L’oreille tendue de… Pierre Nepveu

Pierre Nepveu, Géographies du pays proche, 2022, couverture

«Là où la politique n’est plus écoute, là où elle ne tend plus l’oreille aux complaintes humaines, à la douleur des corps et des esprits, aux drames des petites et grandes communautés, là où elle n’est plus que pouvoir et raison majoritaire, elle se condamne moralement elle-même.»

Pierre Nepveu, Géographies du pays proche. Poète et citoyen dans un Québec pluriel, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 2022, 249 p., p. 102.

Les zeugmes du dimanche matin et de Nicolas Guay

Nicolas Guay, Extension du domaine de tous les possibles, 2021, couverture

«Je cherche trop souvent mes mots et mes lunettes de lecture : pas de doute, je deviens vieux.»

«J’ai replacé mes lunettes sur mon nez et les choses dans leur contexte. La vie est belle les yeux fermés.»

«C’est dans son habituel accoutrement de nerd fini et l’indifférence générale que Gaston révéla n’avoir aucune orientation sexuelle.»

Nicolas Guay, Extension du domaine de tous les possibles. Aphorismes et autres petites choses, Le machin à écrire, 2021. Édition numérique.

Accouplements 188

Pierre Nepveu, Géographies du pays proche, 2022, couverture

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Nepveu, Pierre, Géographies du pays proche. Poète et citoyen dans un Québec pluriel, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 2022, 249 p.

«[Victor-Lévy Beaulieu] en visite chez les Allemands suggère plutôt que le vrai déficit, celui qui ne pardonne pas, est celui de la culture, faute de quoi le politique n’est que gestion bureaucratique de procédures et de processus, foisonnement de revendications, quand il ne devient pas un nationalisme identitaire satisfait de ses généralités et de ses stéréotypes, ceux que l’on nourrit sur soi-même (“c’est comme ça qu’on vit au Québec”) étant aussi néfastes que ceux dont on affuble les autres» (p. 150).

Melançon, Benoît, «Dossier dix ans. Portraits», Nouveau projet, 21, printemps-été 2022, p. 75.

«Ce que je nous souhaite pour les dix prochaines années : De sortir du provincialisme idéologique qui domine aujourd’hui l’État québécois. Quand j’entends le premier ministre actuel dire “Au Québec, c’est comme ça qu’on vit” ou défendre “nos valeurs”, je me sens exclu de son discours. Reconnaître la vraie diversité de la société québécois, ce serait bien.»

Fil de presse 038

Charles Malo Melançon, logo, mars 2021

Des publications sur la langue ? Servez-vous !

Aquino-Weber, Dorothée et Maguelone Sauzet (édit.), la Suisse romande et ses patois. Autour de la place et du devenir des langues francoprovençale et oïlique, Neuchâtel, Éditions Alphil, coll. «Glossaire des patois de la Suisse romande», 2022, 366 p.

Arnaud, Noël et Patrick Fréchet, Kouic. Anthologie des charabias, galimatias et turlupinades, Paris, Éditions du Sandre, 2021, 352 p.

Barbaud, Philippe, l’Instinct du sens. Essai sur la préhistoire de la parole, La Ciotat, AMH communications, 2021, 342 p.

Boudet, Martine (édit.), les Langues-cultures. Moteurs de démocratie et de développement, Vulaines sur Seine, Éditions du Croquant, coll. «Document», 2022, 278 p.

Bouveresse, Jacques, les Vagues du langage. Le «paradoxe de Wittgenstein» ou comment peut-on suivre une règle ?, Paris, Seuil, coll. «Liber», 2022, 672 p.

Bravo, Federico (édit.), Approches submorphémiques de l’espagnol. Pour une poétique du signifiant, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. «Rivages linguistiques», 2022, 290 p.

Brichant, Christophe et Sonia Perbal, Jurons, onomatopées & interjections. Petites & grandes histoires, Paris, Les Éditions de l’Opportun, 2022, 320 p.

Les Cahiers du dictionnaire, 13, 2021, 530 p. Dossiers «Dictionnaire et exemple» et «Dictionnaire, économie, entreprise», sous la direction de Celeste Boccuzzi, Giovanni Dotoli et Salah Mejri.

De Swaan, Abram, la Société transnationale. Langues, cultures et politiques, Paris, Seuil, coll. «Liber», 2022, 230 p. Traduit du néerlandais par Bertrand Abraham et de l’anglais par Sophie Renaut.

Diagne, Souleymane Bachir, De langue à langue. L’hospitalité de la traduction, Paris, Albin Michel, coll. «Bibliothèque Idées», 2022, 180 p.

Do-Hurinville, Danh-Thành, Patrick Haillet et Christophe Rey (édit.), Cinquante ans de métalexicographie : bilan et perspectives. Hommage à Jean Pruvost, Paris, Honoré Champion, coll. «Lexica Mots et dictionnaires», 41, 2022, 342 p.

Drigny, Juliette, Aux limites de la langue. La langue littéraire de l’avant-garde (1965-1985), Paris, Classiques Garnier, coll. «Études de littérature des XXe et XXIe siècles», 106, 2022, 505 p.

Du Vivier, Gérard, Grammaire françoise (1566). Briefve institution de la langue françoise expliquée en aleman (1568), Paris, Classiques Garnier, coll. «Textes de la Renaissance», 103, série «Traités sur la langue française», 2022 (2006), 185 p. Édition de Brigitte Hébert.

European Journal of Language Policy / Revue européenne de politique linguistique, 14, 1, 2022.

Gibourg, Pascal, Notes silencieuses. Réflexion sur le langage et le silence qui lui est propre. Essai, publie.net, 2022, 136 p.

Godart-Wendling, Béatrice et Sandra Laugier (édit.), les Usages de l’usage, Londres, ISTE éditions, coll. «Sciences cognitives», série «Les concepts fondateurs de la philosophie du langage», 9, 2022, 286 p.

Le Langage. Nature, structure, apprentissage, usage, Paris, Sciences humaines, coll. «Synthèse», 2022, 261 p.

Legallois, Dominique, Une perspective constructionnelle et localiste de la transitivité, Londres, ISTE Group, coll. «Sciences cognitives», série «Énonciation et syntaxe en discours», 4, 2022, 304 p.

Radjoul, Créoliser le québécois. Réflexions sur la langue, l’identité et le rapaillement, Montréal, Somme toute, coll. «Identité». 2022, 134 p.

Voir le compte rendu de l’Oreille tendue ici.

Setti, Nadia, Hypothèse d’une langue-mère. Théories études rêveries, Paris, L’Harmattan, coll. «Créations au féminin», 2022, 322 p.

Soulié, Julien, les Pourquoi du français. 100 questions (légitimes) que vous vous posez sur la langue française, Paris, First, 2022, 251 p.

Thiéry-Riboulot, Véronica, Laïcité : histoire d’un mot, Paris, Honoré Champion, coll. «Linguistique historique», 15, 2002, 606 p.

Weiss, Roger, Quand je serai grand, je serai bilingue !, Fouesnant, Yoran Embanner, 2022, 220 p.

Les limites de la passion

Radjoul, Créoliser le québécois, 2022, couverture

Radjoul Mouhamadou est né au Togo en 1986. Vivant au Québec depuis 2016, il a publié récemment un essai, sous son seul prénom (p. 74), Créoliser le québécois. Réflexions sur la langue, l’identité et le rapaillement. Il y expose, enfilade de métaphores et de néologismes à l’appui, sa «passion Québec» (p. 134). Celle-ci est incontestable. Cela dit, il n’est pas sûr que l’enthousiasme soit toujours le meilleur conseiller.

S’agissant d’«identité» et de «rapaillement» — pour reprendre les mots du sous-titre —, les sources de la pensée de Radjoul sont claires : d’une part, Édouard Glissant, de l’autre, Gaston Miron (dont il ne partage pourtant pas toutes les positions linguistiques). Sur le plan de la «langue», c’est moins clair, ce qui amène l’auteur à des propositions bien peu convaincantes, cela sur trois plans.

Le vocabulaire linguistique est fort imprécis. Radjoul croit à l’existence d’une langue autonome qui s’appellerait «le québécois», ce qui ne l’empêche pas de multiplier les étiquettes : «parlure» (passim) et «parler» (p. 84), «topolecte francophone» (p. 5), «ton québécois» (p. 10), «variété française d’Amérique du Nord» (p. 12), «phrasé québécois» (p. 36), «français parlé au Québec» (p. 38), «variante linguistique issue du français» (p. 43), «vernaculaire québécois» (p. 60), «tissu sonore québécois» (p. 65), «variant québécois» (p. 87), «variante francophone spécifique» (p. 121), «matériel linguistique québécois» (p. 121), etc. Il est difficile de distinguer ce qui relèverait de l’analyse documentée de la seule impression auditive.

Cette confusion terminologique est d’autant plus ennuyeuse qu’elle n’est appuyée sur aucune réelle description de cette «langue étrangère» (p. 41) au français que serait «le québécois». Aurait-elle une syntaxe propre ? Il est certes question de la «syntaxe approximative» du français québécois (p. 14), d’une «syntaxe standard […] parfois […] tellement bousculée qu’il n’en reste presque plus rien» (p. 38) et des «entorses» locales «aux règles de syntaxe» (p. 59), mais il n’y a pas, dans tout l’ouvrage, un seul exemple de particularisme syntaxique du français du Québec — pas un. Serait-il caractérisé, ce français, par son lexique ? Radjoul met en italique quelques mots du cru et disserte sur des expressions dans son dernier chapitre, mais de tels mots et expressions ne font pas une langue. Faudrait-il le singulariser par son accent ? L’auteur le refuse (p. 49 et suiv.). Disons-le simplement : Radjoul affirme que le français du Québec est une langue différente de toutes les autres, mais il ne le démontre jamais. (Pourquoi ? Parce que ce n’en est pas une. C’est une variété régionale de français.)

Dans de très nombreux passages, Radjoul en a contre l’essentialisme et la «fétichisation des langues» (p. 107). Fidèle à Glissant (p. 30), il ne cesse de préférer la Relation (ce qui change) à l’Être (ce qui serait fixe). Or, s’agissant de langue, il parle d’essences sans paraître s’en rendre compte. Quand il évoque le français de France, il est manifestement insensible à la variation régionale (p. 43) de cette langue réputée «hautaine et lointaine» (p. 39). Quand il chante les mérites du français du Québec, il ne tient aucun compte des contextes d’énonciation, comme si tous les Québécois, dans toutes les situations, s’exprimaient toujours avec le même registre de langue. S’il avait, par exemple, tenu compte de la langue des médias, il lui aurait été impossible de dissocier le français du Québec de ce qu’il appelle le «français standard» (p. 38, p. 59, p. 122, p. 128), cette chose qui n’est qu’une… essence fictive.

Vouloir proposer un «nouvel imaginaire des langues» (p. 58) ? Pourquoi pas. Sans souci démonstratif ni information solide ? Non.

P.-S.—L’auteur et son éditeur ont du mal avec les noms propres : à la même page sont confondus Naomie Fontaine et Naomi Fontaine (p. 21), Mila et Milan Kundera (p. 25), Albert Mémmi et Albert Memmi (p. 53), Louise Gauvin et Lise Gauvin (p. 82); le Franck Neuveu de la p. 57 est Franck Neveu. Ils ont aussi du mal avec la syntaxe (p. 23, p. 34, p. 40, p. 51, p. 68, p. 81, p. 83, p. 87, p. 100), avec l’accord (p. 42, p. 85, p. 119, p. 121, p. 125), avec les pléonasmes (p. 17, p. 111), avec des mots aussi simples que «debout» (p. 33) ou «parangon» (p. 129), et avec la typographie — pour deux «devenir-créole» avec trait d’union, il y en a autant sans (p. 113-119). Ça fait désordre.

P.-P.-S.—Non, Pointe-aux-Trembles ne fait pas partie des «toponymes énigmatiques enveloppés dans le mystère et la poésie» (p. 62); c’est la Commission de toponymie du Québec qui le dit. Non, Antoine Tanguay n’est pas écrivain (p. 85).

 

Référence

Radjoul, Créoliser le québécois. Réflexions sur la langue, l’identité et le rapaillement, Montréal, Somme toute, coll. «Identité», 2022, 134 p.