Le zeugme du dimanche matin et d’Eugène Cloutier

Anne-Marie Cloutier, Eugène Cloutier, 2021, couverture

«Me voilà chez moi, dans la région de Québec, aux abords de ma ville, de mon enfance, de mon adolescence, de mes vingt ans.»

Eugène Cloutier, le Canada sans passeport. Regard libre sur un pays en quête de sa réalité, Montréal, HMH, 1967, tome 2, p. 293, cité dans Anne-Marie Cloutier, Eugène Cloutier. Un Canadien errant, Montréal, Carte blanche, 2021, p. 166.

Parlons logement et rangement

Anne-Marie Cloutier, Eugène Cloutier, 2021, couverture

Soit les quatre phrases suivantes, tirées de parutions de l’année.

«Se rendant compte que les toilettes sont près du petit coqueron isolé où mon père travaille, elle se découvre une soudaine obsession pour le lavage de mains, qui l’amène, une fois sur deux, à le croiser par inadvertance et à engager la conversation» (Eugène Cloutier, p. 38).

«Alain, son appart, c’est un coqueron» (Mille secrets mille dangers, p. 122).

«L’air est encore plus chaud dans ce coqueron que dehors, Delphine se plante devant un climatiseur que Philippe a allumé avant de s’asseoir» (Jeux d’eau, p. 155).

«Les ouvriers l’appellent terrain de jeu parce qu’ils s’y lancent la balle pour se dégourdir après avoir dîné vite fait dans un coqueron attenant à l’usine» (Morel, p. 79).

Quatre coquerons, donc.

Définition d’Usito : «Local, espace de rangement exigu. […] Logement modeste et exigu.»

À votre service (pour les citations).

P.-S.—En effet : ce n’est pas la première fois que l’Oreille tendue fait dans l’immobilier. Voyez ici.

 

Références

Cloutier, Anne-Marie, Eugène Cloutier. Un Canadien errant, Montréal, Carte blanche, 2021, 253 p. Ill.

Farah, Alain, Mille secrets mille dangers. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 161, 2021, 497 p.

Grégoire, Julien, Jeux d’eau. Roman, Montréal, Del Busso éditeur, 2021, 212 p.

Raymond Bock, Maxime, Morel. Roman, Montréal, Le Cheval d’août, 2021, 325 p.

Les chandails de Roch Carrier

Roch Carrier, le Chandail de hockey, éd. de 1984, couverture

«But watch this here replay that shows the ref had absolutely
no reason to call a penalty on Carrier for wearing the wrong sweater
Keith Harrison, World Hockey Supremacy (A Transcript), 1998

L’écrivain Roch Carrier a beaucoup écrit sur Maurice Richard, le plus célèbre joueur de la plus célèbre équipe de hockey au monde, les Canadiens de Montréal.

En 1970, dans le roman Il est par là, le soleil, Philibert saute sur la glace du Forum de Montréal pour venger son idole, injustement attaquée par un joueur des Maple Leafs de Toronto (p. 52-55). En 2000, Carrier publie le Rocket, à la fois biographie et ode à un héros. Entre ces deux dates paraît un conte, «Une abominable feuille d’érable sur la glace», qui sera voué à un étonnant retentissement pancanadien sous le titre le Chandail de hockey / The Hockey Sweater. Roy MacGregor a rappelé le contexte de sa rédaction, d’abord pour la radio, dans les pages du Globe and Mail en décembre 2018.

L’intrigue du conte est simple. Le narrateur, dans son petit village rural du Québec des années 1940 — le Sainte-Justine décrit par John Willis en 2018 —, est un fan fini de Maurice Richard, dont il porte le chandail, le numéro 9. Quand vient le moment fatidique de remplacer ce chandail devenu trop vieux, sa mère écrit de sa plus belle plume à Mr. Eaton, celui du catalogue de vente par correspondance, pour en obtenir un nouveau. Son anglais n’est pas ce qu’il devrait être : elle commande en français et, au lieu du chandail tricolore, son fils reçoit le chandail honni entre tous, celui des Maple Leafs de Toronto. Voilà qui explique le titre original : par respect pour les valeurs maternelles, il portera «Une abominable feuille d’érable sur la glace», celle de la patinoire. Devant neuf «Maurice Richard en bleu, blanc, rouge» (éd. de 1979, p. 80), il sera ostracisé par les autres enfants, le chef d’équipe et le vicaire-arbitre. Il en sera fort marri.

La postérité de ce conte est phénoménale.

Il a été traduit en anglais par Sheila Fischman. Sheldon Cohen en a tiré un court métrage d’animation pour l’Office national du film du Canada, le Chandail / The Sweater, dont Carrier assure la narration, en anglais et en français (1980). Quand Maurice Richard meurt, en 2000, la revue les Canadiens lui rend hommage. Quelle image les services financiers Desjardins reproduisent-ils dans leur publicité commémorative ? Un tableau illustrant le conte : «On est tous des “Rocket” Richard», dit la légende (p. 2). L’astronaute canadien Robert Thirsk en avait apporté un exemplaire lors de sa mission à bord de la Station spatiale internationale en 2009. Il a ses entrées dans Wikipédia, en français, en anglais et en allemand. L’Orchestre symphonique de Toronto en a proposé une adaptation musicale pour son 90e anniversaire, en 2012. Cinq ans plus tard, dans le cadre des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, le Centre Segal de Montréal présentait la comédie musicale The Hockey Sweater : A Musical et celle-ci est appelée à être reprise. Son livret a été conçu par Emil Sher, avec des musiques et paroles de Jonathan Monro, dans une mise en scène de Donna Feore.

«Le chandail de hockey», sous sa forme écrite, sert de matériel pédagogique aussi bien en Colombie britannique et en Ontario qu’en Alberta et au Québec (Côté 1999; Bédard et Roy Robert 2006; Fradette 2010). Le didacticiel le Chandail de hockey / The Hockey Sweater (cédérom, 2006), destiné à l’enseignement du français ou de l’anglais langue seconde au Canada, s’appuie sur le court ménage d’animation de Cohen (Caws 2007; Serres 2008). Comme l’écrit Pasha Malla dans les pages du magazine The New Yorker en 2015, «Roch Carrier’s “The Hockey Sweater” is a foundational text in almost every Canadian classroom».

Des écrivains s’approprient le texte. En 2002, David Bouchard, sous le titre That’s Hockey, en propose une lecture féministe. Le narrateur de Des histoires d’hiver avec encore plus de rues, d’écoles et de hockey (2013) reçoit, d’un cousin ontarien, «le vrai équipement des Maple Leafs de Toronto».

Quand j’ai vu ça, j’ai dit à maman que jamais de la vie je porterais ça et j’ai pleuré pour être sûre qu’elle comprenne vite. Mais elle a dit que c’était excessivement bébé de pleurer pour une histoire d’équipement bleu et que c’était sûrement arrivé à d’autres avant moi et qu’il n’y avait pas de quoi faire une histoire avec ça (p. 110).

Inutile de préciser que, parmi ces «autres», il y a eu Roch Carrier et qu’il en a fait, lui, «une histoire».

Les premières lignes du «Chandail de hockey» ont été lisibles pendant des années sur le billet de banque de cinq dollars de la monnaie canadienne. D’un côté, un portrait de sir Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada de 1896 à 1911. De l’autre, une scène (évidemment) hivernale : à gauche, une petite fille glisse en toboggan et un adulte initie un enfant au patinage; à droite, sur fond de sapins enneigés, quatre enfants jouent au hockey; au centre, une petite fille qui manie le bâton et la rondelle, chandail numéro 9 sur le dos, le numéro immortalisé par celui qu’on a surnommé le Rocket; sous l’image de la jeune fille, ces phrases (nécessairement) bilingues :

Les hivers de mon enfance étaient des saisons longues, longues. Nous vivions en trois lieux: l’école, l’église et la patinoire; mais la vraie vie était sur la patinoire.
Roch Carrier
The winters of my childhood were long, long seasons. We lived in three places — the school, the church and the skating-rink — but our real life was on the skating-rink.

Ce sont les premières lignes du «Chandail de hockey». (Elles apparaissent en exergue au premier chapitre de la Surface de jeu, d’Hugo Beauchemin-Lachapelle, en 2020 [p. 18].)

Dans une photo officielle des Canadiens de Montréal, on voit Maurice Richard faire la lecture à ses petites filles : il leur lit un autre ouvrage pour la jeunesse, Un bon exemple de ténacité. Maurice Richard raconté aux enfants, mais, sur la table de chevet, le chandail de hockey est bien en vue (les Canadiens, p. 47). Voilà qui ne devrait pas étonner : selon Michael A. Peterman, il s’agit du «récit le plus populaire sur le hockey au pays» (2007, p. 154). Dans le quotidien The Globe and Mail, en 2014, Roy MacGregor va plus loin : c’est «the best-known, most-honoured short story this country has known», pas seulement dans le domaine du hockey, mais en général. On le dit plus volontiers au Canada anglais qu’au Québec : voilà une œuvre classique. Selon Anne Hiebert Alton, c’est «a symbol of Canadian identity» (2002, p. 5). Pour Amy J. Ransom, il s’agit d’«a beloved classic» (2014, p. 18 et p. 181) et d’une «beloved story» (p. 21). En 2001, l’ancien gardien de but Ken Dryden parlait de «perfect little book»; en 2019, il évoquait «the children’s classic» (2019, p. 42). Signalons toutefois, a contrario, un éloge publié par Louis Cornellier en 2019 : «Le chandail de hockey est […] un chef-d’œuvre, dont la portée dépasse la trame du sympathique récit narré par l’auteur.»

Pourquoi ce succès ? Quand Carrier publie son conte, il n’y a pas, comme aujourd’hui, des dizaines de textes sur le sport destinés à la jeunesse; il fait figure de pionnier, voire de modèle. Le texte est bref. Sa trame narrative repose sur une série d’oppositions tranchées et dès lors faciles à interpréter : les parents et les enfants, Montréal et Toronto, le français et l’anglais, les francophones et les anglophones, les Canadiens et les Maple Leafs, le jeune homme et le religieux plus vieux que lui. «Une abominable feuille d’érable sur la glace» reprend les grands traits du récit collectif sur le hockey : on découvre ce sport durant l’enfance, on le pratique à l’extérieur, il nourrit l’identité nationale, c’est un rituel (à côté de l’école et de l’Église). Le narrateur et ses coéquipiers s’identifient à une figure positive, tant chez les francophones (surtout) que chez les anglophones, Maurice Richard, qu’ils essaient d’imiter dans son apparence et dans son jeu. La morale du texte se résumerait ainsi : il faut aller au-delà des apparences pour découvrir ce qui nous unit les uns aux autres. N’est-ce pas son absence de complexité qui garantit la permanence du texte le plus connu de Roch Carrier ?

Le conte date de 1979. La dernière fois que les Canadiens ont affronté les Maple Leafs en séries éliminatoires ? La même année. La prochaine ? Ce soir. Dave Stubbs n’a pas manqué de faire le rapprochement.

P.-S.—Non, ni ce relevé ni la bibliographie qui suit ne sont exhaustifs.

P.-P.-S.—Foi d’Oreille tendue, Roch Carrier aurait prêté sa voix à une publicité hockeyistique télévisée en 2014.

 

Message d’enfant tiré de Maurice Richard. Paroles d’un peuple, 2008, p. 61

Illustration tirée de Michel Foisy et Maurice Richard fils, Maurice Richard. Paroles d’un peuple, 2008, p. 61

 

[Complément du 21 novembre 2021]

En 2019, les Éditions Petit homme republient l’album de Carrier et Cohen. En quatrième de couverture, on trouve deux citations : «Un classique. — The New York Times»; «La meilleure nouvelle canadienne jamais écrite. — The Globe and Mail». La première se défend; la seconde, moins.

 

Références

Alton, Anne Hiebert, «The Hockey Sweater : A Canadian Cross-Cultural Icon», Papers : Explorations into Children’s Literature, 12, 2, 2002, août 2002, p. 5-13. URL : <http://www.paperschildlit.com/pdfs/200210512.pdf>.

Beauchemin-Lachapelle, Hugo, la Surface de jeu. Roman, Montréal, La Mèche, 2020, 276 p.

Bédard, Frédéric et Cynthia Roy Robert, «Hockey et lecture», Québec français, 143, automne 2006, p. 71-73. URL : <https://www.erudit.org/fr/revues/qf/2006-n143-qf1179170/49498ac.pdf>.

Bouchard, David, That’s Hockey, Victoria, Orca Book Publishers, 2002, [s.p.]. Illustrations de Dean Griffiths. Version française : Ça, c’est du hockey !, Montréal, Les 400 coups, 2004, 31 p. Traduction de Michèle Marineau.

Les Canadiens, 15, 7, saison 1999-2000, 106 p. Ill. Édition spéciale. Dossier «Maurice Richard 1921-2000».

Carrier, Roch, Il est par là, le soleil, Montréal, Éditions du jour, coll. «Romanciers du jour», R-65, 1970, 142 p. Rééditions : Montréal, Stanké, coll. «10/10», 35, 1981, 160 p.; dans Presque tout Roch Carrier, Montréal, Stanké, 1996, 431 p.; Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, coll. «10/10», 206, 2009, 89 p.

Carrier, Roch, «Une abominable feuille d’érable sur la glace», dans les Enfants du bonhomme dans la lune, Montréal, Stanké, 1979, p. 75-81. Repris sous le titre le Chandail de hockey, Montréal, Livres Toundra, 1984, [s.p.]; Montréal, Éditions Petit homme, 2019, [s.p.]. Avec des illustrations de Sheldon Cohen. Repris partiellement dans Chrystian Goyens et Frank Orr, avec Jean-Luc Duguay, Maurice Richard. Héros malgré lui, Toronto et Montréal, Team Power Publishing Inc., 2000, p. 145.

Carrier, Roch, «The Hockey Sweater», dans The Hockey Sweater and Other Stories, traduction de Sheila Fischman, Toronto, Anansi, 1979, p. 75-81. Repris dans The Hockey Sweater, Montréal, Tundra Books, 1984, [s.p.]. Avec des illustrations de Sheldon Cohen. Repris dans Doug Beardsley (édit.), Our Game. An All-Star Collection of Hockey Fiction, Victoria, Polestar Book Publishers, 1997, p. 15-17, partiellement, dans Chrys Goyens et Frank Orr, avec Jean-Luc Duguay, Maurice Richard. Reluctant Hero, Toronto et Montréal, Team Power Publishing Inc., 2000, p. 146 et dans Michael P.J. Kennedy (édit.), Words on Ice. A Collection of Hockey Prose, Toronto, Key Porter Books, 2003, p. 47-50.

Carrier, Roch, le Rocket, Montréal, Stanké, 2000, 271 p. Réédition : le Rocket. Biographie, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, coll. «10/10», 2009, 425 p. Version anglaise : Our Life with the Rocket. The Maurice Richard Story, Toronto, Penguin / Viking, 2001, viii/304 p. Traduction de Sheila Fischman.

Caws, Catherine, «Review of Le Chandail de hockey CD-ROM», Language Learning & Technology, 11, 3, octobre 2007, p. 29-37. Ill. URL : <http://scholarspace.manoa.hawaii.edu/bitstream/10125/44116/1/11_03_review2.pdf>.

Le Chandail de hockey / The Hockey Sweater, cédérom, 3D Courseware/ Les Éditions 3D, 2006. Conception de Donna Mydlarski, Dana Paramskas, André Bougaïeff et Larry Katz. Contient le film d’animation le Chandail / The Sweater de Sheldon Cohen (1980).

Cohen, Sheldon, le Chandail / The Sweater, film d’animation de 10 minutes, 1980. Production : Office national du film du Canada.

Cornellier, Louis, «La Sainte Trinité québécoise», article électronique, Présence. Information religieuse, 15 octobre 2019. URL : <http://presence-info.ca/article/opinion/la-sainte-trinite-quebecoise>.

Côté, Jean-Denis, «Place au hockey !», Québec français, 114, été 1999, p. 82-85. URL : <https://www.erudit.org/fr/revues/qf/1999-n114-qf1200499/56195ac.pdf>.

Donegan Johnson, Ann, Un bon exemple de ténacité. Maurice Richard raconté aux enfants, [s.l.], Grolier, coll. «L’une des belles histoires vraies», 1983, 62 p. Illustrations de Steve Pileggi. Version anglaise : The Value of Tenacity. The Story of Maurice Richard, La Jolla, Value Communications, coll. «ValueTale», 1984, 62 p.

Dryden, Ken, «Sports. What could Mr. Eaton have been thinking ?», The Globe and Mail, 13 octobre 2001, p. D8. URL : <https://www.theglobeandmail.com/arts/what-could-mr-eaton-have-been-thinking/article763583/>.

Dryden, Ken, Scotty. A Hockey Life Like no Other, Toronto, McClelland & Stewart, 2019, viii/383 p. Ill. Traduction : Scotty. Une vie de hockey d’exception, Montréal, Éditions de l’Homme, 2019, 439 p. Préface de Robert Charlebois.

Foisy, Michel et Maurice Richard fils, Maurice Richard. Paroles d’un peuple, Montréal, Octave éditions, 2008, 159 p. Ill.

Fradette, Marie, «Le sport dans la littérature de jeunesse : représentations, valeurs et discours», Québec français, 157, printemps 2010, p. 43-46. URL : <https://www.erudit.org/fr/revues/qf/2010-n157-qf1503646/61508ac.pdf>.

Harrison, Keith, «World Hockey Supremacy (A Transcript)», Textual Studies in Canada. Canada’s Journal of Cultural Literacy / Études textuelles au Canada. Revue de l’éducation culturelle au Canada, 12, 1998, p. 19-23.

MacGregor, Roy, «The Hockey Sweater : An Enduring Simplicity», The Globe and Mail, 17 janvier 2014. URL : <https://www.theglobeandmail.com/sports/hockey/the-hockey-sweater-an-enduring-simplicity/article16397859/>.

MacGregor, Roy, «Roch Carrier’s The Hockey Sweater is a Constant Thread of Canadian Culture», The Globe and Mail, 7 décembre 2018. URL : <https://www.theglobeandmail.com/sports/article-an-allegory-about-canada-keeps-finding-new-life/>.

Malla, Pasha, «Too Different and Too Familiar : The Challenge of French-Canadian Literature», The New Yorker, 26 mai 2015. URL : <https://www.newyorker.com/books/page-turner/too-different-and-too-familiar-the-challenge-of-french-canadian-literature>.

Melançon, Benoît, les Yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle, Montréal, Fides, 2006, 279 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Nouvelle édition, revue et augmentée : Montréal, Fides, 2008, 312 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Préface d’Antoine Del Busso. Traduction : The Rocket. A Cultural History of Maurice Richard, Vancouver, Toronto et Berkeley, Greystone Books, D&M Publishers Inc., 2009, 304 p. 26 illustrations en couleurs; 27 illustrations en noir et blanc. Traduction de Fred A. Reed. Préface de Roy MacGregor. Postface de Jean Béliveau. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2012, 312 p. 42 illustrations en noir et blanc. Préface de Guylaine Girard.

Peterman, Michael A., «Les livres et autres écrits sur le sport», dans Carole Gerson et Jacques Michon (édit.), Histoire du livre et de l’imprimé au Canada. Volume III. De 1918 à 1980, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2007, p. 151-154.

Ransom, Amy J., Hockey, P.Q. Canada’s Game in Quebec’s Popular Culture, Toronto, University of Toronto Press, 2014, ix/265 p.

Robitaille, Marc, Des histoires d’hiver avec encore plus de rues, d’écoles et de hockey. Roman, Montréal, VLB éditeur, 2013, 180 p. Ill.

Serres, Linda de, «Analyse du didacticiel Le chandail de hockey», article électronique, Alsic, 11, 2, 2008. Ill. URL : <http://alsic.revues.org/index507.html>.

Willis, John, «In the Beginning Was the Sweater : L’abominable feuille d’érable of Ste-Justine», dans Jenny Ellison et Jennifer Anderson (édit.), Hockey. Challenging Canada’s Game. Au-delà du sport national, Gatineau et Ottawa, Musée canadien de l’histoire et Presses de l’Université d’Ottawa, coll. «Mercury», série «History Paper», 58, 2018, p. 85-96.

Ken et Scotty

Ken Dryde, Scotty, 2019, couverture

«He was a rink rat […], only with nine Stanley Cup rings.»

En 1983, un jeune retraité du hockey, Ken Dryden, l’ancien gardien de but des Canadiens de Montréal, publie ses souvenirs de joueur sous le titre The Game. Il y décrit ses relations avec son entraîneur, Scotty Bowman. Le portrait (p. 35-46, p. 166-169) est sans concession :

If you ask the players who have played for Bowman if they like him, most will stand shocked, as if the thought never occurred to them, as if the question is somewhat inappropriate, as if the answer is entirely self-evident. No, they will say, Scotty Bowman may be a lot of things, but he is not someone you like. A few, usually those who played for him the longest but who now no longer do so, might brigthen and answer quickly, as if they had thought about it, maybe a lot about it, in the years since.
«Yeah sure, I, I really respect the guy. I really admire him. He sure did a lot for me» (p. 37).

Il ne viendrait jamais à l’esprit d’un ancien joueur de Bowman de dire l’avoir aimé («like»). Respecter, voire admirer, pour certains, oui — mais pas aimer. Dryden est de ceux qui admirent ce «brillant» entraîneur, «le meilleur de son époque» : «He is complex, confusing, misunderstood, unclear in every way but one. He is a brilliant coach, the best of his time» (p. 38). Plus simplement, et malgré tout : «I like him» (p. 46).

Trente-six ans plus, Dryden vient de faire paraître une biographie de Bowman, Scotty. A Hockey Life Like no Other (en traduction : Scotty. Une vie de hockey d’exception).

Si vous espérez lire des potins sur la vie dans les vestiaires des équipes dirigées par Bowman, passez votre chemin : ce livre n’est pas pour vous. Vous trouverez plus de renseignements dans The Game ou dans les souvenirs de Serge Savard, un coéquipier de Dryden, que vient de faire paraître Philippe Cantin.

Si vous souhaitez avoir accès à la vie privée de Bowman, passez itou votre chemin. À part l’enfance verdunoise fort longuement décrite («Scotty was a Verdun kid, not a Montreal kid», p. 25) et quelques allusions à la vie familiale de Bowman, ce n’est pas l’objet premier de ce livre. L’introspection, ce n’est pas son fort : «down deeper, where he doesn’t often dwell» (p. 259), d’autant que c’est un homme de peu de mots : «nouns and verbs, and the occasional adjective, are enough» (p. 338).

Vous voulez en savoir plus sur les relations entre Bowman et Dryden ? Encore une fois, pour l’essentiel, il en est assez peu question, sauf quand le gardien, le jour où il s’est pris pour une diva, a été ramené à l’ordre par l’entraîneur (p. 185). Autrement, on est dans l’exercice d’admiration : pour Dryden, Bowman est le plus grand entraîneur de l’histoire du hockey, peut-être le plus grand entraîneur tous sports confondus (1244 victoires, 9 coupes Stanley).

De quoi s’agit-il alors ? Des réflexions de quelqu’un qui s’intéresse au hockey depuis… la fin des années 1930. Bowman, qui est né en 1933, est «a hockey watcher» (p. 260). C’est d’abord et avant tout l’entraîneur qui parle, dans des chapitres alternés : les uns sont biographiques (sa vie professionnelle), les autres sont des réflexions sur les huit plus grandes équipes que Bowman a vu jouer. Dans les derniers chapitres, Dryden et Bowman imaginent une série de matchs entre ces équipes pour désigner la plus grande de tous les temps. (Non, vous ne saurez pas laquelle.) Pour arriver à cela, ils ont conversé pendant des heures.

Observant le hockey sur plusieurs décennies, Bowman présente des équipes (voyez son évocation des Canadiens de Montréal de 1955-1956, p. 77-105), des joueurs (par exemple Jonathan Toews, p. 316 et suiv.) ou des administrateurs (au premier chef desquels Sam Pollock, son mentor, p. 187-193). Il fait aussi bien l’histoire du hockey, qui s’est beaucoup transformé sous ses yeux (sportivement, médiatiquement, économiquement), que celle du travail d’entraîneur : entre les entraîneurs du passé et ceux d’aujourd’hui, tout a changé, tant en matière de stratégie que d’informations disponibles. Sur ce double plan, le chapitre probablement le plus révélateur est le seizième : désormais retraité pour de bon du métier d’entraîneur, Bowman continue, à 86 ans, à suivre des masses de matchs pour essayer de comprendre l’évolution de son sport, cela dans ses aspects les plus fins.

On apprend donc des masses de choses à la lecture de Scotty. Cela étant, on notera que Ken Dryden n’est pas un auteur pressé, qu’il aime les détails, qu’il s’essaie parfois à des comparaisons laborieuses — entre Verdun, Québec et Verdun, France (p. 22-23) ou entre le défenseur Tim Horton et le café Tim Hortons (p. 351). Comme l’objet de son livre souffre d’une mémoire phénoménale, on se perd à l’occasion dans les anecdotes. Un lecteur qui a grandi dans les années 1970 à Montréal, quand Bowman y entraînait une équipe fabuleuse avec Dryden dans les buts, s’étonnera de l’absence d’un portrait de Guy Lafleur : Bowman reconnaît sa valeur, mais n’explique pas comment il a réussi à faire éclore ce joueur dont le début de carrière avait été si laborieux.

En 1983, Dryden disait aimer Bowman. Cela n’a pas changé, mais on voit désormais beaucoup mieux pourquoi.

P.-S.—Oui, ce Scotty-là.

P.-P.-S.—À Radio-Canada, à l’émission le 15-18, au micro d’Annie Desrochers, vendredi dernier, l’Oreille est allée discuter du livre. Ça s’écoute ici.

 

Références

Cantin, Philippe, Serge Savard. Canadien jusqu’au bout, Montréal, KO Éditions, 2019, 487 p. Ill. Avant-propos de Serge Savard.

Dryden, Ken, The Game. A Thoughtful and Provocative Look at a Life in Hockey, Toronto, Macmillan of Canada, 1984 (1983), viii/248 p.

Dryden, Ken, Scotty. A Hockey Life Like no Other, Toronto, McClelland & Stewart, 2019, viii/383 p. Ill. Traduction : Scotty. Une vie de hockey d’exception, Montréal, Éditions de l’Homme, 2019, 439 p. Préface de Robert Charlebois.

Choir

Philippe Cantin, Serge Savard. Canadien jusqu’au bout, 2019, couverture

Soit la phrase suivante, tirée de la biographie de Serge Savard, l’ancien défenseur des Canadiens de Montréal — c’est du hockey —, par Philippe Cantin, l’ancien journaliste de la Presse :

Quelques jours plus tard, Serge est assis sur la plage, où la montée rapide de la marée le surprend. Il tente de se relever à l’aide d’une de ses béquilles, mais celle-ci s’enfonce dans le sable et il pique une fouille mémorable (p. 139).

Serge Savard est donc tombé. En français populaire du Québec, cela peut se dire piquer une fouille.

Exemples romanesques :

«C’est d’ailleurs avec ce Peugeot qu’il avait piqué une fouille en dévalant une côte et s’était cassé la clavicule» (le Feu de mon père, p. 25).

«La Guité remontait à ce moment-là du cellier, les bras chargés de cruchons, et elle le mit en garde pour que personne pique de fouille par la trappe restée ouverte» (la Bête creuse, p. 103-104).

Faites attention.

P.-S.—Léandre Bergeron (p. 233) et Pierre DesRuisseaux (p. 156) ont plutôt prendre une fouille.

 

[Complément du 3 novembre 2019]

Ces fouilles, piquées ou prises, se trouvent dans l’Allume-cigarette de la Chrysler noire de Serge Bouchard (2019) :

J’avais dix-huit ans, imaginez la forme. Je sortais à peine d’une jeunesse tout en vélo, tout en courses, une enfance pleine de patinoires, de joutes de hockey, de baseball, pleine de poursuites et de combats simulés, de culbutes, de fouilles, d’essoufflements (p. 60).

 

[Complément du 19 décembre 2019]

Le poète Gérald Godin, dans les Cantouques (1967), rejoint Bergeron et DesRuisseaux : «je prends des fouilles je me désâme» (p. 35).

 

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

Bernard, Christophe, la Bête creuse, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 14, 2017, 716 p.

Bouchard, Serge, l’Allume-cigarette de la Chrysler noire, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 2019, 240 p.

Cantin, Philippe, Serge Savard. Canadien jusqu’au bout, Montréal, KO Éditions, 2019, 487 p. Ill. Avant-propos de Serge Savard.

Delisle, Michael, le Feu de mon père, Montréal, Boréal, 2014, 121 p.

DesRuisseaux, Pierre, Trésor des expressions populaires. Petit dictionnaire de la langue imagée dans la littérature et les écrits québécois, Montréal, Fides, coll. «Biblio • Fides», 2015 (nouvelle édition revue et augmentée), 380 p.

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