Le zeugme du dimanche matin et de Marco Micone

Marco Micone, On ne naît pas Québécois, on le devient, 2021, couverture

«nous sommes cent peuples venus de loin
partager vos rêves et vos hivers»

Marco Micone, «Speak what», dans On ne naît pas Québécois, on le devient, Montréal, Del Busso éditeur, 2021, 129 p., p. 37-42, p. 40

P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 29 juin 2021.

Identités

Marco Micone, On ne naît pas Québécois, on le devient, 2021, couverture

Depuis quelques années, au Québec, il y aurait un combat entre les identitaires et les diversitaires, appelés aussi, pour rester dans le registre de l’insulte, multiculturalistes ou interculturalistes. Les supposés identitaires, ces défenseurs d’une identité nationale forte, n’aimeront pas le plus récent livre de Marco Micone, On ne naît pas Québécois, on le devient (2021), dont le titre est inspiré du Deuxième Sexe (1949) de Simone de Beauvoir («On ne naît pas femme : on le devient»). Les supposés diversitaires, fréquemment accusés de renier leur identité au bénéfice d’un métissage délétère, s’y reconnaîtront un peu plus, mais peut-être pas complètement.

On ne naît pas Québécois, on le devient reprend, en large part, des textes que Micone a publiés depuis plus de 25 ans. Une double ligne de force y est récurrente : l’identité est une dynamique, pas une essence; cette identité prend clairement racine dans la condition socio-économique des uns et des autres («Il y a […] plus de similitudes entre un immigrant et un Québécois de même condition sociale qu’entre un défavorisé et un privilégié se réclamant de la même culture», p. 21). Il faut remercier Micone de ne jamais isoler les questions identitaires des conditions concrètes de leur construction et de leur expression. On le voit dans ses propos sur le monde du travail, mais aussi dans ceux sur «le système scolaire le plus inégalitaire au Canada» (p. 43), le québécois.

Micone a ses têtes de Turc. Il refuse le discours de «tous ceux qui ont intérêt à changer des problèmes sociaux en problèmes culturels» (p. 71). Immigré au Québec à l’adolescence, il n’apprécie guère la Coalition avenir Québec, ce «parti xénosceptique» (p. 97), ni son chef, l’actuel premier ministre du Québec, François Legault. Il n’hésite jamais à pourfendre l’économie néolibérale : un texte s’intitule «Tous contre les pauvres» (p. 109). Une loi récente, promulguée par le gouvernement de la CAQ lui déplaît particulièrement : «Il faut être d’une grande naïveté pour croire que la Loi 21, sur la laïcité de l’État, existerait sans la présence des musulmans» (p. 91). Quand il s’en prend à «un tonitruant essayiste coopté par la droite xénophobe hexagonale» (p. 104), on voit sans mal de qui il s’agit.

L’auteur a également le sens de la formule. Prenons ces trois variations sur un même thème :

«“Moi, voleuse de job ? S’il était possible de voler des jobs, j’en aurais volé une meilleure !” répétait ma mère en revenant de l’usine» (p. 27);

«Le français n’est pas en péril. La complexité de la situation linguistique exige de ceux qui l’analysent qu’on tienne compte de multiples critères et, surtout, qu’on désethnicise enfin la notion de francophone. Il serait dommage que les “voleurs de jobs” d’après-guerre deviennent maintenant des “voleurs de langue”» (p. 60);

«Au fil du temps, les “voleurs de jobs” d’après-guerre se sont mués en “voleurs de langue”, avant d’être supplantés par les “voleurs de laïcité”» (p. 73).

Micone refuse aussi bien le «marécage identitaire» (p. 16), la «forteresse identitaire» (p. 84) et le «bavardage identitaire» (p. 112) que l’«idéologie multiculturaliste» (p. 25). Il aime déplacer les questions, les aborder d’un point de vue inédit, s’opposer à la vulgate. Voilà qui est salutaire.

Cela étant, on n’a pas à être d’accord avec toutes ses affirmations. Le «mouvement souverainiste» serait «irréversible» (p. 51) ? On peut légitimement penser que ce n’est pas le cas et avancer que le (second) référendum de 1995 a mis le dernier clou dans le cercueil de l’indépendantisme. Faut-il refuser l’obsession de plusieurs à utiliser le critère de la langue maternelle pour mesurer l’avancée ou le recul du français au Québec ? Sans aucun doute — l’Oreille tendue a défendu cette position dans un texte en 2017 —, mais il faudrait se retenir d’accuser d’«eugénisme linguistique» (p. 75) ceux qui le font. Est-il vraiment nécessaire d’attaquer «un neurochirurgien prostré devant le dogme néolibéral» (p. 105) en faisant un jeu de mots balourd sur son patronyme ? Laissons-le plutôt à son oubli.

Autrement : lisez — et appréciez, dans une registre différent, l’épilogue, «Le village vide» (p. 125-129).

P.-S.—«Au Québec, l’immigrant multilingue a besoin de parler français, mais il n’a pas besoin du français pour parler» (p. 57) : l’Oreille ne peut que se réjouir d’entendre là l’écho de la célèbre phrase d’André Belleau, «Nous n’avons pas besoin de parler français, nous avons besoin du français pour parler» (1983, p. 6).

 

Références

Belleau, André, «Langue et nationalisme», Liberté, 146 (25, 2), avril 1983, p. 2-9; repris sous le titre «Pour un unilinguisme antinationaliste» dans Y a-t-il un intellectuel dans la salle ?, Montréal, Primeur, coll. «L’échiquier», 1984, p. 88-92; repris sous le titre «Pour un unilinguisme antinationaliste» dans Surprendre les voix, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 1986, p. 115-123; repris sous le titre «Langue et nationalisme», dans Francis Gingras (édit.), Miroir du français. Éléments pour une histoire culturelle de la langue française, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Espace littéraire», 2014 (3e édition), p. 425-429; repris sous le titre «Pour un unilinguisme antinationaliste» dans Surprendre les voix, Montréal, Boréal, coll. «Boréal compact», 286, 2016, p. 113-121. URL : <http://www.erudit.org/culture/liberte1026896/liberte1032296/30467ac.pdf>.

Melançon, Benoît, «La langue de mes fils», l’Inconvénient, 70, automne 2017, p. 24-25. Repris, partiellement, sous le titre «Comment naissent les langues de mes fils», le Devoir, 5 décembre 2017, p. A7. URL : <https://www.ledevoir.com/opinion/idees/514663/comment-naissent-les-langues-de-mes-fils>.

Micone, Marco, On ne naît pas Québécois, on le devient, Montréal, Del Busso éditeur, 2021, 129 p.

En rafale

Logo, Charles Malo Melançon, mars 2021

En vrac, ci-dessous, des notes sur quelques-unes des (re)lectures de l’Oreille tendue au cours des derniers mois.

Bouchard, Serge, Un café avec Marie, Montréal, Boréal, coll. «Papiers collés», 2021, 270 p.

Ce «parleur compulsif professionnel» (p. 117), cet «humain qui parle sans arrêt» (p. 183) s’est tu le 11 mai 2021. Il va nous manquer, pas seulement au sujet de Claude Provost.

Brea, Antoine, l’Instruction. Roman, Montréal, Le Quartanier, série «QR», 154, 2021, 310 p.

Conseil : tenez-vous loin du système judiciaire français, des gens qui y rendent la justice et des gens qui y écrivent («les abus de majuscules et les précautions de langage […] sont le trait propre de l’administration», p. 53).

Guèvremont, Germaine, le Survenant. Roman, Paris, Plon, 1954 (1945), 246 p. Suivi d’un «Vocabulaire».

On peut s’intéresser au personnage du «Grand-dieu-des-routes», celui qui donne son titre au roman. On peut lui préférer Angélina, notamment dans une belle scène de lecture (p. 42-45).

Hoedt, Arnaud et Jérôme Piron, Le français n’existe pas, Paris, Le Robert, 2020, 158 p. Préface d’Alex Vizorek. Illustrations de Xavier Gorce.

Vous n’aimez pas les puristes ? Eux non plus. Vous aimez Jean-Marie Klinkenberg ? Eux aussi.

Mauvignier, Laurent, Histoires de la nuit, Paris, Éditions de Minuit, 2020, 634 p.

Roman efficace dans le registre de la peur, avec une finale forte, qui a au moins deux cents pages de trop.

Messier, William S., Épique. Roman, Montréal, Marchand de feuilles, 2010, 273 p.

Parmi les questions intéressantes de ce roman : quel serait le meilleur superpouvoir, voler ou être invisible ?

Plamondon, Éric, Aller aux fraises. Nouvelles, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 159, 2021, 106 p.

L’Oreille avait beaucoup apprécié, d’Éric Plamondon, la trilogie 1984 (voir ici, par exemple). Elle avait pensé le plus grand mal de Taqawan (2017) et de Oyana (2019). De ce recueil, elle retient la nouvelle centrale, «Cendres», qui relève du genre de la tall tale.

Saint-Martin, Lori, Pour qui je me prends. Récit, Montréal, Boréal, 2020, 183 p.

L’hypothèse est osée : on peut choisir sa langue maternelle (en l’occurrence, ici, le français, contre l’anglais). On pourrait cependant être sensible à autre chose : il est au moins aussi difficile de quitter une langue que sa classe sociale.

Saule, Tristan [pseudonyme de Grégoire Courtois], Mathilde ne dit rien. Roman. Chroniques de la place carrée. I, Montréal, Le Quartanier, coll. «Parallèle», 02, 2021, 280 p.

«Thriller social» (quatrième de couverture), au contenu roboratif : «Tout peut arriver. Si elle a appris une seule chose de toute sa vie, c’est bien celle-ci. Le pire, sans aucun doute» (p. 106). Vivement la suite.

Thomas, Chantal, De sable et de neige, Paris, Mercure de France, coll. «Traits et portraits», 2021, 199 p. Avec des photos d’Allen S. Weiss.

Vous saviez, vous, qu’on peut skier sur les aiguilles de pin ou «grépins» (p. 137) ?

Turgeon, David, l’Inexistence. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 156, 2021, 219 p.

Il y a plusieurs David Turgeon (celui-ci, celui-là). En voici un nouveau. À lire comme les autres.

Verne, Jules, le Pays des fourrures. Le Canada de Jules Verne — I, Paris, Classiques Garnier, coll. «Bibliothèque du XIXe siècle», 77, 2020, 549 p. Ill. Édition critique par Guillaume Pinson et Maxime Prévost.

A-t-il déjà été noté que les personnages de Verne ont plus d’une fois pratiqué le surf géologique ? C’est le cas dans ce roman de 1872-1873 comme dans les Enfants du capitaine Grant en 1868.

La connaissance de Joseph

Victor-Lévy Beaulieu, Jos Connaissant, 1978, couverture

Il est arrivé à l’Oreille tendue d’utiliser l’expression jos connaissant sans l’expliquer. Mea maxima culpa.

Laissons de côté le personnage de Victor-Lévy Beaulieu, pour nous intéresser à l’expression. Qu’est-ce qu’un jos connaissant ?

Léandre Bergeron, en 1980, avec cet usage si particulier de l’ordre alphabétique qui le caractérise, n’a pas d’article à «Jos connaissant», mais il en a un à «Connaissant» :

Connaisseur. Instruit. I est pas mal connaissant en médecine. Un Jos connaissant. — Se dit par moquerie de celui qui prétend en savoir plus que les autres (p. 144).

Pierre DesRuisseaux, à sa place, a un article sur «Jos Connaissant» :

Être un (grand, p’tit) Jos Connaissant. Aussi : Faire son (Faire son p’tit) Jos Connaissant. Faire son connaissant, son savant (p. 185).

L’auteur du Trésor des expressions populaires donne un exemple tiré de l’œuvre de Raymond Lévesque. Tous les dégoûts sont dans la nature.

L’Oreille tendue a ses propres exemples, tous péjoratifs.

Chez Marie-Hélène Poitras :

et puis si tu joues un peu trop au p’tit Jos connaissant, je te jure que tu feras pas long feu ici (p. 62).

Chez Patrick Nicol :

Mon ami bourgeois, mon Ti-Jos Connaissant, j’aurais souhaité que tu tiennes ton rang au lieu de tout abandonner (p. 96).

Chez Stéphanie Neveu et Laurent Turcot, qui privilégient la graphie Joe :

Celui qui, trop rapidement, veut se mettre au-dessus des autres, sans avoir discuté, échangé ou montré sa valeur par la modestie et la contenance est considéré comme un m’as-tu-vu ou un «Joe Connaissant» (p. 27).

Petit ou pas, évitez de vous transformer en Jos Connaissant. Vous aurez été prévenus.

P.-S.—Ce n’est pas la première fois qu’il est question de connaissance ici.

 

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

DesRuisseaux, Pierre, Trésor des expressions populaires. Petit dictionnaire de la langue imagée dans la littérature et les écrits québécois, Montréal, Fides, coll. «Biblio • Fides», 2015 (nouvelle édition revue et augmentée), 380 p.

Neveu, Stéphanie et Laurent Turcot, Vivre et survivre à Montréal au 21e siècle, Québec, Hamac, coll. «Hamac-carnets», 2016, 185 p. Ill. Préface d’Alexandre Taillefer.

Nicol, Patrick, Terre des cons, Montréal, La mèche, 2012, 97 p.

Poitras, Marie-Hélène, Griffintown, Québec, Alto, coll. «Coda», 2013 (2012), 209 p.