Qu’arrive-t-il au Devoir ?

L’écriture inclusive occupe une étrange place dans les débats publics, au Québec comme en France. Cette façon de s’exprimer, que bien peu de gens cherchent à imposer dans toutes les circonstances de la vie publique et privée, cristallise néanmoins des positions idéologiques qui dépassent largement le cadre linguistique. Elle rend fous un certain nombre de commentateurs.

Prenez le quotidien montréalais le Devoir. Au cours de la dernière année, il a publié deux textes complètement délirants sur cette question.

Le premier, celui de Christian Rioux, était tellement confus qu’il en devenait ridicule, mais il n’étonnait pas : la grogne nationaloconservatrice — restons polis — est le fonds de commerce de ce chroniqueur depuis plusieurs années.

Le deuxième — ce n’est malheureusement pas, selon toute probabilité, le second — a paru hier sous la plume de Philippe Barbaud. «Abolissons l’écriture “inclusive”», originellement publié dans la revue l’Action nationale, est repris par le Devoir dans sa rubrique «Des idées en revues». «Idées», dans ce cas, est un bien grand mot.

Barbaud a beau se présenter comme linguiste, il n’évoque guère d’argument linguistique pour s’en prendre aux recommandations du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral et de l’Office québécois de la langue française. Il préfère associer l’écriture inclusive au totalitarisme et à sa «manipulation des esprits», au «multiculturalisme canadien», à la «religion», à «la bienséance diversitaire», au racisme, voire — cela donne le vertige ! — à «la bigoterie communautariste anglo-américaine qui déferle sur le monde entier, et non pas seulement occidental, grâce à l’argent des églises évangélique, baptiste, catholique, pentecôtiste, méthodiste, et sectes affiliées, dont le zèle apostolique fournit le terreau nécessaire à la diffusion de l’islamisme radical et mortifère soutenu par les pétrodollars des monarchies musulmanes». Ouf. Il réussit encore le tour de force de mettre dans le même panier les recommandations locales en matière d’écriture inclusive et l’«esprit de normativité» de l’Académie française, qui résiste pourtant depuis des décennies à pareilles recommandations. C’est du grand n’importe quoi.

Le but secret de ces «documents gouvernementaux […] “toxiques”» ? «L’objectif inavoué est le reformatage en profondeur de la culture et de la conscience collectives de la population francophone du Canada, entre autres, pour qu’elle se plie aux exigences des minorités qui désormais nous gouvernent. Une acculturation à l’envers de la majorité, en quelque sorte.» (Une question, au passage : parmi ces «minorités», y aurait-il les femmes, dont la représentation dans la langue est évidemment un des objectifs de l’écriture inclusive ?)

Dites, le Devoir : quelle mouche vous pique ? Vous soignez votre lectorat réactionnaire ?

P.-S.—Conseil aux crinqués : personne ne vous oblige à pratiquer l’écriture inclusive. Si elle vous déplaît, ignorez-la. Il n’est pas indispensable d’imposer vos lubies à tout le monde.

Hockey, bibliographie et écriture inclusive

Marc Beaudet et Luc Boily, Tour du chapeau, 2022, couverture

Marc Beaudet et Luc Boily, après «Gangs de rues», lancent une nouvelle série de bandes dessinées sur le hockey avec deux titres : Tour du chapeau et le Grand Dégagement. (Il a déjà été question ici d’un des albums de la première série.)

Cette nouvelle série pose un intéressant problème bibliographique. En couverture des albums, on lit «Tatouées hockey !» tout en blanc, sauf pour le e, en orange. En écriture inclusive, on aurait pu, par exemple, écrire «Tatoué(e)s» ou «Tatoué.e.s». (L’écriture inclusive ? Par .)

Dans son catalogue (il faut cliquer sur «Détails»), Bibliothèque et Archives nationales du Québec a choisi «Tatouées».

Bibliothèque et Archives nationales du Québec, données de catalogage, 28 novembre 2022

L’éditeur a fait le même choix dans ses URL : https://www.ada-inc.com/?s=tatouées.

N’est-ce pas se priver d’une des dimensions du nom de la série ?

Tant de questions (bibliographiques), si peu d’heures.

P.-S.—L’Oreille tendue a opté pour «Tatoué.e.s hockey !»

 

Références

Beaudet, Marc et Luc Boily, Tour du chapeau, Varennes, AdA, coll. «ScaraB», série «Tatoué.e.s hockey !», 2022.

Beaudet, Marc et Luc Boily, le Grand Dégagement, Varennes, AdA, coll. «ScaraB», série «Tatoué.e.s hockey !», 2022.

Fil de presse 037

Charles Malo Melançon, logo, mars 2021

Lire sur la langue ? C’est possible.

Anne, Laurent et Rodolphe Guerra d’Auffay, Philou la gamberge, Vic sur Aisne, Lansdalls, 2021. Bande dessinée.

Aquino-Weber, Dorothée, Sara Cotelli Kureth et Carine Skupien-Dekens (édit.), la Norme du francais et sa diffusion dans l’histoire, Paris, Honoré Champion, coll. «Linguistique historique», 14, 2021, 252 p.

Boudreau, Annette, Dire le silence. Insécurité linguistique en Acadie 1867-1970, Sudbury, Prise de parole, coll. «Agora», 2021, 229 p.

Braunschweig, Lila, Neutriser. Émancipation(s) par le neutre, Paris, Les liens qui libèrent, 2021, 208 p.

Cahiers de lexicologie, 119, 2021, 289 p.

Cahiers du Pacifique Sud contemporain, 9, 2021, 238 p. Dossier «Créoles, pidgins et idéologies linguistiques dans les îles du Pacifique», sous la direction de Leslie Vandeputte et Véronique Fillol.

Chapoutot, Johann, les 100 mots de l’histoire, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4059, 2021, 128 p.

Dictionaries. Journal of the Dictionary Society of North America, 42, 2, 2021.

Diener, Yann, LQI. Notre langue quotidienne informatisée, Paris, Les Belles Lettres, 2022, 112 p.

Erman, Michel, les 100 mots de Proust, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 3989, 2022, 128 p.

Fagard, Benjamin et Gabrielle Le Tallec (édit.), Entre masculin et féminin. Français et langues romanes, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2022, 287 p.

Le Français classique, 23, 2021, 174 p.

Galli, Hugues, Dictionnaire adégien. Néologismes, régionalismes et mots d’argot dans l’œuvre d’A.D.G., maître du néo-polar et amoureux des mots, Paris, L’Harmattan, coll. «Sémantiques», 2021, 360 p. Préface d’André Vanoncini.

Giacone, Franco et Paola Cifaerelli (édit.), la Langue et les langages dans l’œuvre de Rabelais (Actes du colloque international Turin Torre Pellice, 11-14 septembre 2015), Genève, Droz, coll. «Études rabelaisiennes, 59, 2020, 320 p.

GLAD ! Revue sur le langage, le genre, les sexualités, 11, 2021. Dossier «Archives, genre, sexualités, discours».

Hébert, Virginie, l’Anglais en débat au Québec. Mythes et cadrages, Québec, Presses de l’Université Laval, 2021, 193 p. Préface de Gérard Bouchard.

Hummel, Martin et Anna Gazdik, Dictionnaire historique de l’adjectif-adverbe. Volume 1, Berlin et Boston, De Gruyter, 2021, x/1695 p.

Joseph, John E., Saussure, Limoges, Éditions Lambert-Lucas, 2021, 808 p. Traduction de Nathalie Vincent-Arnaud.

Le KJOKK 2021. Dictionnaire des bizarreries de la langue française,  2021.

Langage et société, 174, 2021, 162 p.

Langage et société, 175, 2021, 300 p. Dossier «Nouveaux usages socio-économiques des “langues régionales” de France au XXIe siècle», sous la direction de Carmen Alén Garabato et Henri Boyer.

Leeman, Danielle (édit.), la Submorphologie motivée de Georges Bohas : vers un nouveau paradigme en sciences du langage. Hommage à Georges Bohas, Paris, Honoré Champion, coll. «Bibliothèque de grammaire et de linguistique», 66, 2021, 364 p.

Lidil, 64, 2021. Dossier «Le passif dans la langue parlée», sous la direction de Badreddine Hamma.

Lillistone, Donald, les Pièges du tout-anglais expliqués aux Français par un Anglais, Paris, Éditions Glyphe, 2021, 70 p.

Linx, 82, 2021. Dossier «Entre vieillissement et innovation : le changement linguistique», sous la direction de Gaétane Dostie, Sascha Diwersy et Agnès Steuckardt.

Maulpoix, Jean-Michel, les 100 mots de la poésie, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4114, 2021, 128 p.

Maulpoix, Jean-Michel, les 100 mots de Verlaine, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4215, 2021, 128 p.

Mencé-Caster, Corinne, Pour une linguistique de l’intime. Habiter des langues (néo)romanes, entre français, créole et espagnol, Paris, Classiques Garnier, coll. «Domaines linguistiques», 19, série «Grammaires et représentations de la langue», 12, 2021, 232 p. Préfaces de Raphaël Confiant et Ralph Ludwig.

Noirard, Stéphanie (édit.), Transmettre les langues minorisées. Entre promotion et relégation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. «Rivages linguistiques», 2022, 232 p. Préface de Wesley Hutchinson.

NRSC. Nouvelle Revue Synergies Canada, 14, 2021. Dossier «Du présentiel à la distance : repenser l’apprentissage des langues dans un nouvel environnement».

Orsenna, Érik et Bernard Cerquiglini, les Mots immigrés, Paris, Stock, 2022, 120 p.

Ossola, Carlo, les 100 mots de Baudelaire, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4128, 2021, 128 p.

Ozoux, Mireille, «Jonathan Swift et la question de la langue : de la politique linguistique à la linguistique-fiction», Aix, Université Aix-Marseille, thèse de doctorat, 2021. Dir. : Jean Viviès.

Riemer, Nick, l’Emprise de la grammaire. Propositions épistémologiques pour une linguistique mineure, Lyon, ÉNS éditions, coll. «Langages», 2021, 162 p.

Yaguello, Marina, la Grammaire française dans tous ses états, Paris, Points, coll. «Essais», 2021, 240 p.

Nouveau trouble de l’Oreille

Une université offre une formation : «Depuis le début de la pandémie, les défis sont de taille pour les personnes professeures, professeurs et maîtres de langue. Les changements reliés à vos tâches, tels qu’enseigner en mode virtuel et soutenir vos étudiants à distance, sont nombreux et constituent une source de stress pour plusieurs.»

L’Oreille tendue a un peu de mal à s’y retrouver.

Les «professeures, professeurs et maîtres de langue», ce sont bien des êtres humains ? Pourquoi alors leur adjoindre «personnes» ? Ça va de soi, non ?

S’il y a des «maîtres de langue», pourquoi n’y a-t-il pas des «maîtresses» ?

S’il y a des «étudiants», pourquoi n’y a-t-il pas des «étudiantes», voire des «personnes étudiantes, étudiants» ?

Tant de questions, si peu d’heures.

Masochisme du lundi matin

L’Oreille tendue n’en disconvient pas : il n’est pas indispensable, dans la vie, de lire les chroniques de Christian Rioux dans le quotidien montréalais le Devoir. Il lui arrive pourtant d’y jeter un coup d’œil, histoire de voir où en est la pensée — qu’on lui pardonne cette exagération — conservatrice au Québec.

Vendredi dernier, une fois de plus, Rioux a écrit sur la langue au Québec. Il a, une fois de plus, démontré sa totale méconnaissance des questions linguistiques. (Pour un exemple antérieur, sur le supposé franglais, voir ici.)

La source de son ire ? La Ville de Montréal souhaite mettre de l’avant une politique sur l’écriture épicène. À quelles approximations Rioux se livre-t-il dans «Parlez-vous l’“épicène”?» ?

Il semble croire que les procédés de démasculinisation de la langue française sont récents et marginaux, voire sectaires : «Le dernier-né de ces baragouins se nomme l’“épicène”, ou “écriture inclusive”.» Comme l’a démontré de façon limpide le linguiste belge Michel Francard, cette «écriture inclusive», qui existe depuis plusieurs années, prend plusieurs formes, aujourd’hui bien connues et largement partagées. Cela est enseigné au Québec et ailleurs depuis belle lurette.

Suit une remarque qui se passe de commentaire, tant elle ne veut rien dire : «Peu importe que, par sa précision et sa délicatesse, la langue d’Anne Hébert, de Barbara et de Madame de La Fayette ait été considérée comme la plus féminine du monde.» Qu’est-ce donc qu’une «langue féminine» ? Qu’une langue «délicate» ? Qui la considérait ainsi ?

Rioux en a contre le fait «d’écrire à chaque fois “les policières et les policiers” ou de n’utiliser que des mots dits “épicènes” (qui permettent de masquer le sexe) comme “enfants”, “personnes” et “individus”»; ce serait une «gymnastique grotesque». Or cette pratique est devenue banale dans la francophonie (sauf, peut-être, s’agissant des Belges et des Corses).

Le chroniqueur ne peut pas ne pas céder à la tentation de corriger une faute de langue, à l’oral, de la mairesse de Montréal, Valérie Plante et de prétendre qu’elle veut «féminiser la langue à tous crins». Où a-t-elle dit pareille chose ? Ce n’est d’ailleurs pas elle qui pilote ce projet, mais Émilie Thuillier, la mairesse de l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville.

Les mesures préconisées par la Ville de Montréal sont évidemment de nature administrative. Rioux se demande comment pareilles mesures pourraient s’appliquer en littérature : «Même les doctrinaires les plus acharnés n’arriveront pas à appliquer des règles aussi saugrenues dans un texte suivi un peu élaboré, un essai, un roman et encore moins un recueil de poésie.» Le problème vient du fait que strictement personne ne propose d’appliquer des recommandations administratives à la création. Rien de tel que de s’inventer des ennemis imaginaires pour donner l’impression de les terrasser.

À la fin de son texte, Rioux écrit ceci : «Ce n’est pas un hasard si ces militants rêvent d’une langue où les noms communs n’ont pas de genre, où la délicatesse du “e” muet n’existe pas et où le sexe et le genre se confondent.» Cette «délicatesse du “e” muet» fait penser à l’ouvrage d’Alain Borer, De quel amour blessée. Réflexions sur la langue française (2014), dont Rioux écrivait, le 19 décembre 2014, que c’est un «pur délice». Les linguistes Maria Candea et Laélia Véron ne partagent pas tout à fait le jugement de Rioux : elles écrivaient en 2019, dans Le français est à nous !, que le livre de Borer était un «ouvrage […] catastophiste et nécrophilique» (p. 82). Le chroniqueur du Devoir aurait d’ailleurs intérêt à lire le cinquième chapitre de leur ouvrage, «Masculinisation et féminisation du français : la langue comme champ de bataille». Il apprendrait beaucoup de choses.

Pour nourrir sa réaction devant les «idéologues» et «militants» de la «pureté», Rioux évoque le fait que «même en Israël on utilise la numérotation arabe sans que personne ne s’en offusque». Ici, la raison argumentative défaille. Passons et abordons la question autrement.

La politique montréalaise pose-t-elle problème ? Sur deux plans, oui.

D’une part — et Rioux a raison de le déplorer —, il était inutile de proposer pareilles mesures en attaquant la supposée «suprématie» du masculin. Pourquoi ne pas les avoir présentées de façon positive, comme le signe d’une égalité souhaitée ?

D’autre part, si les formes d’écriture inclusive retenues sont communes et largement admises, il en est une qui n’a guère de sens. Si l’on en croit la journaliste Émilie Dubreuil, il y aurait un «Autre must de la communication épicène : l’ellipse. Au lieu de dire, par exemple : “La Ville recherche un responsable de la communication non genrée”, il faudrait dire ou écrire : “La Ville cherche responsable de la communication non genrée”.» Si pareille proposition s’avérait, il faudrait évidemment le déplorer. D’où cela peut-il bien sortir ?

Ce n’est évidemment pas à cette proposition contestable que s’en prend Christian Rioux. Il préfère, une fois encore, monter sur ses grands chevaux dès qu’apparaît un signe d’évolution linguistique. Celle-ci aura néanmoins lieu. D’autres chroniques de la même eau sont à craindre.

P.-S.—Christian Rioux et Denise Bombardier sont d’accord sur cette question. Ce n’est pas bon signe.

 

Références

Borer, Alain, De quel amour blessée. Réflexions sur la langue française, Paris, Gallimard, coll. «nrf», 2014, 352 p.

Candea, Maria et Laélia Véron, Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique, Paris, La Découverte, coll. «Cahiers libres», 2019, 238 p.