honoré Champion, coll. «Champion Essais», 2015, 200 p.

L comme Latin

Walter, Henriette, Minus, lapsus et mordicus. Nous parlons tous latin sans le savoir, Paris, Robert Laffont, 2014, 320 p.

M comme Mondialisation

Montenay, Yves et Damien Soupart, la Langue française : une arme d’équilibre de la mondialisation, Paris, Les Belles Lettres, 2015, 352 p.

P comme Parlement (et comme Autopromotion, bis)

Melançon, Benoît, «Vie et mort de l’éloquence parlementaire québécoise», Mœbius, 142, 2014, p. 75-78. Prépublication dans le Devoir, 23 septembre 2014, p. A7, sous le titre «Que dire et ne pas dire à l’Assemblée nationale». URL : <http://www.ledevoir.com/politique/quebec/419148/des-idees-en-revues-de-l-eloquence-parlementaire-que-dire-et-ne-pas-dire-a-l-assemblee-nationale>.

P comme Plurilinguisme

Lamarre, Patricia, Stéphanie Lamarre et Marina Lefranc, avec la collaboration de Catherine Levasseur, la Socialisation langagière comme processus dynamique. Suivi d’une cohorte de jeunes plurilingues intégrant le marché du travail, Québec, Conseil supérieur de la langue française, mars 2015, 89 p. URL : <http://www.cslf.gouv.qc.ca/publications/pubf329/f329.pdf>.

Q comme Québec

Pagé, Michel, avec la collaboration d’Alain Carpentier et de Charles-Étienne Olivier, l’Usage du français et de l’anglais par les Québécois dans les interactions publiques, portrait de 2010, Québec, Conseil supérieur de la langue française du Québec, 2014, 52 p. URL : <http://aieq.cybercat.ca/url.php?i=5458&f=News&l=Fr>.

Déception de l’Oreille

Lle Tutoiement des parents par les enfants, 1944, couverture

«Il faut lutter contre
une propagande du tutoiement
qui se fait, personne n’en doute,
avec de bonnes intentions
dans la majorité des cas.»

Vous êtes tout content : vous allez enfin lire un livre attendu. Vous l’avez repéré chez un libraire de livres anciens. Vous l’avez commandé. Vous l’avez reçu.

Vous vous installez donc pour lire goulûment le Tutoiement des parents par les enfants de Mgr A. Camirand, v.g. (1944).

Cela commence mal. Vous constatez d’abord que le texte que vous avez entre les mains est celui d’un religieux français, Mgr Gaume, paru dans le Benedicite au 19e siècle : «Nous donnons autant que possible le texte même de Mgr Gaume» (p. 4).

Ça ne s’améliore pas. Le Tutoiement des parents par les enfants est un collage de citations. Parfois, vous savez qui parle : Mgr Baunard, l’abbé Texier, Jean Charruau, le révérend père Archambault, le chanoine Groulx, Mgr Brunault. Parfois, vous n’en avez pas la moindre idée.

Mais où est donc passé Camirand ?

Heureusement, les positions défendues dans son opuscule sont fermement posées.

Quelles sont-elles ?

la formule du tutoiement [des parents par leurs enfants] est 1o honteuse dans son origine; 2o absurde en elle-même; 3o funeste dans son application; 4o souverainement humiliante pour les pères et mères (p. 7).

a) le tutoiement nous vient du paganisme, donc il semble aller contre l’esprit chrétien; b) il est révolutionnaire, donc il semble aller contre le respect; c) il est brutal, donc il semble aller contre la charité (p. 20).

Les causes de la déchéance ne sont pas moins clairement formulées. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les valeurs de la France, et par conséquent de la Nouvelle-France, étaient solides. Puis il y eut des gens comme Jean-Jacques Rousseau, «le célèbre sophiste» (p. 17). Finalement, la Révolution vint finir de tout bousiller. C’est elle qui sapa l’autorité paternelle :

Formule de la sauvage égalité des démagogues de 93, [l’emploi du tutoiement] est absolument contraire aux rapports de l’inégalité naturelle et nécessaire entre les parents et les enfants (p. 14).

De ce pas, l’Oreille tendue va discuter la situation avec ses fils. On va voir ce qu’on va voir.

Référence

Camirand, v.g., Mgr A., le Tutoiement des parents par les enfants, Arthabaska, L’Imprimerie d’Arthabaska, Inc., 1944 (édition augmentée—4e mille), 33 p.

Fil de presse 016

Sans le moindre souci d’exhaustivité, quelques livres récents (2014 et 2015) en matière de langue…

A comme accent

Gendron, Jean-Denis, la Modernisation de l’accent québécois, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014, 282 p.

A comme anglais

Jeener, Jean-Luc, Pour en finir avec la langue de Shakespeare, Neuilly, Atlande, 2014, 160 p.

Schifres, Alain, My taylor is rich but my français is poor, Paris, First, 2014, 144 p.

A comme argot

Delaplace, Denis, l’Argot dans le Vice puni, ou Cartouche de Grandval, Paris, Classiques Garnier, coll. «Classiques de l’argot et du jargon», 8, 2014, 365 p.

B comme bizarrerie

Bouleau, Fabian, Chienne de langue française. Répertoire tendrement agacé des bizarreries du français, Paris, Points, 2014, 192 p.

C comme classement

Godel, Rainer et Michèle Vallenthini (édit.), Classer les mots, classer les choses. Synonymie, analogie et métaphore au XVIIIe siècle, Paris, Classiques Garnier, coll. «Rencontres», 100, série «Le dix-huitième siècle», 10, 2014, 376 p.

D comme dictionnaires

Chiflet, Jean-Loup, Dictionnaire amoureux de la langue française, Paris, Plon, 2014, 752 p.

Piselli, Francesca, Féraud versus Racine. Riflessioni sulla lingua, Rome, Aracne, coll. «Recherches sur toiles», 2014, 124 p.

Rey, Christophe, le Grand Vocabulaire françois (1767-1774) de Charles-Joseph Panckoucke, Paris, Honoré Champion, coll. «Lexica – Mots et dictionnaires», 27, 2014, 352 p.

E comme e muet

Borer, Alain, De quel amour blessée. Réflexions sur la langue française, Paris, Gallimard, coll. «nrf», 2014, 352 p.

F comme francophonie

Tessier, Jules, Avant de quitter ces lieux, Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 221 p.

G comme grammaire (et comme Voltaire)

Vernier, Léon, Étude sur Voltaire grammairien et la grammaire au XVIIIe siècle, Genève, Slatkine reprints, 2014, 270 p. Réimpression de l’édition de Paris, 1888.

H comme histoire

Ayres-Bennett, Wendy et Thomas M. Rainsford (édit.), l’Histoire du français. État des lieux et perspectives, Paris, Classiques Garnier, coll. «Histoire et évolution du français», 2, 2014, 419 p.

H comme histoire culturelle

Gingras, Francis (édit.), Miroir du français. Éléments pour une histoire culturelle de la langue française, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Espace littéraire», 2014 (3e édition), 476 p.

I comme idées (reçues ?)

Colombat, Bernard, Jean-Marie Fournier, Christian Puech (édit.), Histoire des idées sur le langage et les langues, Paris, Klincksieck, coll. «50 questions», 33, 2015 (2010), 280 p.

J comme jeunesse

Tardif, Benoit, Sport-O-Rama, Montréal, Comme des géants, 2014, 53 p. Ill.

M comme maladie

Chauvier, Éric, les Mots sans les choses, Paris, Allia, 2014, 128 p.

N comme nation

Vidal, Cécile (édit.), Français ? La nation en débat entre colonies et métropole (XVIe-XIXe siècle), Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, coll. «En temps & lieux», 51, 2014, 272 p.

O comme orthographe

Beaulieux, Charles, Histoire de l’orthographe française, Genève, Slatkine reprints, 2014, 534 p. Réimpression de l’édition de Paris, 1927-1967.

P comme purisme

Académie française, Dire, ne pas dire. Du bon usage de la langue française, Paris, Philippe Rey, 2014.

R comme Russie

Tesson, Sylvain, Ciel mon moujik ! Manuel de survie franco-russe, Paris, Points, 2014 (2004), 160 p.

S comme sens

Choinière, Olivier (édit.), 26 lettres. Abécédaire des mots en perte de sens, Montréal, Atelier 10, coll. «Pièces», 02, 2014, 125 p.

(L’Oreille tendue a parlé de ce livre ici.)

T comme traduction

Chevrel, Yves, Annie Cointre et Yen-Maï Tran-Gervat (édit.), Histoire des traductions en langue française, XVIIe-XVIIIe siècles (1610-1815), Lagrasse, Verdier, 2014, 1376 p.

U comme universalité

Rivarol, De l’universalité de la langue française, Paris, Flammarion, coll. «GF-Flammarion», 2014 (1784). Présenté par Dany Laferrière.

V comme variation

Farina, Annick et Valeria Zotti (édit.), la Variation lexicale des français. Dictionnaires, bases de données, corpus. Hommage à Claude Poirier, Paris, Honoré Champion, coll. «Lexica – Mots et dictionnaires», 28, 2014, 368 p.

Le niveau baisse

Illustration tirée de l’ouvrage collectif le Français au Québec (2000, p. 150)

 

«Le niveau baisse année après année
depuis les Sumériens environ.»
@Jean_no

Certains le claironnent : le niveau baisse. La preuve ? Le gazon était plus vert avant. La neige était plus blanche avant. Les enfants étaient mieux élevés avant. Cette constatation n’est pas neuve :

Périclès dit alors : «Je m’étonne, Socrate, que la cité ait à ce point décliné. — Pour ma part, dit Socrate, je crois qu’à la façon de certains athlètes qui, en raison de leur grande supériorité et de leur domination, se laissent aller et ainsi deviennent inférieurs à leurs adversaires, de même aussi les Athéniens, après avoir joui d’une grande suprématie, en sont venus à se négliger et ont pour cette raison dégénéré.»

Cela se trouve dans les Mémorables de Xénophon (livre 3, chapitre 5). Les choses vont donc de plus en plus mal depuis (au moins) vingt-cinq siècles.

En matière de langue, «Le niveau baisse» est une scie qui a une longue histoire, particulièrement chez les professeurs, ces êtres qui vieillissent devant des classes qui ont toujours le même âge. Certains joignent leurs voix aux discours les plus alarmistes, d’autres étudient l’idée même de crise de la langue pour en mettre au jour les enjeux idéologiques.

Pour essayer d’y voir un peu plus clair, commençons par deux brefs quiz.

I.

Soit les titres de livres suivants : la Crise du français, le Massacre de la langue française, 11 + 1 propositions pour défendre le français, Au secours de la langue française, Mort ou renouveau de la langue française, le Français langue morte.

Soit les dates suivantes : 1930, 2011, 1957, 1923, 1909, 1930.

Associez un titre et sa date de parution.

II.

Soit les déclarations suivantes : «La piètre qualité du français chez les jeunes Québécois revient sporadiquement dans le débat public, donnant lieu à de hauts cris, à des réformes et à des coups de barre»; «Il est ordinaire de trouver des rhétoriciens qui n’ont aucune connaissance des règles de la langue française, et qui en écrivant pèchent contre l’orthographe dans les points les plus essentiels»; «On ne sait presque plus le français; on ne le parle plus. Si la décadence continue, cette belle langue deviendra une sorte de jargon à peine intelligible»; «Les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus le sens de la langue, ne connaissent plus la syntaxe, s’égarent dans la loi de la concordance des temps, ils s’expriment par des exclamations, des vocatifs, des phrases tronquées du verbe principal ou du complément direct.»

Soit les dates suivantes : fin du XVIIe siècle, 1957, 22 mai 2014, 1854.

Associez une déclaration et la date où elle a été faite.

(Ces deux quiz sont inspirés d’un article de Jean-Marie Klinkenberg paru en 1992.)

Réponses

I.

11 + 1 propositions pour défendre le français, 2011

Mort ou renouveau de la langue française, 1957

Le Massacre de la langue française, 1930

Au secours de la langue française, 1930

Le Français langue morte, 1923

La Crise du français, 1909

II.

«La piètre qualité du français chez les jeunes Québécois revient sporadiquement dans le débat public, donnant lieu à de hauts cris, à des réformes et à des coups de barre», la Presse+, 22 mai 2014.

«Les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus le sens de la langue, ne connaissent plus la syntaxe, s’égarent dans la loi de la concordance des temps, ils s’expriment par des exclamations, des vocatifs, des phrases tronquées du verbe principal ou du complément direct», Gérard Filion, le Devoir, 1957.

«On ne sait presque plus le français; on ne le parle plus. Si la décadence continue, cette belle langue deviendra une sorte de jargon à peine intelligible», Lamennais, avant 1854.

«Il est ordinaire de trouver des rhétoriciens qui n’ont aucune connaissance des règles de la langue française, et qui en écrivant pèchent contre l’orthographe dans les points les plus essentiels», Nicolas Audry, fin du XVIIe siècle.

Bref, les choses ne vont pas bien, et depuis longtemps. Si ces Cassandre avaient raison, on serait en droit de se demander comment il se fait que nous parlions encore français aujourd’hui, et comment il se fait que nous puissions encore comprendre ces textes rédigés dans une langue présumée morte.

On s’en doute : les choses ne sont pas aussi tranchées. Il n’y a pas, en matière de langue, un avant édénique, aux bornes chronologiques jamais définies, et un après infernal (aujourd’hui). Il faut nuancer ce genre d’affirmations sur plusieurs plans. (Plusieurs des exemples qui suivent proviennent du Québec. Ils ont néanmoins une valeur qui dépasse cette situation particulière.)

Il faudrait d’abord dire de quel niveau il s’agit. Du niveau de l’orthographe ? Du niveau de la syntaxe ? Du niveau du lexique ? (Pour le français québécois, cela impliquerait une réflexion sur le rapport à l’anglais.) On peut supposer que tous ces plans de la maîtrise linguistique ne sont pas dans le même état de crise. S’ils l’étaient, ce mot de crise ne serait pas assez fort.

Parmi les nombreux problèmes que pose la phrase «Le niveau baisse», il y a celui de sa généralité. Tout baisserait, sans que soient faites les distinctions nécessaires. Prenons trois exemples. L’Oreille tendue a beaucoup travaillé sur le discours sportif; elle peut vous assurer que la qualité de la langue des journalistes de la presse sportive écrite québécoise est bien meilleure en 2014 qu’elle ne l’était au début du XXe siècle. (Parfaite, non. Meilleure, oui.) Ouvrez un journal québécois des années 1950 et lisez les publicités; si les anglicismes vous rebutent, vous risquez de ne pas vous en remettre. Les vocabulaires spécialisés, techniques et scientifiques notamment, ont longtemps fait défaut en français; grâce à des organismes comme l’Office québécois de la langue française, ce n’est plus le cas. Sur ces trois plans, comme sur d’autres, le niveau monte.

On vient de le voir : pour comparer des états de langue, il faut des données comparables. On peut comparer les textes journalistiques, les publicités écrites et les répertoires terminologiques d’hier à ceux d’aujourd’hui. Mais comment comparer des états de langue orale ? On entend parfois telle chroniqueuse vanter la langue impeccable de sa mère ou de sa grand-mère, elle qui n’avait qu’une «cinquième année». Cela est peut-être vrai, mais, à l’oral, sauf pour des périodes récentes, c’est invérifiable et, dès lors, inutilisable dans une démonstration raisonnée.

Une façon de procéder consiste à mener périodiquement des enquêtes sur la perception qu’ont les gens de la langue qu’ils parlent et de son évolution. En 1991, par exemple, Martine Garsou publiait un texte sur l’Image de la langue française. Enquête auprès des Wallons et des Bruxellois. Résultats, tels que résumés par André Bénit ? Les Belges francophones disent que leur langue est «en crise mais pensent la maîtriser mieux que leurs parents» (2000, p. 95). Pour résumer : si on prend les individus isolément, le niveau monte, disent-ils; si on les prend globalement, en additionnant les individus, il doit donc monter aussi; en affirmant, dans le même temps, que le niveau baisse, les individus sondés laissent entendre que c’est les niveau des autres, jamais le leur, qui baisse. Où la psychologie rejoint la linguistique.

Il faudrait non seulement pouvoir comparer des données comparables, mais aussi des conditions sociales semblables. Pendant longtemps, la maîtrise de la langue a été l’apanage des conditions sociales élevées : elles seules faisaient de longues études, quand elles n’étaient pas les seules à faire des études tout court. Ce n’est plus vrai : à partir du moment où la plupart des sociétés ont rendu l’éducation obligatoire, elles ont dû transmettre une forme de maîtrise linguistique à des populations qui jusque-là en étaient formellement exclues. En élargissant la population scolarisée, la démocratisation de l’éducation a considérablement modifié la base statistique des comparaisons en matière de langue.

S’ajoute à cela le fait que les sociétés actuelles produisent des mots plus qu’à tout autre moment de l’histoire. Internet, pour ne prendre que cet exemple, a multiplié les corpus linguistiques de façon phénoménale : il n’y a jamais eu autant de traces de mots qu’aujourd’hui. Quel effet cela a-t-il sur le sujet qui nous intéresse ? Encore une fois, les comparaisons risquent d’être faussées entre les données disponibles pour décrire la situation contemporaine et les données du passé. S’il est vrai qu’il y a parfois de quoi désespérer à lire les commentaires des internautes sur les grands sites d’information, il est bon de se rappeler que l’on ne dispose de rien de tel pour la période, pour faire vite, qui précède les années 1990.

Dernière nuance à apporter, du moins pour l’instant. Selon le discours médiatique et le discours commun, un des signes les plus sûrs de la baisse du niveau linguistique serait la langue des jeunes, plus particulièrement la langue des réseaux sociaux. À lire leurs textos, on aurait la preuve incontestable du fait qu’ils ne savent pas / plus écrire. C’est faire l’économie de plusieurs considérations. De considérations techniques : selon l’appareil sur lequel ils écrivent, les jeunes (et les moins jeunes aussi) rédigent de façons diverses; maintenant qu’il a changé de téléphone, le fils aîné de l’Oreille vient de réintroduire les apostrophes dans ses textos, alors que c’était trop compliqué de les utiliser auparavant, prétend-il, à cause de son ancien clavier. De considérations d’usage : les travaux sur la langue des réseaux sociaux, par exemple ceux d’Anaïs Tatossian (2010), montrent bien que les élèves font parfaitement la part des choses, sur le plan de la langue, entre les messages qu’ils envoient à leurs amis et les devoirs qu’ils remettent à leurs professeurs. De considérations lexicales : selon le linguiste David Crystal (2008), l’effet de la langue des textos sur le vocabulaire reste encore à démontrer. De considérations démographiques : c’est qui, ça, les jeunes ? Juger l’état actuel de la langue à partir d’impressions venues des réseaux sociaux est bien risqué.

Le niveau baisse ? Pas si vite, donc. La position de l’Oreille tendue serait la suivante : ni jovialiste — il y a des raisons de s’inquiéter dans certains secteurs de l’activité humaine (l’éducation, les médias) —, ni alarmiste — tout n’est pas uniment négatif. C’est plus facile à dire qu’à faire.

P.S.—L’Oreille tendue remercie son collègue Louis-André Dorion pour la citation de Xénophon.

P.P.S.—Elle abordait la question du niveau qui baisse ici même le 18 juillet.

P.P.P.S.—«Le niveau baisse» fait partie des idées reçues démontées par Chantal Rittaud-Hutinet en 2011.

P.P.P.P.S.—L’illustration est tirée de l’ouvrage collectif le Français au Québec (2000, p. 150).

 

[Complément du 3 août 2014]

Le narrateur du roman les Taches solaires de Jean-François Chassay (2006) est plus direct : «Je sais seulement que ceux qui affirment que “le niveau baisse”, que la culture s’en va à vau-l’eau, que les jeunes ne savent plus rien, que les gens ne savent plus travailler, que les gens n’ont plus d’éthique, eh bien, je sais seulement que ceux qui disent cela sont des imbéciles» (p. 355).

 

[Complément du 26 août 2014]

Le romancier Chassay a de la suite dans les idées, comme le montre ce passage de l’Angle mort (2002) : «Certains s’ennuient de cette époque, nostalgisent sur cette période où personne n’allait à l’école hormis une infime minorité dont on essaie de nous faire croire que chacun de ses membres vouait une passion profonde à Héraclite et au grec ancien. Ils trouvent que “le niveau baisse”, c’est pour dire qu’on n’est pas encore sorti du bois et que certains ont besoin de lunettes» (p. 122).

 

Références

Bénit, André, «Le malaise du français : prise de conscience ou crise de conscience ?», article électronique, 2000. URL : http://dialnet.unirioja.es/descarga/articulo/1212374.pdf.

Chassay, Jean-François, l’Angle mort, Montréal, Boréal, 2002, 326 p.

Chassay, Jean-François, les Taches solaires, Montréal, Boréal, 2006, 366 p. Ill.

Crystal, David, Txtng : The Gr8 Db8, Oxford, Oxford University Press, 2008, 256 p. Ill.

Garsou, Martine, l’Image de la langue française. Enquête auprès des Wallons et des Bruxellois, Bruxelles, Service de la langue française, coll. «Français & société», 1, février 1991.

Klinkenberg, Jean-Marie, «Le français : une langue en crise», dans le Français en débat, Bruxelles, Communauté française, Service de la langue française, coll. «Français et société», 4, 1992, p. 24-45. Repris dans Études françaises, 29, 1, printemps 1993, p. 171-190 et dans Jean-Marie Klinkenberg, la Langue et le citoyen. Pour une autre politique de la langue française, Paris, Presses universitaires de France, coll. «La politique éclatée», 2001, 196 p., p. 98-122.

Plourde, Michel, avec la collaboration de Hélène Duval et de Pierre Georgeault (édit.), le Français au Québec. 400 ans d’histoire et de vie, Montréal, Fides, Publications du Québec et Conseil de la langue française, 2000, 515 p. Ill.

Rittaud-Hutinet, Chantal, Parlez-vous français ? Idées reçues sur la langue française, Paris, Le cavalier bleu éditions, coll. «Idées reçues», 2011, 154 p. Ill.

Tatossian, Anaïs, «Les procédés scripturaux des salons de clavardage (en français, en anglais et en espagnol) chez les adolescents et les adultes», Montréal, Université de Montréal, thèse de doctorat, novembre 2010, xxviii/214 p. URL : https://papyrus.bib.umontreal.ca/jspui/handle/1866/6843.

À cheval avec Mathieu Bock-Côté et Mononc’ Serge

«Le franglais, c’est full overrated.»
@machinaecrire

Si vous êtes ici, c’est que vous le savez : l’Oreille tendue s’intéresse aux questions de langue au Québec. Il lui arrive, à l’occasion, de donner des entrevues, de faire des conférences, d’intervenir dans des cours, d’écrire des articles — bref, de pontifier sur l’état de la langue au Québec.

Parmi les questions qu’on lui pose alors, deux reviennent sans cesse, qui l’embêtent dans les grandes largeurs.

La première est celle du joual. (Note pour les non-initiés : le mot joual est une déformation de la prononciation du mot cheval et il désignerait un état particulier de la langue française parlée au Québec, état dégradé et, de ce fait, soumis à l’opprobre.) Quand on l’interroge là-dessus, l’Oreille répond toujours la même chose : le joual — si tant est qu’une telle chose existe — n’a d’intérêt qu’archéologique; cela renvoie aux querelles linguistiques des années 1960, 1970, peut-être 1980. Il ne reste aujourd’hui, à se poser des questions sur le joual, pensait l’Oreille, que les journalistes français, Diane Lamonde (1998, 2004) et Mononc’ Serge. Pour les premiers, on la croira sur parole. Pour le dernier, auteur-compositeur-interprète de son état, un exemple, tiré d’une entrevue accordée au quotidien la Presse, devrait suffire :

Je suis ambivalent. J’aime le joual. On peut crier à l’impureté, mais c’est quand même une langue ancrée dans une réalité, qui a sa beauté, et qui ne se substitue pas au français («C’est beau, le joual», 10 décembre 2011, cahier Arts, p. 8).

Le joual serait donc une langue différente du français. C’est Octave Crémazie, ce poète du XIXe siècle qui déplorait l’absence d’une langue nationale, qui serait content d’apprendre que les Québécois — il aurait dit : les Canadiens — ont, enfin, une langue à eux.

La seconde question à embêter l’Oreille est celle du niveau du français au Québec. On ne sait pas très bien ce qu’il est, mais une chose serait sûre : il baisserait. Cette affirmation pose toutes sortes de problèmes.

Un problème historique. Jean-Marie Klinkenberg l’a spitamment démontré dans «Le français : une langue en crise ?» (1992) : on prétend que le niveau du français baisse, en France et en Belgique, depuis… la fin du XVIIe siècle. Si c’était vrai, personne ne devrait plus être capable de comprendre un texte de cette époque, et notamment le texte dans lequel il est dit que le niveau baisse. Or ce n’est évidemment pas le cas.

Un problème de démonstration linguistique. S’il était vrai que la maîtrise de la langue va en s’amenuisant de génération en génération, ce devrait pouvoir être démontré, exemples et statistiques à l’appui. Pourtant, personne ne peut faire cette démonstration, cela pour une raison fort simple : pour comparer un état historique de langue avec un autre, il faut des données comparables, et ces données, pour l’essentiel, n’existent guère, du moins pour le Québec. Quand elles existent — ce qui est rare, et uniquement pour la période la plus récente —, elles tendent même à démontrer que le niveau… monte. Ce sont, par exemple, les conclusions auxquelles arrivent Pascale Lefrançois et Marie-Éva de Villers dans une étude récente (2013) sur la connaissance du lexique standard d’élèves québécois de troisième secondaire. Pareilles enquêtes ont moins de poids médiatique que les coups de gueule de tel ou tel omnicommentateur parfaitement informé par son nombril. Une chose est sûre : si vous affirmez que le niveau baisse, c’est à vous de le prouver de façon sérieuse.

Un problème de responsabilité personnelle, enfin. Imaginons, pour un instant, que le niveau baisse. De qui serait-ce la faute ? Les médias ne cessent de claironner leur réponse : c’est la faute à l’école. Malheureusement, les choses ne sont pas aussi simples. On n’apprend pas sa langue qu’à l’école; on l’apprend aussi à la maison. Sur ce plan, l’Oreille avoue son étonnement quand elle entend des parents québécois se plaindre de la faiblesse linguistique supposée de leur progéniture. Ce faisant, ces parents ne sont-ils pas en train de reconnaître leur propre responsabilité ? De deux choses l’une. Ou les parents sont capables d’assurer la formation linguistique de leurs enfants et ils ne le font pas — si le niveau baisse, c’est de leur faute. Ou les parents ne sont pas capables d’assurer cette formation, ce qui serait la preuve que le niveau ne baisse pas — il aurait toujours été faible et ces parents n’auraient pas pris les moyens de corriger la situation pour eux-mêmes.

Revenons, pour conclure, au discours de la déchéance linguistique québécoise. Il peut prendre la forme d’une déploration sur la montée du franglais (quoi que soit le franglais), voire de son triomphe. Mathieu Bock-Côté, dans cette prose hypervitaminée qui n’est qu’à lui, en donnait un exemple sur son blogue le 13 juillet 2014, sous le titre «Le franglais : le raffinement des colonisés» :

Ce joual guindé [le franglais, ce «dialecte»] trouve évidemment ses défenseurs. On nous chante la liberté créatrice des artistes, en oubliant que la création artistique n’est pas strictement individuelle. Elle s’alimente d’une culture, et elle l’alimente en retour. Mais c’est le point d’aboutissement d’un individualisme extrême qui frise l’autisme culturel : on invente finalement sa propre langue comme si chacun pouvait accoucher d’un idiome à usage personnel.

Le verdict de Bock-Côté, qui parle d’«aliénation», de «déculturation», de «créolisation» et d’«anglicisation», est sans appel : «En dernière instance, le franglais ne serait-il pas la vraie langue des Québécois ?»

Sur le même joual, Mathieu Bock-Côté et Mononc’ Serge. Voilà qui est piquant.

P.S.—Peut-on amalgamer, comme le fait le blogueur, une pratique artistique (celle des Dead Obies) et celle de la population francomontréalaise dans son ensemble ? Non.

P.P.S.—En 1988, Stéphane Sarkany disait du joual que c’était un framéricain. Plus ça change…

P.P.S.—Au moment d’aller sous presse, en quelque sorte, l’Oreille découvre un nouveau texte de Mathieu Bock-Côté sur le même sujet et dans la même perspective : «triste sabir», «joual de garage», «franglais branché», «dégradation», «langue massacrée». Plus ça change…

Références

Klinkenberg, Jean-Marie, «Le français : une langue en crise», dans le Français en débat, Bruxelles, Communauté française, Service de la langue française, coll. «Français et société», 4, 1992, p. 24-45. Repris dans Études françaises, 29, 1, printemps 1993, p. 171-190 et dans Jean-Marie Klinkenberg, la Langue et le citoyen. Pour une autre politique de la langue française, Paris, Presses universitaires de France, coll. «La politique éclatée», 2001, 196 p., p. 98-122.

Lamonde, Diane, le Maquignon et son joual. L’aménagement du français québécois, Montréal, Liber, 1998, 216 p. Préface de Jean Larose.

Lamonde, Diane, Anatomie d’un joual de parade. Le bon français d’ici par l’exemple, Montréal, Éditions Varia, coll. «Essais et polémiques», 2004, 293 p.

Lefrançois, Pascale et Marie-Éva de Villers, «Un portrait qualitatif des connaissances lexicales des jeunes Québécois francophones», dans C. Garcia-Debanc, C. Masseron et C. Ronveaux (édit.), Enseigner le lexique, Namur, Presses universitaires de Namur, 2013, p. 231-250.

Sarkany, Stéphane, «Le modèle d’inscription du “framéricain” chez Michel Tremblay», Présence francophone, 32, 1988, p. 21-31.