L’oreille tendue de… Laurent Mauvignier

Laurent Mauvignier, la Maison vide, 2025, couverture

«Quand j’étais adolescent et que du fond de mon lit, à l’étage, je me réveillais entre trois et quatre heures du matin lors d’une nuit d’été très claire, projetant sur les murs des silhouettes et les ombres des branches du cerisier venant danser sur le papier peint de la chambre, revenant de mon sommeil, j’ai souvent cru entendre les notes lointaines, mélancoliques et douces d’une sonate venue du rez-de-chaussée. Je restais dans mon lit et tendais l’oreille, mais c’était le vent dans les branches du cerisier, c’était le chien du voisin, de l’autre côté de la rue, qui tirait sur sa chaîne et la faisait vibrer comme un bagnard se traînant sur les routes, rien d’autre, et le sommeil m’emportait à nouveau, me traînant avec lui jusqu’au lendemain, où je n’osais même pas entrer dans le salon pour regarder le piano — ou alors furtivement, sur le pas de la porte, comme si un mur invisible m’empêchait d’aller le toucher, pourquoi pas l’ouvrir, non, impossible; pendant des années je n’ai pas pu entrer seul dans cette pièce trop grande, trop froide, trop compassée.»

Laurent Mauvignier, la Maison vide. Roman, Paris, Éditions de Minuit, 2025, 743 p., p. 69-70.

L’oreille tendue de… Jean-Christophe Réhel

Jean-Christophe Réhel, «Les ciseaux près des yeux», 2025, illustration

«Depuis, je vis à la goutte près. J’ai développé une oreille fine : je reconnais le son d’un robinet mal fermé à travers deux murs et une porte. Je tends l’oreille avant de me coucher, juste pour être certain qu’aucune fuite ne siffle quelque part dans la tuyauterie. Je rêve parfois que je marche dans un désert de porcelaine, entouré de lavabos vides et de douches desséchées. Je me réveille la gorge sèche, et je me verse un fond d’eau tiède, comme un alcoolique qui rationne son dernier verre. Prendre une douche pendant que quelqu’un rince une assiette, c’est devenu de la pure folie. Je chronomètre mes douches : trois minutes trente, pas plus. Les cheveux restent parfois pleins de savon, mais au moins, la pompe ne rugit plus. J’ai appris à aimer le bruit du silence. Le bruit de ne pas manquer d’eau.»

Jean-Christophe Réhel, «Les ciseaux près des yeux», le Devoir, le D magazine, «Le feuilleton de Jean-Christophe», 22-23 novembre 2025, p. 29.

L’oreille tendue de… Mauricio Segura

Maurice Segura, les Amandiers en fleurs, 2025, couverture

«À voix basse, ce qui m’oblige à tendre l’oreille, elle me raconte que pendant la dictature, au deuxième étage de ce lieu, à l’insu même des commerçants autour, des militaires torturaient à leur guise, de jour comme de nuit, sans que personne en sache rien, et qu’aujourd’hui encore aucune plaque n’en fait mention.»

Maurice Segura, les Amandiers en fleurs. Roman, Montréal, Boréal, 2025, 193 p., p. 38-39.

L’oreille tendue de… Hector Fabre

Hector Fabre, Chroniques, éd. de 2007, couverture

«Vous me faites l’honneur de me rendre visite et, tout naturellement, vous me demandez comment va l’abonnement. Je me dispose à vous répondre lorsque, tout à coup, je songe à un abonné qui se plaint de ne pas recevoir son journal régulièrement et que l’on va peut-être oublier encore. Je pars comme un trait et vous laisse la bouche béante, l’oreille tendue.»

Hector Fabre, «Journal et élections», 31 mai 1867, dans Chroniques, Montréal, Boréal, coll. «Boréal compact classique», 189, 2007, p. 143-149, p. 143. Postface, chronologie et bibliographie de Gilles Marcotte.