Ces pipes ne sont pas des pipes

Les pipes sont des biceps

Le hasard fait que l’Oreille tendue s’est occupée de pipes plus souvent que d’habitude au cours des derniers jours, les pipes que l’on tire et celles que l’on conte, sans compter celles que l’on remplit. Ce n’est pas tout.

Soit les deux phrases suivantes :

«À droite, les pipes croisés, une jambe appuyée sur une chaise vacante, un muscle fait homme […]» (la Surface de jeu, p. 221).

«Vous, quand on vous donne du kit, vous le détruisez pour montrer que vous avez de gros pipes ?» (Esprit de corps, p. 89)

Ces pipes-là demandent peut-être explication.

Le mot est masculin («pipes croisés», «gros pipes»). Son acceptabilité linguistique pourrait poser problème, d’où l’italique dans la deuxième citation.

Ajoutons encore qu’il ne se prononce pas pipe, mais quelque chose comme païpe.

En effet, le mot vient de l’anglais et désigne les (gros) bras.

À votre service.

 

Références

Beauchemin-Lachapelle, Hugo, la Surface de jeu. Roman, Montréal, La Mèche, 2020, 276 p.

Vaillancourt, Jean-François, Esprit de corps. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 149, 2020, 302 p.

Ceci n’est toujours pas une pipe

Jean-Philippe Baril Guérard, Royal, 2018, couverture

Au cours d’aventures antérieures, nous avons croisé deux pipes linguisticoquébécoises : mettre ça dans sa pipe et tirer la pipe.

Ajoutons aujourd’hui conter de(s) pipes.

Exemples romanesques :

«On va pas se conter de pipes : l’élite de la société, dans la tranche d’âge des dix-huit à vingt-cinq ans, ça se compte pas par centaines; il doit nécessairement y avoir de l’ivraie, ici» (Royal, p. 3).

«J’haïssais d’une haine pure leur amour des coups pendables — cacher les outils, changer les vêtements de rechange de casier, conter des pipes aux filles […]» (Ouvrir son cœur, p. 281-282).

Conter des pipes : raconter des histoires, des bobards.

À votre service.

 

Références

Baril Guérard, Jean-Philippe, Royal. Roman, Montréal, Éditions de Ta Mère, 2018, 287 p. Édition originale : 2016.

Morin, Alexie, Ouvrir son cœur. Roman, Montréal, Le Quartanier, coll. «Écho», 29, 2020, 343 p. Édition originale : 2018.

Mécaniques

Diderot dans la toponymie québécoise

Ce n’est pas pour se vanter, mais l’Oreille tendue, sur Twitter, a reçu hier un beau compliment : «Pour emprunter une expression de mon fils : tu flexes rare, là.»

Cela lui a rappelé cette phrase entendue en cours il y a deux ans : «Diderot, là, y flexe.»

Flexer ? Sous l’influence de l’anglais (to flex your muscles), rouler les mécaniques.

P.-S.—«Rare» ? (Vraiment) beaucoup, comme dans «J’étais rouge homard et brisé rare par l’univers» (Testament, p. 96).

 

Référence

Gendreau, Vickie, Testament. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 60, 2012, 156 p.

La clinique des phrases (jjj)

La clinique des phrases, logo, 2020, Charles Malo Melançon

(À l’occasion, tout à fait bénévolement, l’Oreille tendue essaie de soigner des phrases malades. C’est cela, la «Clinique des phrases».)

Vous ouvrez un roman québécois récent et l’envie vous prend de poser quelques questions à vos fidèles bénéficiaires. Allons-y.

P. 36 : «cheveux bruns cirés, rasé de près, chemise aux manches roulées, cravate savamment dénouée, montre dispendieuse». P. 144 : «tout en mangeant des hot-dogs criminellement peu dispendieux». P. 229 : «puis esquisse une petite danse de la victoire qui fait tinter sa breloque dispendieuse avant de retourner à sa place».

Dans ces trois phrases, quel québécisme aurait-il peut-être mieux valu ne pas utiliser ?

P. 39 : «Confronté à sa soif de sens, Internet ne parvient pas à le satisfaire.»

Comment «Internet», mis en apposition, pourrait-il être «confronté» à la «soif de sens» du personnage principal du roman («le satisfaire») ?

P. 50 : «Cependant, Claude est à des lieux de ces préoccupations de rendement humain […].»

Ces «lieux» sont-ils bien des «lieux» ?

P. 54 : «Dans un coin du paquet, à peine entamée, la petite butte de wasabi brunit doucement, en voie devenir pierre tout à fait.»

Quel est le mot manquant dans cette phrase ?

P. 58 : «Aude, j’ai quelque chose à te demander, demande Claude […].»

Cette répétition est-elle bien nécessaire ?

P. 166 : «l’appel que Claude a logé à La Presse canadienne demeure sans réponse».

Peut-on vraiment loger un appel ?

P. 191 : «La politesse canadienne intime l’étranger à ne pas rudoyer son interlocuteur en consultant l’objet qu’il lui tend.»

N’attendrait-on pas «intime à l’étranger de ne pas» ?

P. 193 : «un compte-rendu sportif». P. 266 : «des comptes-rendus sportifs»; «mon compte-rendu».

Pourquoi diantre ces traits d’union ?

P. 203 : «il avait dosé l’information et alludé les liens».

«Alludé» comme, en anglais, to allude ?

P. 216 : «payeur de taxe diligent».

S’agirait-il d’un contribuable ? Par ailleurs, est-il «payeur» d’une seule «taxe» ?

P. 226 : «L’inquisition du criminel le désarçonne. À moins que ce soit son étrangle franglais bilingue.»

Certaines personnes, dont l’Oreille tendue, s’interrogent sur l’existence même de cette chose qui s’appellerait le franglais. En revanche, tout le monde semble s’entendre sur le fait qu’il s’agirait d’un mélange d’anglais et de français. Comment, dès lors, le «franglais» pourrait-il ne pas être «bilingue» ?

P. 263 : «lui répond l’homme dans un français impeccable, mais qu’une oreille exercée y dénoterait pourtant une ombre anglophone».

L’Oreille, toute bienveillante qu’elle souhaite être, ne comprend guère la syntaxe de cette phrase. Remettons-la d’aplomb : «mais où / dans lequel une oreille exercée dénoterait pourtant».

À votre service.

P.-S.—L’incohérence pronominale de la p. 167 serait trop longue à expliquer. Passons notre chemin.