La clinique des phrases (124)

La clinique des phrases, Charles Malo Melançon, logo, 2020

(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Certains n’ont rien à faire des répétitions dans un même texte. C’est le cas de Paul Léautaud dans son Journal littéraire : «Je ne changerais pour rien au monde une phrase qui contient deux fois, même trois, le même mot, si elle dit ce que je veux dire et si elle est venue ainsi» (16 juin 1905, p. 182).

D’autres, par exemple l’Oreille tendue, sont moins tolérants.

Soit la phrase suivante, tirée d’un quotidien montréalais :

Tout en enchaînant les rôles d’idiote sexy, elle quitte son mari et se marie avec Mickey Hargitay, un ex-Monsieur Univers d’origine hongroise avec qui elle aura trois enfants.

Ça fait un peu désordre, non, «son mari et se marie» ?

Proposons donc ceci :

Tout en enchaînant les rôles d’idiote sexy, elle quitte son mari et épouse Mickey Hargitay, un ex-Monsieur Univers d’origine hongroise avec qui elle aura trois enfants.

À votre service.

 

[Complément du 16 juillet 2026]

Les diaristes ne sont pas tous d’accord sur cette question. Prenons Henriette Dessaulles, le 15 septembre 1875 :

Commencement de la réforme — c’est plus facile à dire qu’à faire, mais avec de la volonté c’est faisable ! J’ai de l’ouvrage — mon travail en retard et celui de ce soir. Je ne pense à rien, je veux faire ce que j’ai à faire ce soir.

Quatre «faire» dans cinq lignes c’est beaucoup de façon ! (éd. de 1989, p. 193)

 

Références

Dessaulles, Henriette, Journal, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Bibliothèque du Nouveau Monde», 1989, 669 p. Édition critique par Jean-Louis Major.

Léautaud, Paul, Journal littéraire. I. 1893-1906, Paris, Mercure de France, 1975, 364 p. Ill. Édition originale : 1956.

Accouplements 257

Portraits de Giacomo Casanova et de Denise Filiatrault, collage

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Hoffmann, Benjamin, les Minuscules. Roman, Paris, Gallimard, coll. «NRF», 2024, 285 p.

«Un examen minutieux, inspiré par la jalousie la plus vive qui ne me laissait ignorer ni recoins, ni cachettes, qui me poussait à explorer les pages des livres et le revers du matelas, les profondeurs des chaussures et l’envers des édredons, m’apprit une vérité qui me déchira le cœur : la lettre de ma rivale devait reposer contre le sien puisque je ne la trouvais nulle part. Mon imagination troublée me représentait Giacomo [Casanova] relisant pour la millième fois les mots d’Henriette, les baisant avec des transports passionnés puis les plaçant contre sa peau comme le substitut d’une caresse» (p. 178-179).

Filiatrault, Denise, «Rocket Rock and Roll», 1957, 2 minutes 37 secondes, disque 45 tours et disque 78 tours, étiquette Alouette CF 45-758; repris dans Une simple mélodie. Une anthologie de la chanson québécoise de 1900 à 1960, coffret de dix disques audionumériques, 2007, étiquette Disques XXI XXI-CD 2 1571 et dans les Légendes des Canadiens, Musicor, disque audionumérique, 2009.

«J’ai beau chercher
Tout retourner
Tout chavirer
Je n’peux pas l’trouver

Rock’n’roll Rocket Rocket
Rock’n’roll Rocket Rocket

C’est vraiment bête
De manquer son Rocket
Pour un ticket

Monsieur le placier, quel bonheur
J’ai retrouvé mon ticket
Il était là sur mon cœur
Je vais voir mon Rocket
Ah ! zut ! La partie est finie»

 

[Complément du 5 juin 2026]

Il y a le cœur et il y a le ventre, comme dans Anne s’en va, de Marie Sirois (Montréal, Leméac, coll. «La petite blanche», 2026, 70 p.) :

Elle renifle, essuie ses joues du revers de sa manche et replie la lettre qu’elle glisse dans l’enveloppe. Elle passe l’enveloppe entre les pans de sa robe de chambre, la colle tout contre son ventre, tire les deux bouts de la ceinture pour resserrer le nœud.
Si elle pouvait tenir la lettre d’Élise plus près d’elle, Anne le ferait. Comme si ces quelques bouts de papier, du même élan qu’Élise dans son rêve, pouvaient la tirer des eaux profondes dans lesquelles elle se sent sombrer (p. 55).

 

[Complément du 16 juillet 2026]

Cœur, ventre, joue :

Jos est venue me voir. Elle m’a glissé un livre dans lequel j’ai trouvé plus tard un billet de Maurice. Il n’aurait pas dû —— un gentil billet parce que je suis malade. Je l’ai mis sous ma joue pour dormir sur les douces phrases de mon grand ami qui est triste et inquiet et me sermonne afin que je me laisse soigner (Henriette Dessaulles, 4 décembre 1875, Journal, édition critique par Jean-Louis Major, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Bibliothèque du Nouveau Monde», 1989, 669 p., p. 227).

Le zeugme du dimanche matin et d’André Carpentier

André Carpentier, Journal de mille jours, 1988, couverture

«Je doute si je suis jamais plus près de l’incendie ! Des ouvriers qui creusaient un trou devant la maison avec une excavatrice ont touché des fils de l’Hydro et ont arraché le fil d’alimentation de l’entrée d’électricité dans la salle de lavage. Si cela s’était produit durant mon absence […], j’aurais sans doute retrouvé la maison brûlée; les deux creuseurs ne voyaient, joli zeugma, ni la fumée ni l’utilité d’appeler les pompiers.»

André Carpentier, Journal de mille jours. Carnets 1983-1986, Montréal, XYZ éditeur et Guérin, coll. «Guérin littérature», 1988, 354 p., p. 207.

 

(Une définition du zeugme ? Par .)