L’étable lexicale

Bœuf, gravure de Jos. Scholz, 1829-1880, Rijksmuseum, AmsterdamLes amateurs de hockey connaissent le joueur réputé pour sa taille et son poids : «Un autre bœuf de l’Ouest devient le premier choix de l’organisation» (le Journal de Montréal, 15 septembre 2018). Oui, c’est de la langue de puck.

Ceux de football savent que, dans certaines situations de course, il vaut mieux mettre «du bœuf» sur la ligne offensive. Peu importe sa provenance, semble-t-il : taille et poids suffisent.

Il y a ces bœufs sportifs. Il y a aussi les beus des forces de l’ordre : «On a eu une maudite armée de bœufs sur le dos et tout ce que je sais, c’est qu’on s’est retrouvés menottés, Lewis et moi, et jetés à l’arrière d’une voiture de police» (Hockey de rue, p. 71). Ce beu-là est donc un poulet.

Le beu peut aussi être automobile : «J’ai été impressionné par les montagnes Rocheuses et les interminables cols que la pauvre Coccinelle traversait de peine et de misère sur son petit “beu” […]» (les Yeux tristes de mon camion, p. 40). Explication d’Ephrem Desjardins : «Sur un véhicule à transmission automatique, vitesse la plus basse ou 1re vitesse» (Petit lexique […], p. 46).

Qui a une face de bœuf n’inspire guère la sympathie : «Nos récits, nos photos refouleront les seuils qu’il aura fallu passer, les étapes indistinctes, le piétinement, les battements du cœur, les faces de bœufs des fonctionnaires, le contact visuel avec des inconnus, les accès de découragement» (Montréal-Mirabel, p. 70-71).

Cette face de bœuf peut aussi bien être un air de bœuf : «Albertine arbore son air de beu habituel […]» (la Grande Mêlée, p. 816).

Au cours du débat électoral tenu à Montréal la semaine dernière, une citoyenne a posé une question d’un ton bourru. Elle n’a pas été convaincue par les réponses qu’on lui a données («Pas tellement») et elle n’a pas regretté son expression faciale.

En revanche, de beu, pour caractériser la bravade, peut avoir valeur positive : «Au milieu de l’étonnement et de l’horreur qu’il a lus sur le visage du soldat, Édouard a cru deviner une espèce de respect, d’admiration peut-être, devant son front de beu, sa provocation. Son courage. Tenir tête, c’est le secret de tout ! Et la tenir haute !» (la Traversée du malheur, p. 1279)

Tant de bœufs, si peu de jours.

Illustration : gravure de Jos. Scholz, 1829-1880, Rijksmuseum, Amsterdam

 

Références

Bouchard, Serge, les Yeux tristes de mon camion, Montréal, Boréal, coll. «Boréal compact», 303, 2017 (2016), 212 p.

Desjardins, Ephrem, Petit lexique de mots québécois à l’usage des Français (et autres francophones d’Europe) en vacances au Québec, Montréal, Éditions Vox Populi internationales, 2002, 155 p.

Huglo, Marie-Pascale, Montréal-Mirabel. Lignes de séparation, Montréal, Leméac, 2017, 152 p.

Melançon, Benoît, Langue de puck. Abécédaire du hockey, Montréal, Del Busso éditeur, 2014, 128 p. Préface de Jean Dion. Illustrations de Julien Del Busso.

Skuy, David, Hockey de rue, Montréal, Hurtubise, 2012 (2011), 232 p. Traduction de Laurent Chabin.

Tremblay, Michel, la Grande Mêlée (2011), dans la Diaspora des Desrosiers, préface de Pierre Filion, Montréal et Arles, Leméac et Actes sud, coll. «Thesaurus», 2017, 1393 p.

Tremblay, Michel, la Traversée du malheur (2015), dans la Diaspora des Desrosiers, préface de Pierre Filion, Montréal et Arles, Leméac et Actes sud, coll. «Thesaurus», 2017, 1393 p.

Langue de puck. Abécédaire du hockey (Del Busso éditeur, 2014), couverture

Une nouvelle saison

Les Canadiens de Montréal entreprennent leur saison 2010-2011 ce soir contre les Maple Leafs de Toronto. Le moment est propice pour parler des gens qui entourent les hockeyeurs, leurs dirigeants et les innombrables commentateurs officiels.

Il y a les partisans, certains déraisonnables, d’autres parfaitement posés. Parmi ces derniers, il y a l’Oreille tendue, qui a attendu hier quatre pleines heures avant de télécharger sur son iPhone l’application LP Hockey (la Presse hockey).

Ces partisans, raisonnables ou pas, ont souvent tendance à se transformer en gérants d’estrade, toujours prêts à échanger Untel, à faire jouer tel autre, à remplacer l’entraîneur.

Parmi les partisanes — on ne sache pas que cela se pratique beaucoup chez les hommes —, il faut faire une place à part à celles qui sont prêtes à offrir leur corps sur l’autel du sport national. En anglais, on appelle ces groupies particulièrement délurées des puck bunnies; plus crûment, le magazine Urbania parle des plottes à puck.

Ces partisans sont connus. Mais que sait-on de ces travailleurs de l’ombre qui aident à la formation linguistique des hockeyeurs ? Trop peu de choses.

Il fut une époque, déjà lointaine, où le français occupait une place de choix dans le vestiaire des Canadiens. La situation s’est transformée, au point où il peut arriver que le capitaine de l’équipe ne puisse pas s’exprimer dans la langue de René Lecavalier. Cela a été le cas pour Saku Koivu; c’est aujourd’hui le cas pour Brian Gionta, tout nouvellement nommé, même s’il a promis d’essayer de baragouiner le français sous peu. (Par rapport à ses coéquipiers, Gionta n’est pas très grand. À une certaine époque, on aurait parlé du «diminutif Brian Gionta». C’est un autre débat.)

Un dramaturge a déjà consacré quelques répliques à l’apprentissage du français par les joueurs des Canadiens : Rick Salutin, dans les Canadiens, une pièce rédigée avec la collaboration d’un ex-gardien des buts de l’équipe, Ken Dryden, met en scène Mlle Miron, une professeure de langue exerçant pour la première fois au Forum de Montréal (p. 121-133).

Il est difficile de la distinguer des autres — «All those French teachers look the same» —, mais le jour où elle entre en classe, lui, est tout particulier : c’est le 15 novembre 1976, jour de la première accession au pouvoir du Parti québécois.

Au début de la leçon, Mlle Miron commence par se plaindre du fait que les cours sont très irréguliers — trois en cinq semaines —, ce qui n’est pas optimal, étant donné le «niveau primitif» des élèves (ils ne sont que quatre). Rapidement, la colère fait place à l’insatisfaction : «Mais qui êtes-vous donc ? Des freaks du bilinguisme ?» Ce n’est qu’alors qu’elle se rend compte qu’elle s’adresse aux joueurs des Canadiens.

Après une discussion sur les bienfaits et les limites du bilinguisme, la leçon se terminera en chanson :

Un gros paycheque !
Un gros jockstrap !
Des belles bretelles !
Un chandail propre !
Des beaux bas blancs !
Des bonnes jambières !
Des épaulettes !
Des beaux patins !

Ni partisane, ni puck bunny, Mlle Miron est dans une catégorie à part, soucieuse à la fois de langue et de sport. Elle sera peu entendue.

 

[Complément du 15 novembre 2013]

On vient d’apprendre que les Canadiens de 2013 suivent eux aussi des cours de français.

 

Références

Salutin, Rick, avec la collaboration de Ken Dryden, Les Canadiens, Vancouver, Talonbooks, 1977, 186 p. Ill. «Preface» de Ken Dryden.

Urbania, 21, automne 2008, 82 p. Ill. Dossier «Spécial hockey».

Sport(ique)(ic)

Énigmatique : «l’énigmatique ailier devra batailler avec lui-même toute la saison» (site du Réseau des sports, 29 septembre 2009); «L’énigmatique numéro 74 ne sera pas du voyage» (site de Radio-Canada, 1er avril 2010). Parmi les Kostitsyn qui jouent pour les Canadiens de Montréal — c’est du hockey —, vous choisissez votre énigmatique Bélarusse, le 46 (Andrei) ou son frère Sergei (le 74).

Poétique : «Nous pourrons continuer d’observer les faits et gestes de l’un des receveurs de passes les plus poétiques à avoir jouer [sic] au football» (la Presse, 15 mai 2010, cahier Sports, p. 8). Il s’agit bien sûr de Ben Cahoon, des Alouettes de la Ligue canadienne de football.

Prolifique : «“Je suis vraiment très content que tout ait fonctionné et je me réjouis déjà vraiment d’arriver lundi à Hambourg”, a déclaré le prolifique buteur néerlandais, âgé de 33 ans», Ruud van Nistelrooy; c’est la Presse du 23 janvier 2010 qui le dit.

(Cela pose un problème de langue. Par définition, le buteur est prolifique; sinon, il ne serait pas un buteur. Buteur prolifique n’est-il pas pléonastique ?)

 

[Complément du 9 juin 2010]

Grâce à la Lettre d’information de Gallica (Bibliothèque nationale de France) datée de juin 2010, l’Oreille tendue découvre le mot sphéristique. Définition de l’Encyclopédie méthodique : «On désignait sous ce nom chez les anciens, les différents jeux ou exercices pour lesquels on employait une balle.» Article complet à http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58282813.image.f000278?xtor=ES-1.

 

[Complément du 14 juin 2010]

À la radio de Radio-Canada hier : «le flegmatique Roger Federer».

 

[Complément du 15 octobre 2011]

Une preuve de plus que le Russe, par essence, est énigmatique. Ça se trouve en p. 8 du cahier Sports de la Presse du 15 octobre et ça porte sur le joueur de hockey Kirill Kabanov : «Après un début de parcours tortueux dans la LHJMQ à Moncton, l’énigmatique Russe de 19 ans a débloqué à Lewiston l’an dernier, surtout lors des séries alors qu’il a été jumelé à Michael Chaput.»

 

[Complément du 2 janvier 2012]

Le Russe a les mêmes traits en français et en anglais, et certains anglophones ont même pu parler de «facteur russe» : «There is a long string of stereotypes that the hockey world applies to Russian players. They are called “enigmatic”—sometimes referred to as “the Russian factor”—and often dismissed as greedy players interested only in themselves, not their teams» (Roy MacGregor, Wayne Gretzky’s Ghost and Other Tales from a Lifetime in Hockey, Toronto, Random House Canada, 2011, xx/369 p., p. 364).

 

[Complément du 20 octobre 2013]

S’il faut en croire la Presse+ du jour, il existerait aussi des «tirs poétiques».

 

[Complément du 4 août 2014]

Scientifique ? Pourquoi pas : «le scientifique joueur de centre Jos Primeau» (la Patrie, 10 août 1936). Merci à @JrmiPerrault pour la citation.

 

[Complément du 25 juillet 2015]

Les Canadiens de Montréal viennent d’engager, pour un an, Alexander Semin : «On le dit au mieux énigmatique, au pis carrément désintéressé» (la Presse+).

 

[Complément du 20 septembre 2015]

Dans la Presse+ du jour : «Et il y a un certain Semin qui, jusqu’ici, a réussi sa rentrée montréalaise. L’énigmatique Russe a au minimum rassuré ceux qui craignaient que sa blessure à un poignet ne le gêne encore.» Encore.

 

[Complément du 2 octobre 2017]

Alexander Radulov ? La Presse+ du jour le présente ainsi : «l’énigmatique attaquant russe». Plus ça change…

 

[Complément du 19 juin 2019]

En français dans le texte : «Podkolzin était attendu dans les cinq premiers choix pendant une bonne partie de la saison, mais une prestation en demi-teinte au Championnat du monde U18 lui a fait mal, et l’effet de récence joue parfois gros. Le facteur russe aussi» (la Presse+, 19 juin 2019).

Chronique faunique

Passage étonnant dans un texte du Devoir consacré à la pornographie numérique :

Couples hétérosexuels, homosexuels, transsexuels, jeunes collégiennes en chaleur, couguars, cuirette et compagnie, tout est là en provenance des productions d’aujourd’hui, comme des studios des années 70.

Faut-il entendre, couguars obligent, une allusion à la zoophilie ?

Que nenni : les couguars sont ces femmes, moins jeunes qu’elles ne l’ont déjà été, qui prennent des amants (beaucoup) moins âgés qu’elles.

La morale est sauve (en quelque sorte).

 

[Complément du 11 septembre 2012]

La couguar pourrait aussi se faire pygmalionne. Qu’on se le dise.

 

[Complément du 5 juin 2018]

Dans Gens du milieu, de Charles-Philippe Laperrière (2018), l’accord en genre, dans la phrase suivante, ne porte donc pas à confusion :

Héritier déserteur, fils de grande fortune magnétisé par son propre écrasement, ce Gaétan-là aurait trouvé tout de suite son content dans la fumée épaisse des Craven A, la bonne vieille bohème soûlographique, la fraternité de comptoir et, au fond de la nuit, la joie, futile et fugitive, en cette sorte d’affection froide qu’offrent les péripatéticiennes et les cougars blessées (p. 170-171).

Oui, on peut dire couguar ou cougar, selon le Petit Robert (édition numérique de 2014), qui propose la définition suivante : «Femme quadragénaire ou quinquagénaire qui recherche et séduit des hommes beaucoup plus jeunes qu’elle.»

 

Références

Guglielminetti, Bruno, «Technologie. L’industrie de la pornographie en ligne se sent menacée par le piratage», le Devoir, 10 mai 2010, p. B7.

Laperrière, Charles-Philippe, Gens du milieu. Légendes vivantes, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 121, 2018, 178 p.

Grosse fatigue

Les séries éliminatoires de la Ligue nationale de hockey sont éreintantes — pour les joueurs, mais aussi, semble-t-il, pour les journalistes.

Hier, le masculin disparaissait inopinément sous la plume de Marc Antoine Godin, qui parlait de «belles éloges» (la Presse, 13 mai 2010, cahier Sports, p. 4).

Avant-hier, faisant le portrait de Maxime Lapierre, l’«agitateur» des Canadiens de Montréal, le même journaliste écrivait : «Lapierre continue de se distinguer au niveau du verbiage» (la Presse, 12 mai 2010, cahier Sports, p. 3).

On doit espérer que les quelques jours de congé dont profitent les joueurs des Canadiens soient également profitables à ceux qui chantent leurs exploits.

P.-S. — Clément Gignac, le ministre du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation du Québec, doit être un amateur de hockey. Durant la période des questions à l’Assemblée nationale cette semaine, il a clamé sa «fierté d’être “au niveau” de [son] gouvernement». (Merci à Antoine Robitaille, grand pourfendeur de au niveau de.)