Fil de presse 033

Petit ménage dans la besace bibliolinguistique de l’Oreille tendue.

Aphatie, Jean-Michel et Michel Feltin-Palas, J’ai un accent, et alors ?, Paris, Michel Lafont, 2020.

Avanzi, Mathieu, avec la complicité d’Alain Rey et Aurore Vincenti, Comme on dit chez nous. Le grand livre du français de nos régions, Paris, Le Robert, 2020, 240 p.

Babylonia. La Rivista per l’insegnamento e l’apprendimento delle lingue, 1, 2020. Dossier «Le français en Suisse… 20 ans après. Französisch in der Schweiz… 20 Jahre danach. Il francese in Svizzera… 20 anni dopo. Il franzos en Svizra… 20 ons suenter», sous la direction d’Amelia Lambelet, Jean-François de Pietro, Jeanne Pantet et Zorana Sokolovska.

Beaudoin-Bégin, Anne-Marie et Pascale Constantin, le Boss des bécosses. Les expressions du Québec en BD, Montréal, Auzou, 2020.

Boissieu, Christian de, les 100 Mots de la politique monétaire, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 3969, 2020, 128 p.

Bouchard, Chantal, la Langue et le nombril. Une histoire sociolinguistique du Québec, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Nouvelles études québécoises», 2020 (1998), 296 p.

Campese, Sandrine, Un petit dessin pour parler comme les grands, Paris, Le Robert, 2020, 128 p.

Derrida, Jacques, le Calcul des langues. Distyle, Paris, Seuil, coll. «Bibliothèque Derrida», 2020, 108 p. Édition établie par Geoffrey Bennington et Katie Chenoweth.

Develey, Alice et Jean Pruvost, Les mots qui ont totalement changé de sens. Un mou énervé !, Paris, Le Figaro édition, coll. «Mots & caetera», 2020.

Encel, Frédéric, les 100 Mots de la guerre, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4192, 2020, 128 p.

European Journal of Language Policy, 12, 1, 2020.

Francophonie, pour l’amour d’une langue, Bruxelles, Nevicata, en partenariat avec l’OIF, coll. «L’âme des peuples», 2020, 104 p.

Fuchs Catherine et Sylvie Garnier, Lexique raisonné du français académique. Tome 1. Les collocations verbo-nominales, Paris, Ophrys, 2020, 320 p.

Gaudu, François, les 100 Mots du droit, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 3889, 2020, 128 p.

Glottopol. Revue de sociolinguistique en ligne, 34, juillet 2020. Dossier «Les “langues de France”, 20 ans après», sous la direction de Christian Lagarde.

Grant, Anthony P., The Oxford Handbook of Language Contact, Oxford, Oxford University Press, 2020, 792 p.

Guitton, René, les 100 Mots de Rimbaud, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4174, 2020, 128 p.

Hébert, Pierre, Bernard Andrès et Alex Gagnon (édit.), Atlas littéraire du Québec, Montréal, Fides, 2020, xvii/496 p.

L’Information grammaticale, 166, juin 2020. Dossier «La variation régionale en grammaire», sous la direction de Mathieu Avanzi et André Thibault.

Journal of Historical Sociolinguistics, 6, 2, octobre 2020. Dossier «Comparative Sociolinguistic Perspectives on the Rate of Linguistic Change», sous la direction de Terttu Nevalainen, Tanja Säily et Turo Vartiainen.

Lacroix, Frédéric, Pourquoi la loi 101 est un échec, Montréal, Boréal, 2020, 264 p.

Laflèche, Guy, l’Office québécois de la langue française et ses travailleuses du genre, Laval, Éditions du singulier, 2020.

Le Goffic, Pierre, Grammaire de la subordination, Paris, Ophrys, 2019, 306 p.

Linx. Revue des linguistes de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 80, 2020. Dossier «L’héritage de Jean Dubois et Françoise Dubois-Charlier», sous la direction de Laetitia Leonarduzzi.

Multilingua, 39, 5, septembre 2020. Dossier «Linguistic Diversity in a Time of Crisis : Language Challenges of the COVID-19 Pandemic», sous la direction de Jie Zhang and Jia Li.

Neologica, 14, 2020, 274 p. Dossier «Perception, réception et jugement des néologismes».

Nore, Françoise, Bizarre, vous avez dit bizarre. Cabinet de curiosités de la langue française, Paris, Opportun, 2020, 256 p.

Peled, Yael et Daniel M. Weinstock (édit.), Language Ethics, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2020, 264 p.

Pruvost, Jean, l’Histoire de la langue française [Un vrai roman], Paris, Le Figaro littéraire, coll. «Mots&Caetera», 2020.

Recherche en langue française, 2, 2020.

Reinke, Kristin (édit.), Attribuer un sens. La diversité des pratiques langagières et les représentations sociales, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. «Culture française d’Amérique», 2020, 320 p.

Remysen, Wim et Sandrine Tailleur (édit.), l’Individu et sa langue. Hommages à France Martineau, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. «Les voies du français», 2020, 296 p.

Römer, Thomas, les 100 Mots de la Bible, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 4057, 2020, 128 p.

Siouffi, Gilles (édit.), Histoire de la phrase française. Des Serments de Strasbourg aux écritures numériques, Arles, Actes Sud, 2020, 376 p.

Soulié, Julien et M. la Mine, Et cetera, et cetera. La langue française se raconte, Paris, Éditions First, 2020, 144 p.

Trimaille, Cyril, Christophe Pereira, Karima Ziamari et Médéric Gasquet-Cyrus (édit.), Sociolinguistique des pratiques langagières de jeunes. Faire genre, faire style, faire groupe autour de la Méditerranée, Saint-Martin-d’Hères, UGA éditions, 2020.

Verdier, Marie (édit.), le Tour du monde du français, Paris, La Librairie Vuibert, 2019, 192 p.

Verreault, Claude et Claude Simard, la Langue de Charlevoix et du Saguenay—Lac-Saint-Jean : un français qui a du caractère, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. «Langue française en Amérique du Nord», 2020, 168 p.

Wakim, Nabil, l’Arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France, Paris, Seuil, 2020, 208 p.

Walter, Henriette, les Petits Plats dans les grands. La savoureuse histoire des mots de la cuisine et de la table, Paris, Robert Laffont, 2020, 288 p.

L’oreille tendue de… Jeffrey Eugenides

Jeffrey Eugenides, Middlesex, éd. de 2004, couverture

«Elle détectait maintenant un léger accent. Elle attendit que la voix se fasse entendre de nouveau, mais il n’y avait plus que le silence. Une odeur de chaudière lui soufflait au visage. Elle se pencha plus près, tendant l’oreille.»

Jeffrey Eugenides, Middlesex, Paris, Seuil, 2004. Traduction de Marc Cholodenko. Édition numérique.

Interrogation simenonienne du jour

Simenon, Tout Maigret, volume 9, 2019, couverture

La question est simple : comment prononce-t-on les interrogations suivantes, tirées de deux romans de la série des Maigret de Georges Simenon ?

«Elle ne vous parle jamais de ses amies, de ses amis ?» (Maigret hésite, p. 54)

«Questionnez nos amis, nos amies… […] Est-ce lui qui choisit les amis et les amies dont vous parlez ?» (Maigret hésite, p. 151)

«Des amis ? Des amies ?» (la Folle de Maigret, p. 637)

Merci à l’avance.

P.-S.—Dans le neuvième volume de l’édition récente des Maigret, il y a (au moins) une autre occurrence de la paire ami / amie. L’Oreille tendue ne la retrouve pas. Elle s’en mord les lobes jusqu’au sang.

 

Références

Simenon, Georges, Maigret hésite (1968), dans Tout Maigret. 9, préfaces de Jean-Luc Bannalec, notes de Michel Carly, Paris, Omnibus, 2019, p. 11-164.

Simenon, Georges, la Folle de Maigret (1970), dans Tout Maigret. 9, préfaces de Jean-Luc Bannalec, notes de Michel Carly, Paris, Omnibus, 2019, p. 629-774.

Quatre remarques sur le style de Ronan Farrow

Ronan Farrow, Catch and Kill, 2019, couverture

Dans Catch and Kill. Lies, Spies, and a Conspiracy to Protect Predators (2019), le journaliste Ronan Farrow fait le récit de son difficile travail d’enquête sur les prédateurs sexuels dans le milieu états-unien du cinéma (Harvey Weinstein) et de la télévision (Matt Lauer), entre autres criminels.

Arrêtons-nous sur sa façon de raconter.

Comment caractériser un personnage ? Farrow accord une très grande importance aux accents, qu’il classe en deux familles.

Certains sont faciles à reconnaître : «her Italian accent» (p. 56); «He had a warm, avuncular voice, with an accent that knew its way around the Long Island Expressway» (p. 81); «in an Albanian accent» (p. 156); «a crisp English accent» (p. 160); «the deeper of the two Israeli-accented voices» (p. 312); «a straight, uncomplicated inflection and a Latin American accent» (p. 340); «a thick Ukrainian accent» (p. 359); «a Russian accent» (p. 364).

D’autres, moins : «he couldn’t quite place this one» (p. 13); «accents he couldn’t quite place. Eastern European, maybe» (p. 43); «a heavy accent» (p. 91); «an elegant accent McGowan couldn’t place» (p. 96); «a heavily accented voice» (p. 181); «a refined, indeterminate accent» (p. 243); «an elegant, hard-to-place accent» (p. 256). Dis-moi comment tu prononces, je te dirai, ou pas, qui tu es.

Les articles de Farrow paraissent dans le magazine The New Yorker; on y est friand des descriptions du physique des protagonistes. Catch and Kill en contient donc plusieurs. Aucune, cependant, ne mérite de figurer dans la galerie des portraits de l’Oreille tendue. Pire, Farrow utilise l’expression «square-jawed» (p. 156), cliché d’entre les clichés. La preuve ? De mémoire, Dan Brown y a recours dans The Da Vinci Code.

Mia Farrow, la mère de Ronan, quand elle le voit mouillé de pied en cap, déclare : «Wet’s always in. It’s classic» (p. 93). L’auteur vit à New York et, s’il faut l’en croire, il y pleut beaucoup. Il est sensible au temps qu’il fait et il le fait savoir. Souvent.

Le point de vue est personnel, ce qui n’est pas étonnant : le narrateur raconte comment le réseau télévisuel où il travaillait, NBC, a refusé de divulger les résultats dévastateurs de son enquête; on le voit se battre pour se faire entendre. Le point de vue est aussi intime, et doublement.

D’une part, Dylan, la sœur de Ronan, accuse depuis plusieurs années leur père, Woody Allen, de l’avoir agressée sexuellement quand elle était enfant. Recueillir le témoignage des victimes de Weinstein et de Lauer oblige l’auteur à revenir sur sa propre histoire familiale. Cela est douloureux (p. 190, p. 401).

D’autre part, sur une note plus légère, Ronan Farrow est capable d’auto-anayse et d’humour, notamment lorsqu’il est question de sa vie de couple : «I tried Jonathan, then tried him again. He was increasingly busy with work, and I was increasingly needy and annoying» (p. 264); «Jonathan already got a dedication and he’s quoted throughout these pages. How much more attention does he need ?» (p. 419)

Ce que raconte un livre est important; sa façon de raconter ne l’est pas moins.

Référence

Farrow, Ronan, Catch and Kill. Lies, Spies, and a Conspiracy to Protect Predators, New York, Little, Brown and Company, 2019, xvi/448 p.

Parlons français avec les chefs

Hier après-midi, pour le réseau anglophone de la Société Radio-Canada, l’Oreille tendue y est allée de quelques pronostics à propos de la maîtrise du français des candidats au poste de premier ministre du Canada. C’était en effet jour de débat télévisé entre ces candidats, des francophones (Maxime Bernier, Yves-François Blanchet), des anglophones (Elizabeth May, Andrew Scheer, Jagmeet Singh) et Justin Trudeau. (On peut revoir le débat ici.)

La boule de cristal de l’Oreille n’était pas tout à fait au point. S’il est vrai qu’un candidat a joué la carte du français populaire québécois, tel que l’avait justement prévu l’Oreille, ce candidat n’a toutefois pas été Andrew Scheer, du Parti conservateur, mais Jagmeet Singh, du Nouveau parti démocratique.

Comment a-t-il fait ? Il a d’abord accusé le premier ministre en poste, Justin Trudeau (Parti libéral), d’avoir promis plus qu’il n’a tenu : voilà un «grand parleur, p’tit faiseur», selon un adage québécois bien connu. Il lui a plus tard reproché d’annoncer une politique (progressiste) pour en pratiquer une autre (conservatrice) : il aurait «flashé à gauche» pour «tourner à la droite.» Empruntée au lexique automobile, cette expression aurait davantage fait mouche si Singh avait respecté la symétrie : «flasher à gauche, tourner à droite» (sans «la»). Cela sentait la petite phrase préparée, mais pas tout à fait maîtrisée. Enfin, dans un échange avec Yves-François Blanchet, du Bloc québécois, Singh a mêlé un québécisme à un giscardisme (ou à un couillardisme ou à un legaultisme) : au lieu de dire «ça me dérange», il a répété «ça m’achale», en lançant à son adversaire qu’il n’avait «pas le monopole du Québec», là où Valéry Giscard, le 10 mai 1974, parlait de «monopole du cœur», Philippe Couillard, le 13 septembre 2018, de «monopole de la compassion» et François Legault, les 19 et 22 août 2012, de «monopole de l’amour du Québec».

Comme au débat en anglais, il avait quelques formules toutes faites dans sa besace. Le 7 octobre, s’agissant des changements climatiques, il appelait Justin Trudeau «Mister Delay» et Andrew Scheer «Mister Deny». Hier, Singh a martelé qu’il était là «pour les gens» et il a affublé trois de ses adversaire du sobriquet «Monsieur pipeline» (Bernier, Scheer, Trudeau).

Les autres ?

Andrew Scheer a remercié ses parents de l’avoir mis dans une école d’immersion, là où il a appris le français. Si l’Oreille tendue dirigeait une école de ce type, elle n’engagerait pas Scheer comme porte-parole. Elle se réjouit de voir qu’elle n’a pas eu tout faux : à un moment, quand Scheer a parlé d’un cadre financier écrit sur une «napkin au coin d’une table», il était clairement dans le registre populaire. Son emploi récurrent d’«ingérer» au lieu de «s’ingérer», lui, avait une troublante connotation digestive.

L’Oreille a déjà eu l’occasion de dire qu’Elizabeth May (Parti vert) peut, quand elle en a le temps, parler un français raboteux mais compréhensible. La formule des débats télévisés, où il faut penser et dire rapidement, la dessert plus que tout autre. Elle donne une forte impression de sincérité, mais elle n’est pas toujours facile à comprendre.

Maxime Bernier représente le Parti populaire et le populisme, notamment langagier. Cela passe par certains traits de prononciation («eul courage» pour «le courage») et par une utilisation fautive du pronom relatif («que» mis pour «dont»). Il s’inscrit alors dans une longue tradition québécoise.

Justin Trudeau nous a déjà exposés à bien pire que ce qu’il a dit hier soir : ne pas trop faire de fautes de syntaxe spectaculaires est toujours pour lui une victoire. Notons quand même, par fidélité à lui-même, quelque chose comme «Donner de l’investissement aux gens pour faire de la résilience».

Yves-François Blanchet était probablement le plus à l’aise linguistiquement, ce qui va de soi (et devrait aller de soi pour le premier ministre).

Bref, le débat n’a donné lieu, sur le plan de la langue, à aucune révélation. Chez les anglophones, Jagmeet Singh est celui qui a semblé le plus à l’aise, malgré un nombre considérable d’approximations. Quand on dirige un parti qui a eu Jack Layton comme chef, c’est la moindre des choses. Il lui a d’ailleurs emprunté son «flasher à gaucher, tourner à droite», ainsi que l’a signalé Paul Journet sur Twitter.

P.-S.—Patrice Roy a contrôlé les échanges avec fermeté et les spectateurs ne peuvent que l’en remercier. Contrairement à ce qui est arrivé dans un débat en 2015, il n’a pas utilisé de «mauvais mot» («dégoûtés»), mais une de ces questions improvisées aurait pu être un brin plus claire : «Je vais poser la même question à tous : souhaitez-vous, souhaitez-vous, un accord de réparation pour SNC-Lavalin pour que l’entreprise, je le rappelle pour le bénéfice des gens à la maison, pour que l’entreprise ne soit pas obligée d’être condamnée à ne plus recevoir, s’il y a une condamnation, des contrats publics pendant dix ans ?» Ce sont les joies du direct.

 

[Complément]

Aujourd’hui, vers 18 h 30, l’Oreille tendue était à l’émission Là-haut sur la colline d’Antoine Robitaille, sur Qub radio, pour parler de la langue du débat. C’est ici.