Suggestion du jour

Sur Twitter, le 28 avril, une fidèle lectrice de l’Oreille tendue proposait un mot pour désigner l’«abus d’ornementations sous Office : bordure étoiles, comic ms dégradé rose, liste à puces en cœur, fond de page motif plage…»

Ce mot ? Rococotique.

Cette lectrice ? PimpetteDunoyer.

Pas étonnant qu’elle ait pensé à rococo, elle qui a choisi comme pseudonyme le nom d’un des amours de jeunesse de Voltaire.

Le temps qui passe

Dans un livre pétillant d’abord paru en 1991, Daniel S. Milo s’est intéressé aux découpages du temps — ère, siècle, génération, indiction, etc. — et à leur histoire. On ne saurait trop recommander la lecture de Trahir le temps.

John Burdett, lui, vient de faire paraître le quatrième volume de la série des aventures de Sonchai Jitpleecheep, ce policier thaïlandais fort (trop ?) porté sur le bouddhisme. En mission à Katmandou, Sonchai connaît bibliquement la belle Tara. Comment mesure-t-il le temps passé avec elle ? «A full condom later, we were lying in each other’s arms» (p. 173).

Du préservatif (plein) comme montre : Milo n’avait pas prévu cela. On ne saurait le lui reprocher.

 

[Complément du 14 janvier 2013]

Autre unité de mesure : «de lourdes limousines Ambassador, de puissantes cylindrées Hindustani déchargeaient d’heure en heure les membres à jeun du Club avant de les rempocher ivres morts un litre ou deux plus tard» (les Grandes Blondes, p. 132).

 

Références

Burdett, John, The Godfather of Kathmandu, New York, Alfred A. Knopf, 2010, 295 p.

Echenoz, Jean, les Grandes Blondes, Paris, Éditions de Minuit, 1995, 250 p.

Milo, Daniel S., Trahir le temps (histoire), Paris, Les Belles Lettres, coll. «Histoire», 1991, 270 p. Réédition : Paris, Hachette, coll. «Pluriel», 8819, 1997, 270 p.

Divergences transatlantiques 008

Soit le tweet suivant de François Bon (@fbon), le 25 avril :

@mdumais & Co ça vous fait pareil, le coup de la pub iPad, ou bien c’est parce que je suis géo-localisé Boston (Boston en québécois) ?

Qu’est-ce que ces deux Boston, puisque l’un existerait «en québécois» ? Pour une même graphie, il y a le Bostonne (comme cretonne) des francophones européens (pour faire bref) et le Boston (comme cretons) des Québécois. De la même façon, il y a Géorgie, l’État de naissance de Ty Cobb, avec l’accent, et Georgie, sans.

Jusque-là, la situation n’est pas très complexe : deux lieux, des prononciations différentes.

Mais, étonnamment, il y a Ouashingtonne, la ville des Nationals, et Ouashingtonne (on ne dit pas Ouashington) — bref, une sonorité identique d’un côté comme de l’autre du français, même s’il s’agit avec Washington, comme avec celle où est né A. Bartlett Giamatti, d’une ville états-unienne dont le nom se termine en –ton.

La vie de la langue est faite de mystères insondables.

Is(c)h

L’Encyclopédie de la Francophonie publie un texte de Marc Chevrier intitulé «La fatigue linguistique de la France». Inquiet, l’auteur s’interroge sur la «langueur» de la langue française dans le monde, sur l’«anglomanie» hexagonale, sur l’«anglo-massification» de l’Europe. Il évoque l’«euroglish triomphant», le «globisch» et le «globalesisch» aussi bien que le «denglisch», ce mélange d’anglais et d’allemand.

Le jour où l’Oreille tendue découvre cet article numérique, le Devoir publie un reportage de Guy Taillefer sur les relations de l’anglais et de l’hindi en Inde, et notamment sur cet hybride qu’est l’«hinglish» (3 mai 2010, p. B31-B2).

La veille, c’était le New York Times qui s’intéressait au «chinglish». Certains — à Shanghai ou à Pékin — mènent un combat «for linguistic standardization and sobriety» : ce sont des «Chinglish slayers» qui s’en prennent aux «Chinglishisms», ces traductions maladroites (et souvent aussi approximatives qu’hilarantes) du chinois vers l’anglais. D’autres, en revanche, sont plus pacifiques et souhaitent que la liberté linguistique — même inconsciente — continue à avoir droit de cité; la normalisation n’est pas pour eux.

Marc Chevrier en a sans aucun doute contre l’appauvrissement du multilinguisme, mais il ne me semble pas qu’il irait jusqu’à promouvoir la création d’une «Commission for the Management of Language Use» comme il en existe une dans la ville qui accueille depuis quelques jours l’exposition universelle.

La police (de la langue) n’a pas toujours bonne presse.

Les mécontents urbains

Les membres du Syndicat des fonctionnaires municipaux de Montréal ne sont pas contents. Ils considèrent que la fusion municipale imposée par le gouvernement du Québec il y a une dizaine d’années n’a pas donné les fruits escomptés à Montréal : à cause du trop grand nombre de «structures municipales» (20 !), d’«administrations municipales» (20 !) et de maires (20 !), la zizanie règne(rait). Résultat : une campagne publicitaire, celle-ci.

L’Oreille tendue se régale.

Les membres du SFMM apostrophent leur ville à la deuxième personne du singulier : «Montréal, fais une ville de toi !» C’est bien leur ville; ils en sont proches.

Ils utilisent une tournure ambiguë. Qui dit Fais un homme de toi valorise un type de comportement supposé (Impose-toi). En revanche, qui dit Fais un fou de toi est plus critique (Couvre-toi de ridicule). Les fonctionnaires municipaux, on l’espère, sont du côté de la valorisation.

Ils demandent à Montréal de se comporter comme une ville. Que pourrait-on lui souhaiter d’autre ? Montréal, fais un village de toi ! ? Montréal, fais un arrondissement de toi ! ? Montréal, fais une région de toi ! ? Montréal, fais une capitale de toi ! ?

Ils ont été prudents : deux hommes, une femme; deux Blancs, un Noir.

Ils ont recours, dans deux cas sur trois, à la phonétique. Quesséçâ ? pour Qu’est-ce que c’est que ça ? Çapâdallure pour Ça n’a pas d’allure (Ça n’a pas de sens). Au passage, on soulignera l’accent circonflexe dans les deux cas : un fonctionnaire municipal, ça cause grave — ou ça s’inspire (vaguement) de Titeuf.

Le troisième cas est plus intéressant : brochafoin. De quoi s’agit-il ? Dans le Dictionnaire québécois instantané, en 2004, nous proposions la définition suivante de broche à foin : «Très déficient, faible.» Nous offrions un exemple : «Il aime Montréal […]. Il aime son caractère broche à foin, mal foutu, parfois quétaine et déglingué» (la Presse, 8 février 2002, p. E1). Le sociologue Alain Médam — c’est de lui qu’il s’agit — a manifestement une tolérance plus élevée au brochafoin que les syndiqués montréalais.

Référence

Melançon, Benoît, en collaboration avec Pierre Popovic, Dictionnaire québécois instantané, Montréal, Fides, 2004 (deuxième édition, revue, corrigée et full upgradée), 234 p. Illustrations de Philippe Beha.

Dictionnaire québécois instantanté, 2004, couverture