Parlons français avec les chefs

Hier après-midi, pour le réseau anglophone de la Société Radio-Canada, l’Oreille tendue y est allée de quelques pronostics à propos de la maîtrise du français des candidats au poste de premier ministre du Canada. C’était en effet jour de débat télévisé entre ces candidats, des francophones (Maxime Bernier, Yves-François Blanchet), des anglophones (Elizabeth May, Andrew Scheer, Jagmeet Singh) et Justin Trudeau. (On peut revoir le débat ici.)

La boule de cristal de l’Oreille n’était pas tout à fait au point. S’il est vrai qu’un candidat a joué la carte du français populaire québécois, tel que l’avait justement prévu l’Oreille, ce candidat n’a toutefois pas été Andrew Scheer, du Parti conservateur, mais Jagmeet Singh, du Nouveau parti démocratique.

Comment a-t-il fait ? Il a d’abord accusé le premier ministre en poste, Justin Trudeau (Parti libéral), d’avoir promis plus qu’il n’a tenu : voilà un «grand parleur, p’tit faiseur», selon un adage québécois bien connu. Il lui a plus tard reproché d’annoncer une politique (progressiste) pour en pratiquer une autre (conservatrice) : il aurait «flashé à gauche» pour «tourner à la droite.» Empruntée au lexique automobile, cette expression aurait davantage fait mouche si Singh avait respecté la symétrie : «flasher à gauche, tourner à droite» (sans «la»). Cela sentait la petite phrase préparée, mais pas tout à fait maîtrisée. Enfin, dans un échange avec Yves-François Blanchet, du Bloc québécois, Singh a mêlé un québécisme à un giscardisme (ou à un couillardisme ou à un legaultisme) : au lieu de dire «ça me dérange», il a répété «ça m’achale», en lançant à son adversaire qu’il n’avait «pas le monopole du Québec», là où Valéry Giscard, le 10 mai 1974, parlait de «monopole du cœur», Philippe Couillard, le 13 septembre 2018, de «monopole de la compassion» et François Legault, les 19 et 22 août 2012, de «monopole de l’amour du Québec».

Comme au débat en anglais, il avait quelques formules toutes faites dans sa besace. Le 7 octobre, s’agissant des changements climatiques, il appelait Justin Trudeau «Mister Delay» et Andrew Scheer «Mister Deny». Hier, Singh a martelé qu’il était là «pour les gens» et il a affublé trois de ses adversaire du sobriquet «Monsieur pipeline» (Bernier, Scheer, Trudeau).

Les autres ?

Andrew Scheer a remercié ses parents de l’avoir mis dans une école d’immersion, là où il a appris le français. Si l’Oreille tendue dirigeait une école de ce type, elle n’engagerait pas Scheer comme porte-parole. Elle se réjouit de voir qu’elle n’a pas eu tout faux : à un moment, quand Scheer a parlé d’un cadre financier écrit sur une «napkin au coin d’une table», il était clairement dans le registre populaire. Son emploi récurrent d’«ingérer» au lieu de «s’ingérer», lui, avait une troublante connotation digestive.

L’Oreille a déjà eu l’occasion de dire qu’Elizabeth May (Parti vert) peut, quand elle en a le temps, parler un français raboteux mais compréhensible. La formule des débats télévisés, où il faut penser et dire rapidement, la dessert plus que tout autre. Elle donne une forte impression de sincérité, mais elle n’est pas toujours facile à comprendre.

Maxime Bernier représente le Parti populaire et le populisme, notamment langagier. Cela passe par certains traits de prononciation («eul courage» pour «le courage») et par une utilisation fautive du pronom relatif («que» mis pour «dont»). Il s’inscrit alors dans une longue tradition québécoise.

Justin Trudeau nous a déjà exposés à bien pire que ce qu’il a dit hier soir : ne pas trop faire de fautes de syntaxe spectaculaires est toujours pour lui une victoire. Notons quand même, par fidélité à lui-même, quelque chose comme «Donner de l’investissement aux gens pour faire de la résilience».

Yves-François Blanchet était probablement le plus à l’aise linguistiquement, ce qui va de soi (et devrait aller de soi pour le premier ministre).

Bref, le débat n’a donné lieu, sur le plan de la langue, à aucune révélation. Chez les anglophones, Jagmeet Singh est celui qui a semblé le plus à l’aise, malgré un nombre considérable d’approximations. Quand on dirige un parti qui a eu Jack Layton comme chef, c’est la moindre des choses. Il lui a d’ailleurs emprunté son «flasher à gaucher, tourner à droite», ainsi que l’a signalé Paul Journet sur Twitter.

P.-S.—Patrice Roy a contrôlé les échanges avec fermeté et les spectateurs ne peuvent que l’en remercier. Contrairement à ce qui est arrivé dans un débat en 2015, il n’a pas utilisé de «mauvais mot» («dégoûtés»), mais une de ces questions improvisées aurait pu être un brin plus claire : «Je vais poser la même question à tous : souhaitez-vous, souhaitez-vous, un accord de réparation pour SNC-Lavalin pour que l’entreprise, je le rappelle pour le bénéfice des gens à la maison, pour que l’entreprise ne soit pas obligée d’être condamnée à ne plus recevoir, s’il y a une condamnation, des contrats publics pendant dix ans ?» Ce sont les joies du direct.

 

[Complément]

Aujourd’hui, vers 18 h 30, l’Oreille tendue était à l’émission Là-haut sur la colline d’Antoine Robitaille, sur Qub radio, pour parler de la langue du débat. C’est ici.

Chantons avec Justin

À la lecture du tweet d’@OursMathieu, l’Oreille tendue a d’abord cru à une blague. Cette chanson de campagne du Parti libéral du Canada, c’était inventé, n’est-ce pas ? Non : c’est la vérité vraie. Il s’agit de la «chanson officielle» de la campagne du parti de Justin Trudeau, l’actuel premier ministre du Canada.

 

Essayons d’abord de noter les paroles interprétées par le groupe The Strumbellas.

On lève une main haute
Pour demain
On lève une main haute
Aux étoiles
On peut être l’avenir aujourd’hui
Si tu restes avec moi
On lève une main haute
On en arrive
On lève une main haute
Pour [?]
On peut être l’avenir aujourd’hui
Non rien ne m’arrêtera
Ah ah

Comment dire…

Cela vient de l’anglais, «raise your hand» devenant «on lève une main haute», ce qui n’a guère de sens en français.

Le deuxième vers — qu’on pardonne cet excès lexical à l’Oreille — semble être «Pour demain», mais on pourrait tout aussi bien entendre «Pour tout main». Le problème de prononciation est encore plus grave quatre vers avant la fin. Que dit-on ?

Par le tutoiement («Si tu restes avec moi»), on veut probablement faire plus direct qu’avec le vouvoiement, voire toucher «les jeunes».

Sur le plan temporel, cela risque d’être compliqué : comment «être l’avenir aujourd’hui» ?

Certaines passages sont incompréhensibles : «On en arrive» — à quoi ? Aux «étoiles» ?

Décidément, Justin Trudeau et le français, ça ne va toujours pas.

P.-S.—Consolons-nous : ça ne dure que 34 secondes.

P.-P.-S.—Profitons de l’occasion pour évoquer de nouveau le rap de Gilles de Duceppe en 2011.

Oui, à nous

Maria Candea et Laélia Véron, Le français est à nous !, 2019, couverture

Au printemps, Maria Candea et Laélia Véron faisaient paraître Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique. Pour qui n’aime pas les discours déclinistes, c’est une lecture obligatoire.

Que veulent-elles faire ?

Notre objectif est triple : définir la langue et les notions linguistiques de base, décrypter les enjeux sociaux et citoyens liés à ces questions de langue et, pour finir, raconter quelques histoires situées à différentes époques de l’histoire du français. À ces trois objectifs répond la structure en trois parties de cet ouvrage [«Qu’est-ce que la langue ?»; «Au nom de la langue»; «Langue et débats : promenades dans les histoires de la langue»]; mais les ponts entre définitions, pratiques et histoire sont bien entendu nombreux (p. 11).

Chaque chapitre est introduit par un encadré contenant un résumé du sujet à traiter, en deux parties : «On pense souvent, à tort, que :»; «Mais souvent, on ne sait pas que :» Tous contiennent un ou deux «Focus», où les autrices abordent une question de façon synthétique : «Que penser de l’écriture dite “inclusive” ?» (p. 117-120); «L’Europe était-elle francophone et francophile au XVIIIe siècle ?» (p. 169-170); «Faut-il réformer l’ortografe du français ?» (p. 196-202); etc. Les textes se terminent sur une bibliographie, et l’ouvrage sur un glossaire.

Les positions défendues le sont avec fermeté : contre «l’idéologie puriste» (p. 8), la prescription linguistique, l’essentialisme, les «réactionnaires professionnels» (p. 25) et la «blogosphère réactionnaire» (p. 78), les «idées reçues nocives» (p. 42), le «registre de la déploration» (p. 62), les «grammairiens interventionnistes» (à la suite d’Éliane Viennot, p. 106). Le sont aussi les propositions, notamment sur l’enseignement de la langue (p. 24-25, p. 44, p. 48, p. 200-201) et sur des questions plus spécifiques (l’accord du participe passé, p. 107 n. 1). Voilà comment lutter contre l’«insécurité linguistique».

Les exemples sont excellents : végan / végane (p. 31), bolos / boloss (p. 31-32), aller au / chez le coiffeur (p. 56-60), souping (p. 67 et p. 73), migrant (p. 96), paysan (p. 99-100), autrice (p. 108-109), étudiante, au sens de prostituée (p. 111-112). Les sources sont diverses, de la littérature à la presse, en passant par les réseaux sociaux (Twitter, Facebook, les sites Web, les blogues, YouTube).

Candea et Véron ont leurs adversaires de prédilection. L’Académie française, au mieux, ne sert «Rigoureusement à rien» (p. 37); au pire, elle a un «pouvoir de nuisance» (p. 121). De quel amour blessée, d’Alain Borer (2014), est «encore plus catastrophiste et nécrophilique» (p. 82) que Notre langue française, de Jean-Michel Delacomptée (2018). Marc Fumaroli publie des «ouvrages bien peu théorisés» (p. 167) et il défend une conception des sociabilités «clairement antidémocratique» (p. 168), en plus d’être un «grand fournisseur de mythes sur l’Âge classique auprès des médias» (p. 169). Dans les mêmes médias — mais pas dans ses études —, Alain Bentolila raconte n’importe quoi, s’agissant du lexique des «jeunes» (p. 76-78), de même qu’Alain Finkielkraut sur les accents (p. 80). Étiemble et son franglais sont épinglés (p. 71-72); on aurait pu y aller plus fort. Au-delà de la période contemporaine, retenons la déconstruction de l’«approche pseudo-linguistique» (p. 165) de Rivarol et de son discours De l’universalité de la langue française (1784).

L’Oreille tendue a particulièrement apprécié le passage sur la prétendue «langue de Molière» (p. 23-24), la démonstration du caractère circonscrit de l’enseignement du français dans les colonies françaises (p. 122-139), les explications sur l’origine militaire et l’«idéologie profondément raciste» (p. 137) du «petit nègre» (p. 136-138), les pages dures sur l’Organisation internationale de la francophonie (p. 140-156). Maria Candea et Laélia Véron sont toujours sensibles aux variations — géographiques, sociales, historiques («Derrière chaque faute courante, il y a une histoire», p. 56) — et leurs lecteurs ne peuvent que s’en réjouir.

L’Oreille est à l’occasion gossante; on l’en excusera (ou pas). Elle ne comprend guère ce que serait l’«amour du français», plusieurs fois revendiqué (p. 43-45, p. 48, p. 81, p., 225) : aimer la langue et ce qu’elle permet de faire, oui; mais aimer une langue, pourquoi ? À cet égard, le début de la «Conclusion» verse dans le procès d’intention (p. 219-220). Quoi qu’en dise Wikipédia, le Québécois Jean-Marc Léger est bien plus un journaliste et un fonctionnaire qu’un écrivain (p. 145). S’il n’existe pas de définition universellement acceptée des humanités numériques, le passage qui leur est consacré (p. 212-214) pourrait prêter à de longs débats.

Ce sont là des détails. L’essentiel est ailleurs, et à lire.

Référence

Candea, Maria et Laélia Véron, Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique, Paris, La Découverte, coll. «Cahiers libres», 2019, 238 p.

Explication de texte du mardi matin

Jean-Philippe Baril Guérard, Royal, 2018, couverture

Soit la phrase suivante, tirée de Royal, de Jean-Philippe Baril Guérard (2018) :

Mon mec est en train de me domper. Ce savant mélange de québécois et de français que seule une Stanislasienne utiliserait (p. 153).

La phrase n’est peut-être pas compréhensible pour tous les lecteurs de l’Oreille tendue. Essayons d’y voir plus clair.

La Stanilasienne est une (ex)élève du Collège Stanislas de Montréal. Cet établissement offre «l’enseignement de programmes et l’emploi de méthodes pédagogiques conformes aux directives du ministère français de l’Éducation nationale, en les adaptant au contexte québécois et aux préalables nécessaires à l’admission dans les universités québécoises» (dixit «Stan» lui-même). On pourrait notamment y acquérir un «accent faussement français» (p. 29).

Le «québécois» serait une langue différente du «français». Ce n’est évidemment pas vrai : au Québec, on parle français, pas québécois.

Le «savant mélange» ferait se rencontrer du français réputé hexagonal («mec» : compagnon, conjoint) et un anglicisme du cru («domper», to dump : jeter, se débarrasser de, laisser tomber, abandonner).

Bref, c’est le récit, banal encore que montréalais, d’une rupture amoureuse en cours.

Référence

Baril Guérard, Jean-Philippe, Royal, Montréal, Éditions de Ta Mère, 2018, 287 p.

Souvenir poétiquement réactivé

Maxime Catellier, Mont de rien, 2018, couverture

De 1982 à 1999, Ronald Corey a été le président des Canadiens de Montréal — c’est du hockey.

Un jour, dans une entrevue en anglais, il a utilisé une expression courante du français québécois, sans même sans s’en apercevoir : faque. Il ne l’a ni traduite ni expliquée. L’Oreille tendue — allez savoir pourquoi — n’a jamais oublié cette manifestation involontaire d’alternance codique.

C’est, entre autres choses, à Ronald Corey que l’Oreille a pensé en lisant Mont de rien (2018). Dans ce Roman en trois périodes et deux intermèdes, selon le sous-titre, mais rédigé presque au complet en vers, Maxime Catellier utilise au moins huit fois l’expression «fait que», par exemple dans «à l’école je m’ennuie / parce que j’ai appris à lire / trop vite / fait que je lis / pendant que les autres / apprennent à lire» (p. 53).

Ce «fait que» pourrait être remplacé par «ce qui fait que», voire, plus simplement, par «donc». À l’oral, comme chez Ronald Corey, il devient souvent «faque».

Voilà.

P.-S.—Oui, en trois périodes, avec une prolongation…

 

[Complément du 17 novembre 2018]

Comme tout le monde, l’Oreille a vu la montée en puissance de l’expression du coup. Comme beaucoup, elle l’a déplorée.

Lisant l’entrée du jour de BiblioBabil, le blogue (hautement fréquentable) de Luc Jodoin, elle tombe sur ceci : «Faque (du coup, pour les Français)» — et elle rougit, de honte, de tous ses lobes. Comment a-t-elle pu ne pas voir le lien entre faque et du coup ? Excusez-la pour quelques heures : du coup, elle va pleurer dans son coin.

 

Référence

Catellier, Maxime, Mont de rien. Roman en trois périodes et deux intermèdes, Montréal, L’Oie de Cravan, 2018, 123 p.