L’oreille tendue de… Laurent Mauvignier

Laurent Mauvignier, la Maison vide, 2025, couverture

«Quand j’étais adolescent et que du fond de mon lit, à l’étage, je me réveillais entre trois et quatre heures du matin lors d’une nuit d’été très claire, projetant sur les murs des silhouettes et les ombres des branches du cerisier venant danser sur le papier peint de la chambre, revenant de mon sommeil, j’ai souvent cru entendre les notes lointaines, mélancoliques et douces d’une sonate venue du rez-de-chaussée. Je restais dans mon lit et tendais l’oreille, mais c’était le vent dans les branches du cerisier, c’était le chien du voisin, de l’autre côté de la rue, qui tirait sur sa chaîne et la faisait vibrer comme un bagnard se traînant sur les routes, rien d’autre, et le sommeil m’emportait à nouveau, me traînant avec lui jusqu’au lendemain, où je n’osais même pas entrer dans le salon pour regarder le piano — ou alors furtivement, sur le pas de la porte, comme si un mur invisible m’empêchait d’aller le toucher, pourquoi pas l’ouvrir, non, impossible; pendant des années je n’ai pas pu entrer seul dans cette pièce trop grande, trop froide, trop compassée.»

Laurent Mauvignier, la Maison vide. Roman, Paris, Éditions de Minuit, 2025, 743 p., p. 69-70.

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