Cachez ce fiacre que je ne saurais voir

Portrait d’Yvette Guilbert

Soit le passage suivant de La colline qui travaille (2024), l’excellent récit de Philippe Manevy :

Encouragée par ce premier succès, La Rouge, un peu grise déjà, lève le poing : Debout, les damnés de la terre ! Debout, les forçats de la faim ! Mais des protestations s’élèvent aussitôt : «Ah non ! Tu ne vas pas commencer à nous emmerder avec ta politique!» Les idées fusent. Une voix crie «Maurice Chevalier !», une autre «Mistinguett !», une autre encore «Le fiacre !», mais une dernière répond : «C’est trop cochon !» Et l’on en reste là.

Peut-être aurez-vous reconnu les paroles de «L’Internationale» et les noms de Maurice Chevalier et de Mistinguett. Mais qu’en est-il de ce «fiacre» dont le texte serait «trop cochon» pour être chanté ?

Il s’agit d’une chanson rendue célèbre par Yvette Guilbert. On y décrit des amours hippomobiles illicites.

Cela vous dit maintenant quelque chose ? Vous avez raison : l’Oreille tendue a déjà consacré un long article à ce type de manifestation des «fureurs de la locomotion» (Flaubert).

À votre service.

 

Illustration : portait d’Yvette Guilbert, photo déposée sur Wikimedia Commons

 

 

 

Références

Manevy, Philippe, La colline qui travaille. Récit, Montréal, Leméac, 2024, 283 p. Édition numérique.

Melançon, Benoît, «Faire catleya au XVIIIe siècle», Études françaises, 32, 2, automne 1996, p. 65-81. https://doi.org/1866/28660

L’oreille tendue de… Philippe Manevy

Philippe Manevy, la Montagne ardente, 2026, couverture

«Au commencement, ce ne sont que des apparitions furtives, au loin; un vrombissement, un éclat métallique dans un nuage de poussière, et tous interrompent la moisson en cours pour suivre la comète qui s’enfuit, tendre l’oreille vers le grondement qui monte et s’efface tout aussi vite. Quelques secondes, on a eu la preuve qu’un autre monde existe, un univers dont on soupçonnait jusqu’alors l’existence sans parvenir à l’imaginer vraiment; dans des villes lointaines, des hommes vivent dans un siècle plus neuf, fait de lumière, de vitesse et de bruit. Mais la chose a disparu aussi vite qu’elle était venue et l’on s’interroge du regard : est-ce qu’on a bien vu ?»

Philippe Manevy, la Montage ardente. Récit, Montréal, Leméac, 2026, 289 p., p. 128.

 

P.-S.—L’Oreille tendue a présenté ce texte le 9 juillet 2026.

Réglons deux choses avec Philippe Manevy

Philippe Manevy, la Montagne ardente, 2026, couverture

Dans son récit la Montagne ardente (2026), Philippe Manevy se montre sensible à la comparaison entre ses «deux pays» (p. 127, p. 279, p. 282), la France (d’origine) et le Québec (d’adoption).

C’est notamment le cas en matière d’accent (familial) :

Il n’en reste rien, aujourd’hui. Quand l’ai-je perdu ? Sans doute au cours de mes études parisiennes, où cette marque de provincialisme me semblait accentuer mon infériorité. L’effacement s’est opéré assez vite, puisqu’en deux ans à peine, je devisais comme n’importe quel intello de la rive gauche. Et c’est un dernier sujet d’étonnement : comment ai-je fait, moi qui suis incapable d’adopter le bon accent quand j’apprends une langue étrangère, moi qui ne parviens pas à me fondre dans la langue québécoise pour passer inaperçu ? Quelle force impérieuse m’a poussé à effacer, dans ma voix, celle de mon père et celle de [mon grand-père] Joseph ? (p. 108)

Réglons une première chose : la «langue québécoise», ça n’existe pas. Au Québec, on parle français, français du Québec, français québécois, mais pas une langue à part, différente du français. (Oui, c’est une des nombreuses marottes de l’Oreille tendue. Ça va mieux, merci.)

Réglons une deuxième chose : Philippe Manevy emploie, histoire de passer «inaperçu», quelques expressions locales. Des exemples ? «Mets ça dans ta pipe, Joseph […]» (p. 125). «Les soldats démobilisés comme lui font du pouce sur les routes […]» (p. 169). Resté en France, aurait-il écrit «veston» (p. 238) ou «veste» ?

L’intégration, bref, se passe bien.

P.-S.—Faut-il lire la Montagne ardente ? Oh ! que oui !

 

Référence

Manevy, Philippe, la Montage ardente. Récit, Montréal, Leméac, 2026, 289 p.

Mal typographique

Manuel d’utilisation d’une machine à écrire Underwood, couverture

Soit les deux phrases suivantes, tirées de textes québécois récents, la première d’un roman, la seconde d’un recueil d’articles.

«Enveloppé de frissons — mauvaise grippe — je rêve que tu es au pied de mon lit […].»

«Qu’on soit d’accord ou non avec ses coups — de gueule ou de chapeau — [ce critique] se révèle beaucoup en parlant des autres.»

Qu’ont-elles en commun ? Dans les deux cas, en bonne typographie française, il devrait y avoir une virgule après le deuxième tiret (—).

Comment l’expliquer ? Probablement pour une raison logicielle : la version anglaise de Microsoft Word retire automatiquement les virgules après le tiret (ce serait une règle de la typographie anglaise).

Il y a donc des éditeurs infoutus de configurer correctement leurs logiciels. En 2026. L’Oreille tendue pleure.

Aide lexicale instantanée

Michael Connelly, Ironwood, 2026, couverture

Vous écrivez ? Vous utilisez des mots dont vous n’êtes pas sûr qu’ils sont compris par tout le monde ? Vous ne voulez pas utiliser de glossaire ou de note de bas de page ? Tournez-vous vers l’aide lexicale instantanée ! La traduction en direct !

Exemples.

Bérubé, Renald, les Caprices du sport. Roman fragmenté, Montréal, Lévesque éditeur, coll. «Réverbération», 2010, 159 p.

«mon père fendait du bois près du hangar — on disait “la shed”» (p. 125).

Connelly, Michael, Ironwood. A Catalina Novel, New York, Boston et Londres, Little, Brown and Company, 2026, 325 p.

«I’ll talk to him and make sure we don’t get mushroomed — kept in the dark» (p. 93).

«Venice was adjacent to Marina del Rey, the largest man-made harbor for recreational boats on the continent. It was home to several private yacht clubs and offered some of the most expensive dockage in California — hence the name Marina del Rey, which translated to “the King’s Dock”» (p. 304)

Votre lectorat vous remerciera !