In memoriam. Laurent Mailhot (1931-2021)

Portrait de Laurent Mailhot (1931-2021)

L’amitié de l’Oreille tendue pour Laurent Mailhot était ancienne.

Laurent a été son professeur à l’Université de Montréal dans un cours de deuxième année sur l’essai littéraire québécois (Arthur Buies, Pierre Vallières, André Belleau, etc.), puis son directeur de mémoire de maîtrise et son patron (comme moniteur, correcteur, documentaliste, secrétaire de rédaction et assistant de recherche). Ils ont été collègues. Ils ont écrit un livre et des articles ensemble, et dirigé un numéro de revue.

Cette énumération pourrait donner l’impression d’une relation strictement professionnelle; ce n’était pas du tout le cas. C’est un vieil ami — de plus de quarante ans, de la rue Piedmont à La Minerve, de Deschaillons-sur-Saint-Laurent à Trois-Rivières — et un vieux maître qui vient de mourir.

À l’été 2017, dans l’appartement où il est mort, il avait été clair : son plus grand bonheur dans la vie était de lire. De la littérature française comme de la littérature québécoise, il aura été tout un lecteur.

Un autoportrait : <https://www.erudit.org/fr/revues/lq/2007-n127-lq1198530/36749ac/>.

Un dossier sur lui : <https://www.erudit.org/fr/revues/lq/2007-n127-lq1198530/>.

Sur Wikipédia : <https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent_Mailhot>.

Plus récents livres parus :

Plaisirs de la prose (2005, prix de la revue Études françaises);

l’Essai québécois depuis 1845. Étude et anthologie (2005);

la Poésie québécoise. Des origines à nos jours (anthologie, avec Pierre Nepveu, 2007).

 

[Complément du 5 février 2021]

Le 23 octobre 1970, ce qui s’appelle alors le Département d’études françaises de l’Université de Montréal organise un colloque en l’honneur de Gaston Miron. Le poète, qui a reçu ce printemps-là le prix de la revue Études françaises pour son recueil l’Homme rapaillé, est alors emprisonné en vertu de la Loi sur les mesures de guerre. Avec ses collègues, Laurent Mailhot prend alors la parole (78e minute).

 

 

[Complément du 9 janvier 2021]

À l’invitation de Stéphane Vachon, l’actuel directeur d’Études françaises, l’Oreille tendue rend aujourd’hui hommage à son mentor sur le site de la revue. Ça se trouve ici.

L’étable lexicale

Bœuf, gravure de Jos. Scholz, 1829-1880, Rijksmuseum, AmsterdamLes amateurs de hockey connaissent le joueur réputé pour sa taille et son poids : «Un autre bœuf de l’Ouest devient le premier choix de l’organisation» (le Journal de Montréal, 15 septembre 2018). Oui, c’est de la langue de puck.

Ceux de football savent que, dans certaines situations de course, il vaut mieux mettre «du bœuf» sur la ligne offensive. Peu importe sa provenance, semble-t-il : taille et poids suffisent.

Il y a ces bœufs sportifs. Il y a aussi les beus des forces de l’ordre : «On a eu une maudite armée de bœufs sur le dos et tout ce que je sais, c’est qu’on s’est retrouvés menottés, Lewis et moi, et jetés à l’arrière d’une voiture de police» (Hockey de rue, p. 71). Ce beu-là est donc un poulet.

Le beu peut aussi être automobile : «J’ai été impressionné par les montagnes Rocheuses et les interminables cols que la pauvre Coccinelle traversait de peine et de misère sur son petit “beu” […]» (les Yeux tristes de mon camion, p. 40). Explication d’Ephrem Desjardins : «Sur un véhicule à transmission automatique, vitesse la plus basse ou 1re vitesse» (Petit lexique […], p. 46).

Qui a une face de bœuf n’inspire guère la sympathie : «Nos récits, nos photos refouleront les seuils qu’il aura fallu passer, les étapes indistinctes, le piétinement, les battements du cœur, les faces de bœufs des fonctionnaires, le contact visuel avec des inconnus, les accès de découragement» (Montréal-Mirabel, p. 70-71).

Cette face de bœuf peut aussi bien être un air de bœuf : «Albertine arbore son air de beu habituel […]» (la Grande Mêlée, p. 816).

Au cours du débat électoral tenu à Montréal la semaine dernière, une citoyenne a posé une question d’un ton bourru. Elle n’a pas été convaincue par les réponses qu’on lui a données («Pas tellement») et elle n’a pas regretté son expression faciale.

En revanche, de beu, pour caractériser la bravade, peut avoir valeur positive : «Au milieu de l’étonnement et de l’horreur qu’il a lus sur le visage du soldat, Édouard a cru deviner une espèce de respect, d’admiration peut-être, devant son front de beu, sa provocation. Son courage. Tenir tête, c’est le secret de tout ! Et la tenir haute !» (la Traversée du malheur, p. 1279)

Tant de bœufs, si peu de jours.

Illustration : gravure de Jos. Scholz, 1829-1880, Rijksmuseum, Amsterdam

 

Références

Bouchard, Serge, les Yeux tristes de mon camion, Montréal, Boréal, coll. «Boréal compact», 303, 2017 (2016), 212 p.

Desjardins, Ephrem, Petit lexique de mots québécois à l’usage des Français (et autres francophones d’Europe) en vacances au Québec, Montréal, Éditions Vox Populi internationales, 2002, 155 p.

Huglo, Marie-Pascale, Montréal-Mirabel. Lignes de séparation, Montréal, Leméac, 2017, 152 p.

Melançon, Benoît, Langue de puck. Abécédaire du hockey, Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 128 p. Préface de Jean Dion. Illustrations de Julien Del Busso.

Skuy, David, Hockey de rue, Montréal, Hurtubise, 2012 (2011), 232 p. Traduction de Laurent Chabin.

Tremblay, Michel, la Grande Mêlée (2011), dans la Diaspora des Desrosiers, préface de Pierre Filion, Montréal et Arles, Leméac et Actes sud, coll. «Thesaurus», 2017, 1393 p.

Tremblay, Michel, la Traversée du malheur (2015), dans la Diaspora des Desrosiers, préface de Pierre Filion, Montréal et Arles, Leméac et Actes sud, coll. «Thesaurus», 2017, 1393 p.

Langue de puck. Abécédaire du hockey (Del Busso éditeur, 2014), couverture

Pauvres amateurs

Bernard Arcand, Abolissons l’hiver !, 1999, couvertureEn 1999, l’anthropologue et essayiste Bernard Arcand publiait Abolissons l’hiver ! Son objectif : que ses lecteurs québécois réfléchissent à la saison froide et, par voie de conséquence, aux autres.

À un moment, il fait une liste des inconvénients de l’hiver :

Pendant cinq mois, il faut se méfier également des accidents. Glisser d’un toit qu’on déglace. Perdre pied sur un trottoir et se fracturer un os. Connaître l’infarctus qui suit une séance de pelletage déraisonnable; l’infarctus du citoyen moyen, grassouillet, fumeur aux taux de cholestérol élevé ou diabétique inconscient, qui, devant tant de neige, pique une sainte colère, puis s’éteint et monte au ciel. Être frappé par un camion de déneigement conduit par un chauffard. Être décapité par un câble d’acier au cours d’une promenade en motoneige. Culbuter sur la piste de descente quasi olympique du mont Sainte-Anne. Être englouti sous la glace trop mince d’un lac. Se lancer dans l’escalade d’un glacier escarpé. Jouer au hockey. Se faire happer par une souffleuse. Être kidnappé par le Yéti. Recevoir sur la tête un bloc de glace qui tombe du toit. Voir son pare-brise fracassé par un autre bloc qui se détache, sur la route, du camion qui vous précède. Recevoir une boule de neige derrière la tête. Un glaçon en plein cœur. Être aveuglé par la neige. Ne plus pouvoir détacher sa langue d’un barreau de métal. Se couvrir de ridicule en essayant de construire un igloo (p. 29-30).

«Jouer au hockey» serait un «accident» dont il faudrait «se méfier», au même titre que «Se faire happer par une souffleuse». Voilà qui est dur pour les amateurs de ce sport bien hivernal.

P.-S. — C’est en écoutant la livraison du 12 décembre 2015 de l’émission de radio C’est fou… (Radio-Canada) que l’Oreille s’est promis de lire Abolissons l’hiver !

P.-P.-S. — Dans une version préliminaire d’un article consacré au duo Bernard Arcand / Serge Bouchard, un vieil ami de l’Oreille, Laurent Mailhot, s’amusait du fait que le livre d’Arcand ait été publié aux éditions du… Boréal.

 

Références

Arcand, Bernard, Abolissons l’hiver ! Livre (très) pratique, Montréal, Boréal, 1999, 112 p.

Mailhot, Laurent, «Arcand et Bouchard : deux anthropologues dans les lieux dits communs», dans Plaisirs de la prose, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2005, p. 267-291.