Denis Coderre et le lexique de l’imbibition

 

Denis Coderre à côté de la statue de Jean Drapeau, Montréal, 2 juin 2021Denis Coderre a déjà été maire de Montréal et il souhaite le redevenir. Dans le cadre de sa campagne électorale, il multiplie les déclarations, toutes plus réjouissantes les unes que les autres.

Nouvel exemple cet après-midi : s’il est élu, il voudrait interdire la consommation d’alcool après 20 h dans les parcs de la ville, histoire de «protéger les gens contre eux-mêmes».

Les réseaux sociaux se régalent depuis, en comparant l’aspirant omnimaire à des hommes politiques du passé, Pacifique Plante ou Jean Drapeau (celui de la statue ci-dessus). On a même évoqué la Ligue de tempérance.

C’est aussi vrai sur le plan du lexique. Que faut-il interdire ? Le fait de «prendre un coup» et, par voie de conséquence, la «boisson». Sur le plan du vocabulaire de l’imbibition, Denis Coderre est aussi un homme d’un autre âge.

À lire jusqu’à la fin

Église St. Michael, Montréal

Carnet d’un promeneur dans Montréal (2020), de Dinu Bumbaru, est un beau livre, plein d’informations et de découvertes.

Formé en architecture et en conservation, Bumbaru défend le patrimoine montréalais depuis plusieurs années, notamment à Héritage Montréal. Il se déplace à pied et en autobus (p. 13, p. 75, p. 93) et, de ses promenades, il a rapporté des milliers de dessins; il en donne près de 200 à voir dans ce livre, qu’il accompagne de courts textes.

Sans élever le ton, il suit l’évolution de l’occupation de l’espace montréalais. Il ne semble guère enthousiaste devant le nouveau Centre hospitalier de l’Université de Montréal (p. 18, p. 61, p. 69), mais il apprécie l’édifice des Hautes études commerciales (p. 133). Il a ses lieux de prédilection : Outremont, l’avenue du Parc, le boulevard Saint-Laurent. Par touches brèves, il fait renaître des lieux disparus (p. 24, p. 79, p. 171), il s’inquiète de l’avenir (p. 52, p. 102, p. 188), il critique (p. 77, p. 85, p. 120, p. 126, p. 165, p. 198), il rappelle l’histoire de l’architecture de la ville (noms propres, dates, événements). Il saisit aussi bien le modeste alignement de balcons à Outremont (p. 111) que la place de l’oratoire Saint-Joseph dans le paysage monumental (p. 191-193). Et, surtout, ces choses vues (Victor Hugo est en épigraphe) donnent le goût de découvrir certains sites ou de retourner voir avec de nouveaux yeux des lieux connus.

Ce promeneur est sensible au concret et, donc, aux bagels. Sans aller jusqu’à comparer les new-yorkais aux montréalais, il évoque les «bageleries» où on les cuisine (p. 75) et une église qui les honorerait. Qui ne lirait pas l’ensemble du livre pourrait s’interroger sur l’existence de l’«église St. Michael of the Bagels», dans le Mile End (p. 117). On apprend plus tard qu’il s’agit «de l’église St. Michael dite “of the Bagels”» (p. 140). Ce «dite» change considérablement la perspective religieuse.

Voilà une autre bonne raison de lire Dinu Bumbaru jusqu’à la fin.

 

Illustration disponible sur Wikimedia commons

 

Référence

Bumbaru, Dinu, Carnet d’un promeneur dans Montréal, Montréal, La Presse, 2020, 198 p. Ill.

Point(s) de vue

Deux couvertures de Jean Echenoz

On le sait : tout, dans la vie, est affaire de point de vue. (On trouvera une démonstration de cette vérité universelle ici même, le 7 octobre 2013, s’agissant d’une activité sexuelle doublement consentie.)

Autre exemple celui-là, chez Jean Echenoz.

L’Oreille tendue a déjà cité ce passage de Je m’en vais (1999) :

Vous allez sur Toulouse ? lui demande Baumgartner.

La jeune femme ne répond pas tout de suite, son visage n’est pas bien distinct dans la pénombre. Puis elle articule d’une voix monocorde et récitative, un peu mécanique et vaguement inquiétante, qu’elle ne va pas sur Toulouse mais à Toulouse, qu’il est regrettable et curieux que l’on confonde ces prépositions de plus en plus souvent, que rien ne justifie cela qui s’inscrit en tout cas dans un mouvement général de maltraitance de la langue contre lequel on ne peut que s’insurger, qu’elle en tout cas s’insurge vivement contre, puis elle tourne ses cheveux trempés sur le repose-tête du siège et s’endort aussitôt. Elle a l’air complètement cinglée (p. 194).

Le lecteur est alors appelé à voir la scène avec les yeux de Baumgartner (qui est peut-être Louis-Philippe, mais c’est une autre histoire). Deux ans plus tôt, dans Un an (vous suivez ?), ce n’est pas tout à fait la même chose :

Vous allez vers Toulouse ? fit une voix d’homme. Victoire acquiesça sans se tourner vers lui. Elle était hagarde et ruisselante et semblait sauvage et mutique et peut-être mentalement absente. […] Elle s’endormit sur son siège avant que ses cheveux soient secs (p. 70).

Sur ou vers ? La question est d’importance.

 

Références

Jean Echenoz, Je m’en vais, Paris, Éditions de Minuit, 1999, 252 p.

Echenoz, Jean, Un an, Paris, Éditions de Minuit, 1997, 110 p.

Le meilleur des mondes commerciaux

L’oreille de l’Oreille tendue s’est tendue devant ce tweet de @LeaStreliski :

 

Hier, en effet, les concepteurs du projet montréalais Royalmount — ce beau nom français — ont fait paraître une publicité pleine page dans le quotidien le Devoir. (Ils ont aussi un site Web, royalmount.com, dont la page d’accueil est, évidemment, en anglais.)

Que raconte-t-on dans le journal ?

On découvre que la «sérénité de la nature» pourrait «rencontre[r] l’effervescence de la ville», même dans en un décor particulièrement peu naturel, au croisement de deux autoroutes surchargées, la 15 et la 40, d’où la végétation est très largement absente en l’état actuel des lieux. (Le cycliste représenté en haut à gauche devrait avoir un peu de mal à y circuler foulard au vent, ainsi que les piétons évoqués dans le texte.) Voilà probablement pourquoi cet espace commercial qui n’existe pas est déjà une «destination emblématique» : c’est la ville à la campagne et vice versa.

Regroupés en trois catégories («Vivre», «Avancer», «Innover»), tous les mots de passe de l’heure sont là : éco-innovant, expérience immersive, écosystème dynamique, durabilité, échelle humaine, qualité de vie, inclusif, valeurs, mobilité, moyens de transport actifs et écoresponsables, intégrant efficacement, revitalisant, meilleures pratiques, émissions de carbone.

On s’attendait à voir apparaître le mot communauté; on n’est pas déçu. Sous la rubrique «Innover», un texte est coiffé du titre «Une communauté diversifiée et ancrée dans la nature» :

Notre projet s’inscrit dans une démarche écoresponsable qui tient compte des changements climatiques en revitalisant un ancien site industriel. Nous nous engageons à suivre les meilleures pratiques en matière de développement durable en misant sur trois principaux piliers, soit la santé, l’environnement et la réduction des émissions de carbone.

Question naïve : où est la «communauté diversifiée» dans ces deux phrases, où il n’est question que d’environnement et pas du tout de personnes ?

On notera enfin une juteuse faute d’accord : «le rythme et l’accessibilité d’une ville se vit [sic] aussi à pied».

Foi d’Oreille, de la bien belle ouvrage.