L’oreille tendue de… Réjean Ducharme

Réjean Ducharme, l’Hiver de force, 1973, couverture

«Laïnou souffre trop pour dormir toute seule. On se relaie dans son lit. Une nuit c’est moi, l’autre c’est Nicole. On fait les infirmières diplômées et les Schéhérazade (“Sésame, ferme-toi puis dors”). C’est toute une job : platte puis pas payante. Elle ne dort pas plus que cinq minutes par fois. Dans son sommeil, ce raisonnement la saisit : “S’il m’aime il va revenir, il revient, je l’entends !” Elle se dresse, tend l’oreille, voit bien qu’il n’y a personne qui monte l’escalier.»

Réjean Ducharme, l’Hiver de force. Récit, dans Romans, Paris, Quarto Gallimard, 2022, 1951 p., p. 1033-1221, p. 1163-1164. Édition originale : 1973. Édition établie et présentée par Élisabeth Nardout-Lafarge. Vie & œuvre par Monique Bertrand et Monique Jean.

 

[Complément du jour]

Ne perdons jamais de vue l’immense fortune titrologique de ce roman.

L’oreille tendue de… Pierre Nepveu

Pierre Nepveu, Un os dans la neige, 2025, couverture

Le manchot

Je me suis réveillé sans peau,
et je ne sais plus s’il vaut encore la peine
de remettre mes mains sur la table,
de déposer mes mains rouges en offrande au monde.

Je préférerais avancer avec mon seul visage et mon seul cœur
vers les petites misères qu’étale cette époque
je n’aurais rien à donner ni à recevoir
je serais l’homme sans peau qui ne fait que marcher
avec des pensées violentes de compassion
et des gestes fous imaginés,
et comme un cliché je me coucherais
sous un pont ou un arbre mort,
seul, sans couverture,
les poumons essoufflés, les yeux vitreux,
déjà passé le grand colloque des vivants
et l’oreille tendue vers une dernière naissance.

Pierre Nepveu, Un os dans la neige, Montréal, Éditions du Noroît, 2025, 106 p., p. 32.