Ballon polysémique

(ATTENTION : si vous vous apprêtez à lire le dernier Michael Connelly, ou si vous êtes en train de le lire, ce qui suit pourrait flinguer votre lecture.)

Dans ses polars, Michael Connelly aime semer de discrets indices, puis les reprendre au moment opportun. The Fifth Witness (2011), son plus récent roman, ne fait pas exception.

Au plaisir de la révélation découlant de ces indices s’ajoute celui de la langue, quand on voit des «balloons» — ces «ballons» qu’on gonfle — se mêler à des «balloon payments» — le roman porte sur la crise hypothécaire étasunienne, où ces paiements existent.

D’un ballon l’autre.

P.-S. — En français, dit le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue français, un «balloon payment» serait un «paiement gonflé» ou un «paiement ultime gonflé». Ce n’est pas aussi aérien.

Référence

Connelly, Michael, The Fifth Witness, New York, Little, Brown and Company, 2011. Édition numérique : iBooks.

Deuxième article d’un dictionnaire personnel de rhétorique

Antimétabole

Définition

«Deux phrases font pour ainsi dire entre elles l’échange des mots qui les composent, de manière que chacun se trouve à son tour à la même place et dans le même rapport où était l’autre» (Gradus, éd. de 1980, p. 53).

Exemples littéraires

«Le bonheur de votre vie est entre mes mains; le bonheur de la mienne entre les vôtres. C’est un dépôt réciproque confié à d’honnêtes gens» (lettre de Diderot à Sophie Volland, 7 octobre 1760).

«Car ce qu’il fera pour son ami, il l’eût fait pour sa maîtresse; et je ne crois pas qu’il eût fait pour sa maîtresse, ce qu’il n’aura point eu la force de faire pour son ami» (lettre de Diderot à Sophie Volland, 27 juillet 1762).

«Je ne sçais si vous êtes content de la manière dont je vous aime; mais il est sûr que, d’une lettre écrite à ma maîtresse, en changeant très peu de chose, j’en ferois une lettre pour vous, et que d’une lettre pour vous, en y changeant très peu, j’en ferois une à ma maîtresse» (lettre de Diderot à Damilaville, octobre 1760).

Exemple visuel (saisi à New York, sur la porte des latrines de Central Park).

P.-S. — La première entrée de ce dictionnaire personnel se trouve ici.

Références

Diderot, Denis, Correspondance, Paris, Éditions de Minuit, 1955-1970, 16 vol. Éditée par Georges Roth, puis Jean Varloot.

Dupriez, Bernard, Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris, Union générale d’éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, 541 p.

Il est interdit d’y penser

Soit l’objurgation suivante, tirée des Corpuscules de Krause (2010) de Sandra Gordon : «Lucie l’avait flingué des yeux : — Penses-y même pas» (p. 21). Au Québec, l’expression Penses-y même pas a une fonction nette : étouffer dans l’œuf.

Elle vient de l’anglais «Don’t even think about it». Exemple ci-dessous, photographié récemment sur un trottoir de Manhattan.

On se réjouit du sens de l’humour de la régie des transports new-yorkaise («Dept of Transportation»).

Référence

Gordon, Sandra, les Corpuscules de Krause, Montréal, Leméac, 2010, 237 p.

Des cossins au bord du chemin

Brève explication de texte du tweet suivant, signé @crapules et relayé par @NathalieNassif : «Le sénat est comme devenu un grenier de cossins qui ne servent plus à rien mais qu’on [n’]ose pas mettre au chemin.»

«Le sénat» ? Il s’agit de la chambre haute du parlement canadien, dont les membres, par exemple l’ex-entraîneur de hockey Jacques Demers, ci-devant (?) analphabète, sont nommés par le gouvernement en poste. Synonyme, à tort ou à raison, de sinécure.

«Comme» ? Sous l’influence de l’anglais (like), grand euphémiseur tout usage.

«Cossins» ? Définition de notre Dictionnaire québécois instantané (2004) :

Ça ne vaut pas grand-chose, mais il y en a généralement beaucoup. «Les cossins de madame Marois» (la Presse, 31 mars 2001). «Pour en finir avec les cossins…» (la Presse, 24 décembre 2001) «Divins cossins» (le Devoir, 20 juin 2003).

«Mettre au chemin» ? Voilà qui est plus rare : sortir les ordures. Cet archaïsme n’a pas la fortune de «comme» ou de «cossins».

La preuve est faite une fois de plus : on peut dire beaucoup de choses en moins de 140 caractères.

 

[Complément du 26 mai 2015]

Des exemples de (mettre) au chemin en littérature ? Évidemment.

«Elle ne cessait de rapporter des trésors qu’elle trouvait au chemin pour les retaper dans sa chambre» (Chanson française, p. 85).

«Fatiguées, les tantes me mirent au chemin dans une chaise pliante un vendredi matin» (Parents et amis sont invités à y assister, p. 174).

«Il a enterré ses armes dans la cour (il ne pouvait quand même pas les mettre au chemin le jour des vidanges)» (le Feu de mon père, p. 59).

 

[Complément du 3 juillet 2017]

Il y a plus radical, par exemple chez le Sébastien La Rocque du roman Un parc pour les vivants (2017) : «Son nouvel aspirateur, un Bissell DigiPro à capteur numérique qui règle automatiquement la puissance d’aspiration, se révèle une pure merveille. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de se débarrasser du vieil engin de maman et de le foutre au chemin ?» (p. 36)

 

Références

Bouchard, Hervé, Parents et amis sont invités à y assister. Drame en quatre tableaux avec six récits au centre, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 14, 2014, 238 p.

Delisle, Michael, le Feu de mon père, Montréal, Boréal, 2014, 121 p.

La Rocque, Sébastien, Un parc pour les vivants, Montréal, Le Cheval d’août, 2017, 167 p.

Létourneau, Sophie, Chanson française, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 70, 2013, 178 p.