Citation juste du jour

 Marina Yaguello, Catalogue des idées reçues sur la langue, 1988, couverture

«Celui qui s’érige en gardien de la langue exerce par là une forme d’abus de pouvoir qui va contre la nature et la réalité du langage. Le purisme linguistique, la volonté de conserver à la langue une forme immuable — identifiable en fait à une élite de lettrés — alors que tout l’appelle à changer, est une attitude à la fois irrationnelle et irréaliste.»

Marina Yaguello, Catalogue des idées reçues sur la langue, Paris, Seuil, coll. «Points», série «Point-virgule», V61, 1988, 157 p., p. 95-96.

Traquer le cliché

Hervé Laroche, Dictionnaire des clichés littéraires, 2003, couverture

La sortie du plus récent livre de Dan Brown, The Lost Symbol, fait beaucoup de bruit.

Le compte rendu du New Yorker (numéro du 28 septembre) est dévastateur, et spitant. Adam Gopnik y écrit notamment ceci : «The clichés line up outside the dust jacket and are whisked in pairs to a table down front […]

Mais comment reconnaître un cliché ? En consultant le Dictionnaire des clichés littéraires. Hervé Laroche y fait œuvre utile, et spitante, de «abandonner (s’)» à «zébrure». Tout ce qui concerne la poitrine féminine, par exemple, témoigne d’une attention fort soutenue : «Le front, les cuisses, les seins sont spécialement sujet au galbe. […] Pour les seins : éviter le galbe des globes» (p. 87). Les conseils sont en effet nombreux : parer — «Éviter : Elle parut, parée d’un paréo» (p. 129); pâtir — «À éviter si le héros est un pâtissier» (p. 130).

Après s’être amusé dans la nomenclature et avoir ri de la «logique littéraire» (p. 69), on admirera la concaténation des stéréotypes langagiers dans la «Mise en bouche» et on s’instruira à la lecture de l’excellente «Postface» : «Il faut une attention particulière pour repérer les clichés, et aussi une certaine énergie pour les éliminer» (p. 182). Oui.

Le mot de la fin ? Guise : «en guise de langue, du préfabriqué; en guise de poésie, des clichés» (p. 90).

Référence

Laroche, Hervé, Dictionnaire des clichés littéraires, Paris, Arléa, coll. «Arléa-poche», 80, 2003 (2001), 188 p.

Tu ?

Les études sur l’usage du tutoiement en littérature sont peu nombreuses (voir deux références ci-dessous). Il faut donc se réjouir de la parution récente d’un article de Catherine Volpilhac-Auger sur cette question, plus précisément sur l’utilisation du tu et du vous dans la traduction des textes antiques au XVIIe et, surtout, au XVIIIe siècle. Conclusions : «Étranger, et étrange, le tutoiement autorise les nuances, mais se présente aussi comme l’exception chez la plupart des traducteurs […]» (p. 561); «on ne peut que constater l’usage parcimonieux d’un tu réservé à des cas très exceptionnels […]» (p. 564).

Autre leçon à tirer de ce texte : «C’est dire que l’usage complémentaire du vous et du tu est ressenti, et cela sans grand changement jusqu’à l’époque révolutionnaire, comme une des ressources les plus fécondes du français, ou plutôt que le tutoiement, ressenti comme exceptionnel, ressortit à un mode toujours particulier d’expression, et toujours digne d’intérêt» (p. 557).

Spécialistes des lettres anciennes et modernes, au travail.

Références

Bray, Bernard, «Quelques remarques sur la deuxième personne épistolaire et sur son mode d’emploi», dans Anne Chamayou (édit.), Éloge de l’adresse. Actes du colloque de l’Université d’Artois. 02-03 avril 1998, Arras, Artois Presses Université, coll. «Cahiers scientifiques de l’Université d’Artois», 14, 2000, p. 15-25.

Grimaud, Michel, «Tutoiement, titre et identité sociale. Le système de l’adresse du Cid au Théâtre en liberté», Poétique, 77, février 1989, p. 53-75.

Volpilhac-Auger, Catherine, «De vous à toi. Tutoiement et vouvoiement dans les traductions au 18e siècle», Dix-huitième siècle, 41, 2009, p. 553-566.

Barack Obama est noir

Barack Obama, Dreams from my Father, 1995, couverture

Forte lecture que celle du premier livre de Barack Obama, Dreams from my Father. A Story of Race and Inheritance — pour l’écriture, pour le parcours, pour la conviction, pour l’absence d’artifice (Barack Obama n’est pas Bill Clinton).

Pour la langue aussi. Elle est un des thèmes du livre : ce que les mots permettent de faire, ce qu’ils interdisent, soit parce qu’ils manquent, soit parce qu’ils blessent. Elle est aussi un révélateur.

Comment Barack Obama se définit-il ? Comme Noir : «I was trying to raise myself to be a black man in America […]» (p. 76). Sauf erreur, il n’a recours qu’une seule fois à l’expression devenue courante aux États-Unis de «African-American» (p. 134), alors que l’étiquette aurait si bien pu lui convenir, lui fils d’un père africain et d’une mère américaine.

Voilà quelqu’un qui appelle les choses par leur nom.

Référence

Obama, Barack, Dreams from my Father. A Story of Race and Inheritance, New York, Three Rivers Press, 2004 (1995), 457 p.

En lisant François Bon

François Bon, l’Incendie du Hilton, 2009, couverture

Les concitoyens de l’Oreille tendue reconnaîtront sans mal la ville où se déroule le plus récent roman de François Bon, l’Incendie du Hilton. Il n’est pas sûr, en revanche, qu’ils en reconnaissent les dessous. (À eux de le lire. L’Oreille le leur recommande.)

S’agissant du Québec et de sa langue, trois choses l’y frappent.

Un verbe, d’abord : «tes insomnies, ton fichu compte en banque et tes projets qui te foirent dans les mains, l’inutilité de tout ça, ton découragement» (p. 66). Autour de l’Oreille, on dirait plutôt faire dans les mains. Par exemple : «Mais là, la femme de ménage vient de lui faire dans les mains. Alors, c’est la panique» (la Presse, 5 octobre 2000). À la limite : foirer (tout court).

Un substantif, ensuite, dont FB a saisi l’usage obsessif qui en est fait au Québec : salon (comme dans Salon du livre). On en compte douze échantillons aux pages 181-182.

Finalement, une marque de commerce : «Le monde du dollar» (p. 167). Définition ? Entre parenthèses : «sorte de bazar à pas cher». L’Oreille aime.

Référence

Bon, François, l’Incendie du Hilton, Paris, Albin Michel, 2009, 182 p.

P.-S. — Ce «bazar à pas cher» a plusieurs incarnations, outre «Le monde du dollar». En voici deux.

Dollarthèque, chemin de la Côte-des-Neiges, Montréal, 6 septembre 2009
Chemin de la Côte-des-Neiges, Montréal, 6 septembre 2009
Dollarama, rue Sainte-Catherine, Montréal, 6 septembre 2009
Rue Sainte-Catherine, Montréal, 6 septembre 2009

Leçon anthropologique à tirer de cet intérêt pour les boutiques à camelote ?