Le zeugme du dimanche matin

Jocelyn Bérubé, Portraits en blues de travail, 2003, couverture«Ce grain pas ordinaire s’est mis en effet à pousser, à grandir dans les airs et à vue d’œil, produisant un arbre gigantesque aux millions de feuilles […].»

Jocelyn Bérubé, Portraits en blues de travail, préface de Jean-Marc Massie, accompagné d’un cédérom, Montréal, Planète rebelle, coll. «Paroles», 2003, 94 p., p. 28.

Ru-ru et poulet

Deux beaux cas de cacophonie aujourd’hui.

Le premier, chez la traductrice de Mary Pope Osborne : «Bondissant par-dessus les tuiles brisées qui encombrent la cour, ils se ruent vers la porte et jaillissent dans la rue» (p. 60). Ce «ruent» / «rue» fait ronron.

Le second, beaucoup plus ancien, et signalé récemment par Sébastien Bailly dans les Zeugmes au plat : «Je suis romaine, hélas ! puisque mon époux l’est» (Corneille, Horace, première version, acte I, scène 1). Selon Wikipédia, il s’agirait, dans ce cas, d’un kakemphaton.

Références

Bailly, Sébastien, les Zeugmes au plat. Éloge d’une tournure humoristique, Paris, Mille et une nuits, coll. «Mille et une nuits», 585, 2011, 107 p. Avant-propos de Hervé Le Tellier.

Pope Osborne, Mary, Panique à Pompéi, Paris, Bayard poche, coll. «La cabane magique», 8, 2009 (1998), dixième édition, 73 p. Traduction et adaptation de Marie-Hélène Delval. Illustration de Philippe Masson.

Divergences transatlantiques 013

Soit une «Veste longue de sport, en tissu imperméable, munie d’une capuche», au genre fluctuant (le Petit Robert, édition numérique de 2010).

Au Québec, le mot est surtout masculin : «Lorsque Norah passe près d’eux, un des employés jette un drôle de regard à son parka de caribou qui, il faut l’avouer, détonne un peu dans le décor» (Nicolas Dickner).

En France, il paraît être beaucoup employé au féminin : «Elle portait une parka sale, un chapeau tordu sur la tête et on pouvait véritablement dire qu’elle était sans âge» (Arnaldur Indridason, p. 79).

Qu’en disent les Belges ?

 

[Complément du 22 août 2011]

Que faire quand on est une écrivaine québécoise et qu’on est publiée en France ? Mélanie Vincelette, dont le roman Polynie a paru en 2011 chez Robert Laffont, a été confrontée à la difficulté. Pour ne déplaire à personne, elle a trouvé une solution élégante. Page 30, il est question «d’un parka en laine bleue». Page 163 apparaît «une parka traditionnelle rouge». Page 197, il y a plus simple : «des parkas modernes». Tout le monde est content.

 

Références

Dickner, Nicolas, Boulevard Banquise, Québec, Musée national des beaux-arts du Québec, 2006, 47 p. Ill. Un conte de Nicolas Dickner, inspiré et illustré d’œuvres de la collection d’art inuit Brousseau.

Indridason, Arnaldur, la Rivière Noire, Paris, Métailié, coll. «Métailié noir», 2011 (2008), 299 p. Traduction d’Éric Boury.

Vincelette, Mélanie, Polynie, Paris, Robert Laffont, 2011, 213 p.

Divergences transatlantiques 012

Soit un «Récipient isolant à double paroi de verre séparée par un vide, qui maintient durant quelques heures la température du liquide qu’il contient», au genre fluctuant (le Petit Robert, édition numérique de 2010).

Au Québec, le mot est surtout masculin : «Il aurait juré qu’il n’y était pas il y avait un moment à peine, et pourtant, assis sur un banc de fortune, il se versait un café de son vieux thermos taché d’encre, avec l’attention de quelqu’un que rien n’avait déconcentré et avec la lenteur de celui qui avait tout son temps» (Claire Séguin, la Trace).

En France, il paraît être beaucoup employé au féminin : «Je vais bientôt servir, et puis tu en profites pour apporter l’eau et le vin, qui sont dans la glacière et la glacière dans le coffre et, non, pas la Thermos de café, ne la cherche pas, elles est là, oui, c’est tout» (Christian Gailly, p. 135); «Valdimar reposa la pièce, ouvrit sa thermos de café et versa la boisson brûlante au fond d’une tasse» (Arnaldur Indridason, p. 51).

Heureusement qu’il y les Belges : «La mise au rebut de la boîte à tartines, de la bouteille Thermos et l’adieu définitif à la machine à pointer» (Nicolas Ancion, Les ours n’ont pas de problème de parking).

Références

Ancion, Nicolas, Les ours n’ont pas de problème de parking, édition numérique, Saint-Cyr sur Loire, publie.net, coll. «Fiction 17», 2011 (2001).

Gailly, Christian, les Évadés, Paris, Éditions de Minuit, coll. «Double», 65, 2010 (1997), 234 p.

Indridason, Arnaldur, la Rivière Noire, Paris, Métailié, coll. «Métailié noir», 2011 (2008), 299 p. Traduction d’Éric Boury.

Séguin, Claire, la Trace, livre numérique, Lévis (Québec), Fondation littéraire Fleur de Lys, 2006, 320 p.

La langue du hockey à travers les âges (comme)

Je r’gardais tous ‘es matchs à tévé
Ent’ mon père pis Lecavalier

Pierre Bertrand, «Hockey» (1978)

Il y a quelques mois, il était question, en ces écrans, de l’évolution du lexique du baseball. Aujourd’hui, parlons hockey.

Les amateurs connaissent le rôle joué par l’annonceur René Lecavalier dans la popularisation d’un vocabulaire français pour décrire l’univers du hockey. Pour ses efforts, il a reçu en 1959 le prix Olivar-Asselin de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et on lui a décerné deux doctorats honoris causa, l’un de l’Université de Montréal, l’autre de l’Université du Québec.

René Lecavalier avait eu des prédécesseurs, par exemple l’abbé Étienne Blanchard.

Parmi les publications du prolifique abbé — Stylistique canadienne, le Bon Français en affaires, Recueil d’idées, Dictionnaire du bon langage, etc. —, on doit faire une place à part à ses imagiers, 1000 mots illustrés ou Gravures et mots ou 2000 mots bilingues par l’image, qui ont connu plusieurs incarnations.

Dans l’édition de 1920 comme dans l’édition de 1924 (en plus petit format) de 2000 mots bilingues par l’image, le lexicographe a une section sur la «balle au camp» (le baseball) et une autre sur le «hoquet» (le hockey). En 1915, les deux sports étaient fondus, et l’un ne portait pas le même nom.

À la fin des années 1910, l’abbé Blanchard a en effet décidé de laisser tomber le terme gouret — qui désignait à la fois le bâton des joueurs et le sport dans son ensemble —, au profit de hoquet. Motif ? «Le mot hockey vient de l’ancien mot français hoquet. Nous sommes de l’avis du “Droit” [journal d’Ottawa], proposant de substituer ce mot à gouret» (2000 mots bilingues par l’image, p. 60).

Hockey a aujourd’hui remplacé hoquet, sauf chez la Catherine Cusset du Problème avec Jane, qui évoque le «hoquet sur glace» (p. 173). Ce n’est pas le seul mot proposé par Étienne Blanchard à être tombé en désuétude; c’est ce que révèle l’illustration de la page 34 de l’ouvrage 1000 mots illustrés ou Gravures et mots.

Les gourets, sauf en ces contrées où l’on croit légitime de parler de palets, sont devenus des bâtons (fig. 18). Le gauleur est un gardien; quelques joueurs sont disparus (le foncier, le milieu), d’autres ont changé de nom (le centre droit, le centre gauche) (fig. 19). Les filets sont dorénavant bien tendus; plus besoin de raidisseur (fig. 20). On a toutefois conservé le ruban gommé (fig. 21) et la jambière (fig. 22). Plus loin dans l’ouvrage, on évoquera la rondelle ou le disque, mais également la galine, mot qui sortira progressivement de l’usage (p. 37).

Quelques années plus tard, dans 2000 mots bilingues par l’image (p. 61), le raidisseur deviendra un tendeur (fig. 3) et on apprendra qu’on peut remplacer ruban gommé par chatterton (fig. 2). La chevillère semblait faire partie, en 1915, du lexique du baseball; en 1920 et en 1924, elle est passée sur la glace (fig. 4).

L’abbé Blanchard était peut-être trop prolifique. En 1925, dans la sixième édition d’En garde !, il oublie de substituer hoquet à gouret. Le gouret de 1915, devenu bâton de hoquet, hoquet ou canne (de hoquet) en 1920 et 1924, est maintenant une (un ?) cross ou une canne (p. 40). La chevillère n’est plus; place au protège-cheville ou au support-cheville (p. 41). En 1915, en 1920 et en 1924, on joue sur un patinoir aussi bien que sur une patinoire; plus en 1925, où le masculin l’emporte (p. 40).

Mais il n’y avait pas que l’abbé Blanchard. En 1937 est publié le Vocabulaire français-anglais des jeux de hockey[,] de tennis et de balle aux buts (base-ball). Ce lexique du hockey ressemble plus au nôtre que celui de Blanchard — patinoire est féminin, on tire la rondelle ou le disque avec un bâton —, mais il reste des différences : pénitencier (banc des punitions), équipe d’as (équipe d’étoiles), pilote (entraîneur), point égalisant (but égalisateur).

Remercions René Lecavalier d’avoir normalisé tout cela.

Références

Blanchard, abbé Étienne, 1000 mots illustrés ou Gravures et mots, Montréal, 1915, 111 p. Ill.

Blanchard, abbé Étienne, 2000 mots bilingues par l’image, Montréal, L’Imprimerie des marchands limitée, 1920, 112 p. Ill.

Blanchard, abbé Étienne, 2000 mots bilingues par l’image, Montréal, Imprimerie J. Tremblay & fils, 1924, 112 p. Ill.

Blanchard, abbé Étienne, En garde ! Termes anglais et anglicismes dans le commerce, les amusements, les professions, les métiers, les voyages, à la ferme, au parlement, etc., Montréal, Librairie Beauchemin, limitée, Bibliothèque canadienne, coll. «Montcalm», 413 B, 1925 (6e édition), 124 p.

Cusset, Catherine, le Problème avec Jane, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 3501, 2001, 458 p. Texte révisé par l’auteur.

Vocabulaire français-anglais des jeux de hockey[,] de tennis et de balle aux buts (base-ball), Québec, La librairie de l’Action catholique, 1937, 29 p. «Publié avec la bienveillante autorisation de la Société du parler français, qui a rédigé ce Vocabulaire.»