La (fausse) attractivité communicationnelle

Le Devoir de ce matin titre «Cégeps. C’est la fin du programme arts et lettres. La littérature n’est plus qu’une “option” dans le nouveau programme culture et communication» (p. A1-A10). Sous la plume de Lisa-Marie Gervais, on y apprend une modification en profondeur d’un des programmes en vigueur dans les collèges d’enseignement général et professionnel (cégeps) du Québec.

Si l’Oreille tendue se fie à son fil Twitter, la nouvelle est mal accueillie par plusieurs.

L’Oreille est citée (correctement) dans l’article. Trois précisions encore.

La transformation de l’intitulé du programme — de «arts et lettres» à «culture et communication», avec, chez certains, une option «littérature» — fait partie d’un mouvement bien plus général de méconnaissance de la littérature, ramenée à sa seule dimension communicationnelle. Or quiconque lit sait que la littérature n’est pas que cela.

Il est assez facile d’imaginer que les fonctionnaires du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie ont pensé que le terme communication ferait non seulement plus «moderne» — selon David Descent, conseiller pédagogique au cégep régional de Lanaudière, à Terrebonne, «le Ministère voulait répondre aux préoccupations des étudiants pour qui le terme “communication” avait davantage de résonance, comparativement au mot “lettres”, qui fait un peu “vieilli”» —, mais qu’il donnerait aussi l’impression que les finissants de ce programme seraient plus faciles à «placer» sur le marché du travail, «métiers de la communication» oblige. C’est se leurrer, et leurrer les élèves des cégeps.

Mince consolation, enfin. Il y a sûrement quelqu’un au Ministère qui a pensé remplacer «arts et lettres» par «communication» tout court. Heureusement — mais pour combien de temps ? —, il est encore question de culture au cégep.

 

[Complément]

À la radio de Radio-Canada, à l’émission Pas de midi sans info, Pierre Duchesne, le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie du Québec était interrogé aujourd’hui par Michel C. Auger au sujet de cette transformation de programme (ici, à compter de 11 h 21).

Il n’y a pas lieu de s’inquiéter de cette «modernisation», affirme le ministre : «la littérature est toujours mis [sic] en évidence»; «on veut s’assurer que toute la question de la culture, de la littérature demeure bien adaptée à la réalité des étudiants»; «ça va donner encore plus d’attrait pour ceux qui choisiront ce programme, entre autres ceux qui ont un profil arts et lettres».

Par ailleurs, il refuse de «s’enfarger dans un débat de sémantique» avec «cet universitaire-là», en l’occurrence l’Oreille tendue. Michel C. Auger l’a en effet interrogé sur ce que l’Oreille déclarait dans le Devoir du jour.

Le ministre l’a pourtant répété : «la littérature, les arts et les lettres, ce sont des mots qui ne me font pas peur»; «on a changé les mots, mais l’important c’est que le contenu est plus solide et il reste dans la définition qu’il était avant, arts et lettres, mais avec un titre fort différent».

Le ministre ne souhaitant pas se lancer «dans un débat de sémantique» (il l’a dit deux fois), l’Oreille non plus, mais elle a quand même une question : donner «un titre fort différent» à un programme et y remplacer des «mots qui ne […] font pas peur» (littérature, arts, lettres) par d’autres (culture, communication), n’est-ce pas, aussi, une affaire de sémantique ?

 

[Complément du 10 mai 2013]

Pierre Duchesne, au Devoir : «Dans culture et communication, il y a communication, qui était un concept qui semblait être plus rassembleur» (9 mai 2013, p. A7). En effet, ce n’est pas un «débat de sémantique».

 

[Complément du 12 mai 2013]

Le Devoir revient sur les changements apportés au programme existant dans son édition des 11-12 mai : «Éducation. Conserver ou non ses lettres de noblesse ? Le programme pré-universitaire Arts et lettres sera “modernisé” des l’automne 2015» (p. B3, article réservé aux abonnés).

 

[Complément du 13 mai 2013]

Lire la réaction de Mahigan Lepage, «la littérature ne communique pas».

 

[Complément du 18 mai 2013]

Modeste proposition au ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie du Québec, Pierre Duchesne : au lieu de remplacer «Arts et lettres» par «Culture et communication», pourquoi pas «Arts, lettres et communication» ?

 

[Complément du 24 mai 2013]

Dans le Devoir du jour, deux textes sur la réforme du programme Arts et lettres. L’un qui minimise l’importance du changement de nom («Arts et lettre [sic] remplacé par culture et communication. Un programme peut changer de nom sans perdre ses lettres de noblesse !»). L’autre, pas («Les professeurs des sciences humaines s’y sont opposés en vain…»).

 

[Complément du 28 mai 2013]

Les membres de l’assemblée départementale du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal ont rédigé un texte contre le changement d’intitulé du programme Arts et lettres des cégeps du Québec. On peut le lire ici, voire se joindre à ses signataires.

 

[Complément du 29 mai 2013]

Parmi les nombreuses personnes qui ont appuyé le texte dont il était question hier, il y a des artistes, dont des écrivains. Question : Maka Kotto, le ministre de la Culture et des Communications, a-t-il pris publiquement position sur la transformation de l’intitulé du programme collégial Arts et lettres ? Qu’en pense-t-il ? Les arts et les lettres, c’est lui aussi, non ?

 

[Complément du 30 mai 2013]

Une pétition est désormais en ligne contre le changement d’intitulé du programme. C’est ici.

 

[Complément du 10 juin 2013]

Lors de son assemblée annuelle du 4 juin, l’Association des professionnels de l’enseignement du français au collégial a appuyé à l’unanimité la pétition.

Le Devoir l’a évoquée deux fois : le 5 juin, sous la plume de Lisa-Marie Gervais; les 8-9 juin, sous celle de Jean-François Nadeau.

 

[Complément du 18 juin 2013]

Extrait du «Bulletin ministériel» du chroniqueur politique Michel David dans le Devoir d’aujourd’hui : «Contrairement à ce que plusieurs prévoyaient, Pierre Duchesne s’est tiré indemne du Sommet sur l’enseignement supérieur, et le climat a été indéniablement plus serein sur les campus qu’au printemps 2012. Imposer l’enseignement de l’histoire au niveau collégial est une bonne idée, mais faire disparaître les “arts et lettres” au profit de la “culture et communication” est nettement moins avisé» (p. A3).

 

[Complément du 19 juin 2013]

Dans le Devoir de ce matin (p. A6), sous le titre «Disparition d’Arts et lettres : un flou artistique ?», trois membres de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois, Diane Boudreau, Patrick Moreau et Danièle Simpson, déplorent le changement d’intitulé du programme Arts et lettres et s’opposent à certains des nouveaux éléments de son contenu.

 

[Complément du 27 juin 2013]

Dans le Devoir d’aujourd’hui, sous le titre «Littérature. Oui aux arts et aux lettres», Pierre Duchesne, le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie du Québec, répond à un texte de Jean Larose paru dans le même journal le 15 juin, «Disparition du programme Arts et lettres. La liquidation de l’héritage culturel». Il aborde surtout la question du contenu des nouveaux programmes. Sur l’intitulé Culture et communication, en revanche, on attend toujours une réponse précise.

 

[Complément du 28 juin 2013]

En début de soirée hier, le quotidien le Devoir a annoncé que le ministre revenait sur sa décision et que le programme collégial s’appellerait dorénavant Arts, lettres et communication, et non Culture et communication. Les professeurs du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, par communiqué, se réjouissent de cette décision.

Par ailleurs, l’article du Devoir permet de découvrir un site consacré aux questions abordées ici, parleprof.blogspot.ca.

 

[Complément du 28 juin 2013]

Le communiqué ministériel annonçant la décision se trouve ici.

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Auteur : Benoît Melançon

Professeur, chercheur, blogueur, éditeur, essayiste, bibliographe, chroniqueur radiophonique épisodique, conférencier. Préfère Jackie Robinson à Maurice Richard.

4 thoughts on “La (fausse) attractivité communicationnelle”

  1. Quiconque a eu des enfants au primaire et au secondaire sait que la littérature n’existe à peu près plus à l’école, sinon pour faire des leçons de morale, genre Petit prince et autres moutons en boîte, ou alors pour donner l’occasion aux enfants d’aller au Salon du livre rencontrer des auteurs dont ils pourront certifier qu’ils sont vivants et assez en forme pour qu’on puisse en déduire que la culture québécoise est dynamique, résiliente et ultra-moderne puisqu’elle s’écrit dans l’urgence. Cette nouvelle dénomination risque de ravir bien du monde et ne vous étonnez surtout pas du nombre modeste de réactions jusqu’à maintenant dans les médias.

  2. Pour avoir fait un DEC en Art et lettres, un bac en communication et un autre en enseignement du français, ces changements sémantiques ne me semblent pas gratuits ou un simple débat de sémantique. Ça pue la réorganisation de programme… Culture n’est pas synonyme d’art tout comme communication ne signifie pas lettres.

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