Dernier adieu

Place d’Armes, mai 2011, travaux de rénovation

Maurice Richard, le plus célèbre joueur de la plus célèbre équipe de hockey en Amérique du Nord, voire au monde, meurt le 27 mai 2000.

À l’annonce de sa mort, des partisans se rassemblent spontanément en quelques lieux de Montréal pour honorer sa mémoire. Trois jours plus tard, il est exposé en chapelle ardente sur la glace du Centre Molson à Montréal.

Le 31 mai, ce sont ses funérailles.

Il s’agit de funérailles nationales, célébrées en la basilique Notre-Dame de Montréal. De 1996 à 2004, cinq autres personnalités auront eu droit à ce type de funérailles au Québec. Avant lui, le poète et éditeur Gaston Miron (le 21 décembre 1996) et le ministre et psychiatre Camille Laurin (le 16 mars 1999). Après lui, le peintre Jean-Paul Riopelle (le 18 mars 2002), le syndicaliste Louis Laberge (le 24 juillet 2002) et l’éditorialiste et ministre Claude Ryan (le 13 février 2004). Deux créateurs (un homme du livre et un peintre, auquel on a comparé Richard), deux ministres (un indépendantiste et un fédéraliste, Laurin et Ryan), un homme d’action qui se présentait comme un homme du peuple (le surnom de Laberge était Ti-Louis) : fruit du hasard, le voisinage n’en définit pas moins l’homme Maurice Richard avec assez de justesse, jusque dans ses contradictions.

Le convoi funéraire parvient à la basilique après avoir emprunté la rue Sainte-Catherine, celle de l’ancien Forum, là où a joué Richard pour les Canadiens de Montréal de 1942 à 1960. Environ 3000 personnes sont admises dans la basilique. S’y côtoient la famille et les ex-coéquipiers, les politiques et les médiatiques. À l’extérieur, sur la place d’Armes, la cérémonie est visible sur écran géant. L’office est célébré par le cardinal Jean-Claude Turcotte. Un des amis de Maurice Richard, Paul Aquin, un de ses neveux, Stéphane Latourelle, et un de ses fils, Maurice Richard fils, s’adressent au public. On lit deux passages de la bible. Le premier provient de la seconde lettre de saint Paul Apôtre à Timothée (4, 7-8). S’y mêlent la fierté de s’être toujours battu et la confiance en une récompense à venir : «Je me suis bien battu, j’ai tenu jusqu’au bout de la course, je suis resté fidèle. Je n’ai plus qu’à recevoir la récompense du vainqueur […].» Le second est tiré de l’Évangile selon saint Jean (14, 2-3) : «Je pars vous préparer une place […] je reviendrai vous prendre avec moi; et là où je suis, vous y serez aussi.» La chanteuse populaire Ginette Reno interprète, comme aux funérailles de son propre père, «Ceux qui s’en vont, ceux qui nous laissent» : d’un père à l’autre, il n’y a qu’un pas. On joue du Fauré, du Gounod, du Franck, du Bach, des hymnes et des psaumes. Les huit porteurs sont d’anciens joueurs des Canadiens, retenus parce qu’ils avaient joué avec Richard : Jean Béliveau, Henri Richard, Elmer Lach, Émile Bouchard, Ken Reardon, Kenny Mosdell, Dickie Moore, Gerry McNeil. Le tout est retransmis par la majorité des télévisions francophones québécoises et quelques anglophones. L’Assemblée nationale a suspendu ses débats et les drapeaux sont en berne.

De l’Est de Montréal (l’aréna Maurice-Richard) au Nord (sa maison), comme du centre-ville (le Centre Molson) au Vieux-Montréal (la basilique Notre-Dame), on retiendra que Maurice Richard a réuni, dans les derniers jours de mai 2000, des centaines de milliers de personnes, des millions si l’on ajoute à cela les reportages journalistiques, radiophoniques, télévisuels, numériques. Les rares voix discordantes qu’on a pu entendre n’avaient en général rien à reprocher à Richard, mais elles déploraient, avec plus ou moins de retenue, l’unanimisme du discours entourant sa mort et la place que ce discours occupait dans l’espace public. Il n’y en avait plus que pour le Rocket. On parlerait encore beaucoup de lui, mais jamais autant que durant ces quelques jours.

P.-S. — Ce qui précède vient de l’ouvrage que l’Oreille tendue a fait paraître pour la première fois en 2006, les Yeux de Maurice Richard.

Référence

Melançon, Benoît, les Yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle, Montréal, Fides, 2006, 279 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Nouvelle édition, revue et augmentée : Montréal, Fides, 2008, 312 p. 18 illustrations en couleurs; 24 illustrations en noir et blanc. Préface d’Antoine Del Busso. Traduction : The Rocket. A Cultural History of Maurice Richard, Vancouver, Toronto et Berkeley, Greystone Books, D&M Publishers Inc., 2009, 304 p. 26 illustrations en couleurs; 27 illustrations en noir et blanc. Traduction de Fred A. Reed. Préface de Roy MacGregor. Postface de Jean Béliveau. Édition de poche : Montréal, Fides, coll. «Biblio-Fides», 2012, 312 p. 42 illustrations en noir et blanc. Préface de Guylaine Girard.

Les Yeux de Maurice Richard, édition de 2012, couverture

 

CC BY-NC 4.0 Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d'Utilisation Commerciale 4.0.

Auteur : Benoît Melançon

Professeur, chercheur, blogueur, éditeur, essayiste, bibliographe, chroniqueur radiophonique épisodique, conférencier. Préfère Jackie Robinson à Maurice Richard.

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