Néologismes en -ing du vendredi

La création, en français, de néologismes se terminant en -ing n’est pas nouvelle, mais on peut se demander si elle n’est pas en train d’atteindre de nouveaux sommets de (insérez ici l’insulte qui vous convient).

L’Oreille tendue, qui a déjà écrit sur cette mode, parlait récemment du running. Elle a recueilli quelques autres exemples.

En contexte familial : le parenting.

En contexte culinaire : le souping.

En contexte de discussion genrée : le manterrupting.

En contexte sportif : le fowling et le cupping.

En contexte maritime : le whaling.

En contexte de propagande : l’astroturfing.

À votre service.

Divergences transatlantiques 053

Chaussures de sport suspendues, Montréal, août 2012

Certaines personnes — l’Oreille tendue n’en est pas — aimeraient courir, dit-on. Elles pratiquent la course, le jogging, le footing, voire — la création paraît récente — le running. Pour Wikipédia, cet «anglicisme» désigne «une pratique libre de la course à pied», inscrite «dans le culte de la performance : courir plus longtemps ou plus vite par exemple».

Dans un mois, Cécile Coulon fera ainsi paraître, chez François Bourin, un Petit éloge du running.

Au Québec, ce titre pourrait prêter à confusion : le running, ou running shoe, y est surtout la chaussure qui permet la course, non la course elle-même. Des exemples littéraires de cet emploi ? Voyez Attaquant de puissance, de Sylvain Hotte, qui utilise aussi bien, en italiques, runnings (p. 132, p. 152) que running shoes (p. 175). (On voit aussi espadrille, chaussure de sport, shoe-claques, sneakers, etc. Le site le Français de nos régions a consacré une étude à la répartition géographique de ces termes au Canada.)

Quoi qu’il en soit de l’éloge à paraître, tout ça est une affaire de pied(s).

Référence

Hotte, Sylvain, Attaquant de puissance, Montréal, Les Intouchables, coll. «Aréna», 2, 2010, 219 p.

L’Oreille tendue est jalouse de Léa Stréliski

Le douchebag, le douche pour les intimes, est un personnage (malheureusement) connu. Définition proposée par le dictionnaire numérique Merriam-Webster : «an obnoxious, offensive, or disgusting person». Rien là de flatteur : odieux, détestable, insupportable, infect, offensant, choquant, grossier, repoussant, dégoûtant, dégueulasse, répugnant — au choix, et entre autres synonymes.

(Le mot est passé dans l’usage en français au Québec. On s’en offusquera, ou pas.)

La soucheQuébécois de souche, Français de souche — n’est pas moins connue. (Voir ici, par exemple.)

Fusionner les deux ? Léa Stréliski l’a fait l’autre jour sur Twitter : souchebag.

L’Oreille tendue se mord les lobes de ne pas y avoir pensé la première.

P.-S.—Le mot souchebag existe en anglais, mais en un sens complètement différent.

 

[Complément]

L’Oreille n’est pas avare en jalousie. Grâce à @oniquet, elle découvre que le mot n’est pas récent : il avait déjà cours en… 2012. (Voir ici, sur Facebook.) Il n’en est pas moins parfait.

 

[Complément]

Image en prime, chez Charles-Alexandre Théorêt, sur Facebook. Attention : risque de blessure oculaire.

De (grand-)mère en (petite-)fille

Catherine Lalonde, la Dévoration des fées, 2017, couverture

«on fait pas des moumounes dans la famille»

Ne vous laissez pas avoir : même s’il y a des comptines et des berceuses dans la Dévoration des fées, ça joue très dur chez Catherine Lalonde.

Pour aller vite : le livre est composé de poèmes en prose, à défaut de meilleur terme, aucun (sauf un) ne dépassant une page, regroupés en cinq parties. Ça s’ouvre, à la campagne, sur un récit d’accouchement, que vous n’oublierez pas, et sur la mort (p. 12-14). Ça ne va guère aller mieux par la suite.

«La p’tite», née avec la mort de sa mère, Blanche, est élevée par sa grand-mère, Grand-maman, entourée de quatre frères et demi, aux prénoms évangélicobibliques : Jean-Jude («JJ»), Pierre-Joseph («le ti-cul»), Luc, Matthieu et Jacques («le mongol», «celui qui compte à moitié», p. 15). Sa vie n’est pas placée sous les meilleurs auspices : saleté, pauvreté, inceste, «cathédrale de crachats et de glaire» (p. 62). Les premiers mots qu’elle a entendus disaient déjà tout : «Fuck. / C’est une fille» (p. 19). Avec l’aïeule, à qui on doit ce jugement sans appel, on rit peu : «Tonnerre de joie, aussitôt encagé en souvenir dans les têtes de la trâlée cerbère» (p. 69).

On la voit grandir, «la p’tite». Son corps change («On ne fera pas une scène des premières menstrues», p. 74), elle découvre le plaisir, seule ou pas. «Bonne fille ? Sage ? Non. Sauvage, tourbillonne, en désordre maximal» (p. 76). Va-t-elle, «Comme moi, fuck, comme toutes» (dixit sa grand-mère, p. 81), rentrer dans le rang ? C’est peu plausible.

Rupture(s), pour le quatrième segment. Elle quitte Sainte-Amère-de-Laurentie pour Surréal : «La p’tite hulule de joie sous les éclairs, dans une sublime dilution. Bienvenue en ville» (p. 89). C’est une fête :

La vie est un spectacle. Assise sur le toit de l’église gratte-ciel — elle grimpe par l’échelle de secours, ou d’entretien des tuiles et des cloches, on ne sait trop —, les pieds dans le vide, à côté de la croix mauve scintillante, elle reste fascinée par les autres, tous les autres qui défilent sans effort, à dix mètres du sol, sur les trottoirs pneumatiques, fascinée par leurs masques colorés sons et lumières. Magnifique faune d’effraies, une faune du dimanche : les cothurnes, scyllas et sombreros; les femmes de Noël nowhere en paillettes, lamé, triples faux-cils, bigoudis et scaphandres; les skins en stilettos, les enfants à barbe, les albinos peroxydés, les moujiks à crinoline, les topless à implants de cuirette, les ours volants virtuels, les sébums hygiéniques, les hermines irriguées au B-, les pompadours et les mohawks, les vendeurs de chars, les strip-teaseuses, les tatoués de bonne heure, tous devant cette jeune ô si jeune tigresse affamée lâchée lousse qui s’esclaffe Mon Dieu, c’est plein d’étoiles ! (p. 93)

Elle rentrera finalement «à la malmaison du malamour» (p. 114). À vous de l’y retrouver.

La langue de Catherine Lalonde mêle expressions populaires québécoises («grafignes», «garnotte»), mots rares ou techniques («vernix», «frairie», «agglutinat», «asonie») et néologismes («bécédaire», «balbutienne», «javellisage»). Les reprises et variations sont savamment enchevêtrées. L’univers littéraire de référence est clairement féminin : Lalonde évoque D. Kimm, Geneviève Desrosiers, Hélène Monette et Josée Yvon, mais elle fait résonner aussi bien Marguerite Duras que Marie-Claire Blais. (Blais : «Les pieds de Grand-Mère Antoinette dominaient la chambre» [p. 7]. Lalonde : «La p’tite vient s’asseoir aux pieds de l’aïeule, pose une main à son genou. La p’tite touche Grand-maman» [p. 122].)

Ne vous laissez pas avoir : lisez. Vous apprendrez, entre autres choses, le prénom de «la p’tite».

Références

Blais, Marie-Claire, Une saison dans la vie d’Emmanuel, Montréal, Quinze, coll. «Roman», 1978 (1965), 175 p.

Lalonde, Catherine, la Dévoration des fées, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 112, 2017, 136 p.

Fil de presse 025

L’Inconvénient, 70, automne 2017, couverture

Vos travaux récents, en matière de langue, vous les préférez comment ?

En atlas ?

Avanzi, Mathieu, Atlas du français de nos régions, Paris, Armand Colin, 2017, 160 p.

En dictionnaires ?

Cannone, Belinda et Christian Doumet (édit.), Dictionnaire des mots en trop, Vincennes, Éditions Thierry Marchaisse, 2017, 216 p.

Enckell, Pierre, Dictionnaire historique et philologique du français non conventionnel, Paris, Classiques Garnier, coll. «Travaux de lexicographie», 1, 2017, 1293 p.

Zaccour, Suzanne et Michaël Lessard (édit.), Dictionnaire critique du sexisme linguistique, Montréal, Somme toute, 2017, 264 p.

En histoires ?

Green, Jonathon, The Stories of Slang. Language at Its Most Human, Robinson, 2017, 320 p.

Stamper, Kory, Word by Word. The Secret Life of Dictionaries, New York, Pantheon, 2017, xiii/296 p.

Le compte rendu de l’Oreille tendue est .

En numéros de revues ?

L’Inconvénient, 70, automne 2017, p. 15-47. Dossier «Faudra-t-il toujours lutter pour le français ?»

Table des matières ici.

Allemagne d’aujourd’hui, 216, 2016, 232 p. Numéro «Minorités, écoles et politiques linguistiques. Études sur l’aire germanophone des Lumières à nos jours» sous la direction de Viviane Prest et Dirk Weissmann.

Argotica, 1(5), 2016, 259 p. Dossier «Les maîtres de l’argot». URL : <http://cis01.central.ucv.ro/litere/argotica/Argotica_Fr.html>.

Dialogues et cultures, 63, 2017, 187 p. Dossier «Le français, langue ardente. Florilège du XIVe Congrès mondial de la FIPF, Liège 2016».

Neologica, 11, 2017, 275 p. Dossier «La néologie en terminologie» sous la direction de John Humbley et Danielle Candel.

Travaux interdisciplinaires sur la parole et le langage, 33, 2017. Dossier «Discours en conflit et conflit en discours. Contextes institutionnels» sous la direction de Laura-Anca Parepa et Tsuyoshi Kida. URL : <https://tipa.revues.org/1709>.

En grammaires ?

Lessard, Michaël et Suzanne Zaccour (édit.), Grammaire non sexiste de la langue française. Le masculin ne l’emporte plus !, Montréal et Paris, M éditeur et Syllepse, 2017, 192 p.

En études ?

Bergeron, Gaston, Discours simple ! Mots du Saguenay, du Lac-Saint-Jean et de Charlevoix entendus, perdus et retrouvés, Québec, Presses de l’Université Laval, 2017, 254 p.

Berlan, Françoise et Maria Gabriella Adamo (édit.), P. J. Roubaud, l’insoumis, synonymiste novateur à la fin du XVIIIe siècle, Paris, Honoré Champion, coll. «Lexica Mots et dictionnaires», 2017, 380 p.

Bonhomme, Marc, Anne-Marie Paillet et Philippe Wahl (édit.), Métaphore et argumentation, Louvain-la-Neuve, Academia, coll. «Au cœur des textes», 2017, 375 p.

Castonguay, Charles, le Libre-choix au cégep. Un suicide linguistique, Montréal, Éditions du Renouveau québécois, 2017, 76 p. Préface de Pierre Dubuc.

Chepiga, Valentina et Estanislao Sofia (édit.), la Correspondance entre linguistes. Un espace de travail, Louvain-la-Neuve, Academia, coll. «Sciences du langage. Carrefour et points de vue», 2017, 197 p.

Dufiet, Jean-Paul et André Petitjean, Approches linguistiques des textes dramatiques, Paris, Classiques Garnier, coll. «Domaines linguistiques», 1, série «Formes discursives», 1, 2017, 663 p.

Lappin, Elena, Dans quelle langue est-ce que je rêve ?, Paris, Éditions de l’Olivier, 2017, 382 p. Traduction de Matthieu Dumont.

Mansion, Hubert, les Trésors cachés du français d’Amérique, Montréal, Éditions de l’Homme, 2017, 176 p.

Poirier, Éric, la Charte de la langue française. Ce qu’il reste de la loi 101 quarante ans après son adoption, Québec, Septentrion, coll. «Cahiers des Amériques», 2016, 254 p. Préface de Guy Rocher.

Pruvost, Jean, Nos ancêtres les Arabes, Paris, JC Lattès, 2017, 300 p.

Trampus, Antonio, la Naissance du langage politique moderne. L’héritage des Lumières de Filangieri à Constant, Paris, Classiques Garnier, coll. «L’Europe des Lumières», 47, 2017, 192 p.

Varvaro, Alberto, Première leçon de philologie, Paris, Classiques Garnier, coll. «Recherches littéraires médiévales», 24, 2017, 156 p. Traduction de Jean-Pierre Chambon et Yan Greub.