Remarque de rédaction incontestable du jour

«Une phrase est bonne ou mauvaise selon que les mots dont elle résulte sont assemblés, terminés et construits d’après ou contre les règles établies par l’usage de la langue; elle peut être aussi correcte ou incorrecte, claire ou obscure, élégante ou commune, simple ou figurée.»

Henri Bescherelle jeune, l’Art de la correspondance, nouveau manuel complet, théorique et pratique du style épistolaire et des divers genres de correspondance, suivi de modèles de lettres familières pour tous les usages de la correspondance. Premier volume — préceptes, Paris, E. Dentu, 1838, p. 36-37, cité dans Sybille Grosse, les Manuels épistolographiques français entre traditions et normes, Paris, Honoré Champion, coll. «Linguistique historique», 8, 2017, 417 p., p. 342 n. 482.

Épistoliers d’aujourd’hui

Projet «Lettre à toi», Québec, 2017-2018L’Oreille tendue n’a pas peur de se répéter. Depuis plus de 20 ans, elle raconte à qui veut l’entendre (ou pas) que la forme épistolaire, malgré le discours ambiant, n’est pas appelée à disparaître. On écrit moins de lettres qu’auparavant ? Évidemment. On va cesser d’écrire des lettres ? Pas du tout. Ce qui a changé, c’est le contexte dans lequel l’épistolarité paraît s’imposer comme la forme de communication la plus appropriée. Pour le dire dire d’un mot : devant la mort, par exemple, la lettre garde tout son poids.

Des exemples ? Quand meurent le chanteur John Lennon en 1980, la princesse Diana en 1997 ou le joueur de hockey Maurice Richard en 2000, leurs admirateurs leur dressent des autels spontanés où ils déposent des objets et par lesquels ils s’adressent à leur idole disparue : on écrit à un mort, auquel on confie sa peine. Ce n’est donc pas d’hier qu’on se livre à cette forme d’hommage, mais cela continue à se faire, en cette ère du tout-numérique (dit-on). Quand un train déraille au cœur de Lac-Mégantic le 6 juillet 2013, faisant 47 morts, l’église de cette petite ville québécoise réserve un espace où punaiser des courts messages destinés tant aux survivants qu’aux victimes. On fera la même chose en Corée du Sud, au moment du naufrage du Sewol le 16 avril 2014 (plus de 300 disparus), et on l’avait fait lors de la tuerie de l’école états-unienne Sandy Hook en 2012. À la mort de l’écrivain Gabriel García Márquez (2014), on met à la disposition de ses admirateurs une murale à Barcelone : les témoignages manuscrits affluent. Il est manifestement des moments où le courriel, le SMS, Twitter, Instagram, Snapchat et Facebook ne suffisent pas; il faut revenir à l’écriture manuscrite, et à une écriture manuscrite partagée.

Cela a encore été le cas dans la ville de Québec l’an dernier. Après un attentat dans sa grande mosquée, le 29 janvier 2017, des citoyens se sont mobilisés pour lutter contre l’intolérance. Ils ont d’abord organisé une vigile de solidarité en servant des réseaux sociaux. Puis autre chose leur est apparu nécessaire.

À la suite de la veillée, le groupe s’est réuni de nouveau pour en prolonger l’effet. Est née alors l’idée d’envoyer des lettres de réconfort aux familles des victimes et à leurs proches. Baptisée «Lettre à toi», cette initiative a permis de recueillir au sein du public plus de 350 lettres manuscrites en provenance de partout. «Malgré mes faibles moyens, je te promets de mettre tout en œuvre pour faire tomber autour de moi les préjugés qui divisent et pour bâtir les ponts qui nous unissent», peut-on lire dans l’une d’entre elles. «S’il te plaît ne perds pas espoir.»

«Les lettres ont été photocopiées et on a fait une quinzaine de cartables, raconte Annie Demers-Caron. On les a distribués dans des mosquées, mais aussi dans des lieux non religieux [comme des organismes communautaires]. Parce qu’on l’oublie, mais il y a seulement 40 % des personnes de confession musulmane qui fréquentent les mosquées.»

Le groupe a aussi conçu 11 boîtes à partir des 100 plus belles lettres à l’intention des familles des victimes et des blessés. Certains les ont reçues tout récemment. «L’idée, c’était de faire perdurer la solidarité dans le temps», résument Annie et Tommy [Bureau] (Isabelle Porter, «Des lettres pour panser les plaies», le Devoir, 20-21 janvier 2018, p. B2).

La lettre reste utile.

Illustration : détail de la photo de Renaud Philippe qui accompagnait l’article d’Isabelle Porter dans le Devoir.

P.-S.—Ce texte reprend un passage d’un texte publié par l’Oreille il y a quelques années : Melançon, Benoît, «Le cabinet des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur l’épistolaire, Paris), 40, 2014, p. 257-259.

 

[Complément du 26 novembre 2020]

Sur Twitter, que suggère la (future) vice-présidente des États-Unis, Kamala Harris, en ce jour de l’Action de grâce (Thanksgiving) ? D’écrire, enfin, la lettre dont on ne cesse de différer l’écriture.

 

[Complément du 5 décembre 2020]

L’Oreille tendue est citée dans le Devoir du jour, au sujet de l’envoi des cartes de Noël et de ce que cela révèle de la lettre aujourd’hui : «Dès qu’une tragédie se produit, qu’il s’agisse de la mort de la princesse Diana ou celle de Lac-Mégantic, les gens ont le réflexe d’écrire des lettres […]. Et disons-le : la pandémie actuelle est sans aucun doute LA circonstance spéciale, d’autant que les gens se voient beaucoup moins.»

Dans la Presse+, au même moment, elle découvre l’existence du projet «Le moment de votre lettre», «ce courrier du cœur pandémique» : «Lancée en avril dernier, l’initiative est à la fois toute simple et lumineuse : en ces temps si difficiles, il s’agit de permettre à des personnes âgées esseulées de recevoir gratuitement chaque semaine, pendant un an, une lettre rédigée pour elles par des artistes québécois.» Cela circule par courriel, photocopieuse, Facebook.

CQFD.

De l’économie avant toute chose

«On oublie trop souvent de respecter son lecteur.»

Pour le bénéfice (?) de ses étudiants, il arrive à l’Oreille tendue de pontifier en pinaillant (exemples ici).

Un de ses chevaux de bataille est la lutte, toujours perdue, contre l’abus des mots de transition. Elle est donc contente quand elle se trouve des alliés, par exemple Henri Bescherelle jeune, l’auteur de l’Art de la correspondance, nouveau manuel complet, théorique et pratique du style épistolaire et des divers genres de correspondance, suivi de modèles de lettres familières pour tous les usages de la correspondance. Premier volume — préceptes (Paris, E. Dentu, 1838).

Méditons-le :

Il faut faire une attention particulière à l’emploi des mots qui servent à lier soit les phrases, soit les membres de phrases; tels que mais, si, donc, car, et, etc. Ces mots, et d’autres semblables, reviennent souvent; ils déterminent la tournure d’un grand nombre de phrases, les joignent ensemble et marquent l’enchaînement et la suite des raisonnements. Il faut n’employer ces mots qu’au besoin, ne pas les multiplier, et en faire toujours un usage conforme à leur véritable destination (p. 49-50, cité par Sybille Grosse, p. 225 et p. 287).

P.-S.—L’épigraphe est aussi de ce Bescherelle-là (p. 203, cité par Sybille Grosse, p. 287).

 

Référence

Grosse, Sybille, les Manuels épistolographiques français entre traditions et normes, Paris, Honoré Champion, coll. «Linguistique historique», 8, 2017, 417 p.

La non-lettre du jour

«P.S. Je ne crois pas, mon père, que tu sois fâché de ne plus recevoir de lettres de bonne année. C’est un usage que le républicain doit annuler. Les bienfaits d’un père sont autrement; il n’y a point de jour marqué pour lui en témoigner la reconnaissance qui, dans un fils, doit être continuelle. N…

(Cette lettre peut servir en substituant le mot mère à celui de père.)»

Le Secrétaire des Républicains ou nouveaux modèles de lettres sur différens sujets, Paris, Barba, [1793], p. 10, cité dans Sybille Grosse, les Manuels épistolographiques français entre traditions et normes, Paris, Honoré Champion, coll. «Linguistique historique», 8, 2017, 417 p., p. 213.

 

[Complément du 9 janvier 2018]

Le duo féminin Garfunkel and Oates est beaucoup plus radical que le Secrétaire des Républicains dans son refus des lettres de fin d’année («Year End Letter», 2009).

(Merci à Jean-Patrice Martel pour le lien.)