Curiosité voltairienne (et poétique)

Pierre Nepveu, Un os dans la neige, 2025, couverture

«Un os dans la neige

2.

il avançait dans une gorge ou un canyon.
ses enfants tout au fond hurlaient au secours,
il se triturait les organes et labourait
des arpents de matière grise avariée,
cherchant dans le magma des sources de fécondité,
et maintenant il reste cet os dans la neige,
dégagé à mesure que le soleil gravit les latitudes
et déjà loin du Capricorne prend de l’ardeur,
cette chose qui fait scandale, ce drapeau
malheureux au cœur de février
hostile aux oiseaux et à toute proposition de douceur» (p. 62).

 

«Formes simples

S’élève parfois comme un vent de beauté
oublieux de tout ce que nous portons,
vieux chevaux tirant tête baissée
de grandes charrettes chargées jusqu’au ciel,
et moi-même tout juste sorti de mon sous-sol,
je me laisse couler à pic dans les feuillages
ou dériver vers des vallons qui nous enveloppent,
fils de soie, d’araignées, tresses de branches,
messages de vie relayés de tige en tige
tandis que plus loin, l’horizon achève
de soigner cette déchirure qu’on a crue fatale,
et je me tiens là, hésitant à bouger,
croyant en vain trouver le salut
dans une forme extrême d’immobilité,
cherchant ma gravité dans des motifs végétaux,
des arpents de verdure dont la géométrie
est ma manière la plus simple de penser encore
à rebours des marécages et des heures d’aphasie» (p. 95).

 

Pierre Nepveu, Un os dans la neige, Montréal, Éditions du Noroît, 2025, 106 p.

 

Au début du vingt-troisième chapitre de Candide (1759), le conte de Voltaire, «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», Candide discute avec Martin sur le pont d’un navire hollandais : «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.»

 

Voltaire est toujours bien vivant.

 

P.-S.—Oui, il y a un zeugme dans le dernier vers du premier poème.

Les zeugmes du dimanche matin et de Réjean Ducharme

Réjean Ducharme, Va savoir, éd. originale de 1994, couverture

«Accroupie avec moi, en ouvrier, elle met la main sur le marteau et les points sur les i» (p. 1560).

«Vonvon fanfaronne. Il est au-dessus de ses affaires. Il vit heureux avec sa mère. Elle le loge et le sert. Elle a besoin de s’occuper, et de la pension qu’il lui paie, quand il peut, au hasard de ses revenus comme homme à tout faire» (p. 1560).

«Elle s’est fait prier, il y tenait à tout prix, elle est sortie, mal assurée dans ses pantoufles et l’impudeur de sa chemise» (p. 1582).

«Un soir, elle est débarquée avec une brassée de lis tigrés pour la cuisinière et pour moi des bonnes nouvelles, annoncées à la sauvette, animées par son genou entre mes jambes» (p. 1604).

«Il a pris un autre partner, et un coup de trop» (p. 1621).

«Il faut lutter pied à pied avec les planches en biseau, moulurées par-dessus le marché, pour donner du relief, et de la misère à ma ponceuse» (p. 1644).

«j’avais un ange gardien, un vrai de vrai, en robe blanche et en personne» (p. 1653).

«Je suis complètement capoté, j’ai entrepris d’arracher les souches, en les déterrant, en tranchant à coups de hache et de scie à travers les espèces d’os et les nerfs, à travers aussi les récriminations de Fanie qui trouvait chic de s’asseoir dessus…» (p. 1659).

«On est interceptés par Jina, en déshabillé et en difficulté» (p. 1681).

«Lui, il t’avait recalée, et il te faisait redoubler toutes les fois que tu ouvrais la bouche, ou la porte en rentrant de travailler pour lui […]» (p. 1701).

«je vais reprendre du poids et des leçons de karaté» (p. 1702).

Réjean Ducharme, Va savoir. Récit, dans Romans, Paris, Quarto Gallimard, 2022, 1951 p., p. 1547-1724. Édition originale : 1994. Édition établie et présentée par Élisabeth Nardout-Lafarge. Vie & œuvre par Monique Bertrand et Monique Jean.

 

P.-S.—Une récolte antérieure avait été moins fructueuse.

 

(Une définition du zeugme ? Par .)

Lire la Révolution

Olivier Ritz, Une histoire littéraire de la Révolution française, 2026, couverture

Pardonnez que l’Oreille tendue cite un de ses comptes rendus de jeunesse :

Dès l’époque de la Révolution française, on s’est interrogé sur la place qu’y pouvaient tenir les pratiques artistiques. Un consensus s’est très vite dessiné, qui faisait de cette Révolution le «tombeau des arts», une «parenthèse extravagante» dans leur évolution. Pourtant, en pleine Terreur, Marie-Joseph Chénier avait pu déclarer : «C’est aux livres que nous devons la Révolution française.» Comment expliquer alors que, nourrie par la littérature, la pensée révolutionnaire en soit venue à la marginaliser, comme elle l’aurait fait des autres arts ? C’est à ces questions qu’a voulu répondre une équipe pluridisciplinaire rassemblée autour de Jean-Claude Bonnet. Composée de critiques et d’historiens de la littérature, de l’art et de la musique, cette équipe en est à sa deuxième publication, la première ayant porté sur la Mort de Marat (Flammarion, 1986). Les vingt-quatre études de la Carmagnole des Muses dessinent le portrait complexe d’une période déterminante dans la mise en place de ce qu’est devenue pour nous la culture.

Après avoir lu le récent ouvrage d’Olivier Ritz, Une histoire littéraire de la Révolution française, l’Oreille ne pourrait plus écrire ce qui précède. (Peut-elle n’aurait-elle pas dû l’écrire à l’époque, mais ce serait un autre débat.)

La méthode choisie par Ritz pour comprendre la littérature de la Révolution est simple, mais elle est efficace, en ce qu’elle force à remettre en cause nombre de lieux communs.

Cette méthode ? Suivre l’actualité littéraire au jour le jour, de façon strictement chronologique, en onze chapitres. Que publie-t-on de juillet 1788 (la convocation des États généraux) à juillet 1801 (la signature du Concordat) ? Que commente-t-on ? Qu’est-ce qui fait réagir les contemporains ? Cette actualité, la meilleure source documentaire pour la saisir est la presse, qui explose à la Révolution. Cette «première révolution médiatique» (p. 25, p. 40) permet de repenser les relations entre «hiérarchies héritées» — la tradition, les classiques — et «hiérarchies médiatiques» (p. 22). Ce faisant, Ritz nous oblige, et fort heureusement, à sortir des sentiers battus.

Les auteurs les plus débattus à la fin du XVIIIe siècle ne sont pas nécessairement ceux que nous consommons et admirons aujourd’hui. Les frères Chénier ? «Pour les contemporains de la Révolution, le nom Chénier, sans mention du prénom, renvoie presque toujours à Marie-Joseph» (p. 55-56), pas à André. Jean-Baptiste Louvet, que l’histoire de la littérature a retenu comme le romancier de Faublas, traverse les années révolutionnaires en se métamorphosant au gré des événements. Condorcet est maintenant célébré pour son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, mais il est loin d’occuper continûment le devant de la scène; les journaux mettront huit mois à annoncer sa mort (p. 241).

Cette réévaluation des réputations littéraires est particulièrement intéressante s’agissant des autrices, bien trop souvent laissées de côté dans les récits d’histoire de la littérature (oui, ce qui précède est un pléonasme : toute histoire est un récit). Si Ritz s’intéresse à plusieurs d’elles — Louise de Keralio, Isabelle de Charrière, Manon Roland, Germaine de Staël, Constance Pipelet (Constance de Salm), Adélaïde de Souza, Sophie Cottin, Jeanne Gacon-Dufour, Ann Radcliffe —, Olympe de Gouges — celle des Olympiques — tient le premier rang chez lui. Quand l’autrice de la «Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne» (septembre 1791) est guillotinée, on sent que Ritz doit l’«abandonner» à regret (p. 198). La leçon est entendue : «une activité d’écriture féminine contribue de manière invisible à l’histoire de la Révolution française» (p. 156).

On aurait toutefois tort de croire que l’histoire proposée ne s’intéresse qu’aux individualités fortes. Les journaux et le théâtre y occupant une place de choix, on voit combien, sous la Révolution, «la littérature est une activité collective qui engage et met en relation beaucoup de monde, du côté de la production et plus encore du côté de la réception» (p. 15). Les auteurs révolutionnaires ne sont jamais seuls au monde.

La réussite réelle de l’ouvrage tient autant à ses choix méthodologiques qu’à ses qualités d’écriture et de recherche.

Le style de Ritz est clair, vif, synthétique — pédagogique au meilleur sens du terme. L’auteur ne s’appesantit jamais. Ses exemples sont bien choisis, suffisamment documentés sans tomber dans des détails inutiles. Il multiplie les études de cas : sur la prise de la Bastille (p. 42-45), sur les traductions de l’anglais au français (p. 143-147), sur «La Marseillaise» (p. 150-153), sur le sort du vaisseau le Vengeur (p. 214-217), sur la mode du roman noir / gothique (p. 288-295). Il est sensible aux sens changeants des mots, notamment «Terreur» (p. 164, p. 183, p. 222 et suiv.), de même qu’aux contradictions à chaque moment de la Révolution et d’un moment à l’autre. Il ne cesse de mettre en lumière l’efficacité de la littérature, que l’on peut mesurer par les censures dont elle est l’objet : «À tous les moments de la Révolution, les imprimés ont suscité une inquiétude» (p. 345). Son histoire est concrète, matérielle. Pour la scène finale de la pièce le Jugement dernier des rois (18 octobre 1793), de Sylvain Maréchal, il faut du salpêtre; c’est le Comité de salut public qui intervient pour le rendre disponible, alors que c’est une «ressource précieuse par temps de guerre» (p. 196).

Y a-t-il lieu de pinailler ? Évidemment : il y a toujours moyen de pinailler.

La bibliographie est massive et à jour. Les seuls travaux de Robert Darnton cités sont assez anciens, alors que cet historien publie depuis des décennies sur les pratiques littéraires de la Révolution; cette faible présence étonne. De même, sur Louis Sébastien Mercier, et particulièrement sur son Nouveau Paris (p. 309-313), il aurait été possible de citer Écrire le temps (2014), de Geneviève Boucher. (L’Oreille ne cachera pas sa totale mauvaise foi : elle a dirigé la thèse dont est tiré ce livre.)

La nouveauté méthodologique d’Olivier Ritz est plus évidente dans les premiers chapitres que dans les tout derniers. Le neuvième («Les romans à la mode») et le dixième («Tourner la page») sont organisés selon des thèmes plus convenus qu’au début de l’étude (les genres romanesques, les modes de publication, la place des femmes, etc.). Cela est-il dû à une transformation dans les modes d’activité littéraire ou à un changement de lentille ? S’il s’agit de se pencher sur le roman sous la Révolution, pourquoi ne pas s’intéresser à un genre comme celui du roman par lettres et à son évolution ? (Totale mauvaise foi bis : avec Flora Amann, l’Oreille a édité un roman épistolaire publié pendant la Révolution, la Femme jalouse.)

Formulons un dernier, et mauvais, reproche. Cette histoire littéraire est bel et bien une histoire littéraire de la Révolution française; ce n’est pas une histoire de la littérature durant la Révolution française. Une telle histoire — mais ce n’est pas le but d’Olivier Ritz; c’est pourquoi le reproche est mauvais — prendrait en compte non seulement ce qui se publie de nouveau et se commente entre 1788 et 1801, mais aussi ce qui continue à se lire, durant la Révolution, mais qui a été publié auparavant, voire bien auparavant. La tâche serait évidemment titanesque, mais passionnante.

Prenons l’exemple du théâtre. Sur les scènes de la Révolution, on joue nombre de créations, mais il y a également plusieurs reprises. À côté de Marie-Joseph Chénier, d’Olympe de Gouges et de Sylvain Maréchal, on continue de monter du Voltaire et du Marivaux. Quel Voltaire ? Quel Marivaux ? Avec quelles adaptations ? Pour quelles réceptions ? Quelles «applications» en faisait-on ? (Sur cette question des «applications», voir les travaux de Martin Nadeau.)

Chercher des prolongements au livre d’Olivier Ritz sur «ce temps éminemment littéraire» (p. 16), ce n’est pas en pointer les faiblesses, mais insister sur la fécondité de son approche. Voilà de la bien belle ouvrage.

 

Références

Bonnet, Jean-Claude (édit.), la Mort de Marat, Paris, Flammarion, 1986, 512 p. Ill.

Bonnet, Jean-Claude (édit.), la Carmagnole des Muses. L’homme de lettres et l’artiste dans la Révolution, Paris, Armand Colin, 1988, 425 p. Ill.

Boucher, Geneviève, Écrire le temps. Les tableaux urbains de Louis Sébastien Mercier, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Espace littéraire», 2014, 268 p.

Nadeau, Martin, «Le théâtre de Marivaux et la Terreur», Lumen. Travaux choisis de la Société canadienne d’étude du dix-huitième siècle. Selected Proceedings from the Canadian Society for Eighteenth-Century Studies, XXII, 2003, p. 15-26. https://doi.org/10.7202/1012256ar

Nadeau, Martin, «Des héroïnes vertueuses : autour des représentations de la pièce Paméla (1793-1797)», Annales historiques de la Révolution française, 344, avril-juin 2006, p. 93-105. https://doi.org/10.4000/ahrf.6073

Ritz, Olivier, Une histoire littéraire de la Révolution française, Paris, Gallimard, coll. «Folio histoire inédit», 359, 2026, 406 p.

Ségur, la Femme jalouse, Montréal, Del Busso éditeur, 2015, 245 p. Édition originale : 1790. Édition présentée et commentée par Flora Amann et Benoît Melançon.

Les zeugmes du dimanche matin et de Réjean Ducharme

Réjean Ducharme, l’Hiver de force, 1973, couverture

«Notre Lituanien est aide-boulanger aux Arena Bakeries; il a aménagé la cave; il s’y tient tranquille avec sa femme, qui ne parle pas un mot de bilingue, ses deux enfants, universitaires, la tuyauterie et les entrelacs de l’électricité» (p. 1057).

«On est sortis du restaurant, mais pas de l’exploitation éhontée dont on a été victimes» (p. 1059).

«On tremble, on perd la carte, les pédales, la boule, et toute l’eau de notre corps par nos aisselles : ça glisse, glacé, jusque sur nos reins» (p. 1060).

«J’ai fait le café, Nicole les toasts et Catherine la conversation» (p. 1195).

«Je propose que j’y aille tout seul, que Nicole reste pour prendre soin d’elle [Catherine], lui faire du café, des toasts, des compliments» (p. 1197).

«Non; il rigole; il aime les belles grandes filles qui ont du caractère et des mamelons durs qui pointent à travers leur T-shirt» (p. 1204).

Réjean Ducharme, l’Hiver de force. Récit, dans Romans, Paris, Quarto Gallimard, 2022, 1951 p., p. 1033-1221. Édition originale : 1973. Édition établie et présentée par Élisabeth Nardout-Lafarge. Vie & œuvre par Monique Bertrand et Monique Jean.

 

P.-S.—On ne peut rien vous cacher. Nous avions déjà croisé quelques-uns de ces zeugmes : un, deux, trois, quatre.

P.-P.-S.—Ne perdons jamais de vue l’immense fortune titrologique de ce roman.

 

(Une définition du zeugme ? Par .)

Citation de circonstance (malheureuse)

Claude Lemieux marque un but contre les Whalers de Hartford le 29 avril 1986

La scène, tirée du roman Amiante (2024), de Sébastien Dulude, se déroule dans un autobus scolaire au printemps 1986.

Binette crachait des noyaux de merises dans les vitres ouvertes des autos qu’on dépassait. Il portait un chandail des Canadiens de Montréal, celui de Claude Lemieux, le fougueux 32. Binette prédisait la coupe demain soir pour les Canadiens. Le petit Poulin maugréait : Michel Goulet et sa troupe bleue avaient fini premiers de la division pour être éliminés au premier tour par les Whalers. Puis, c’est le 32 lui-même qui avait envoyé les Whalers en vacances, en prolongation; son dixième but des séries la veille avait rapproché les Canadiens d’une vingt-troisième coupe Stanley. Le petit Poulin avait juré qu’il n’écouterait aucune partie des Canadiens, même en finale. Moi, mon joueur c’était Petr Svoboda, le 25, mais il y avait aussi Stéphane Richer, Patrick Roy, sûrement la recrue de l’année, Naslund, Smith, Chelios, Carbonneau ! Je me disais que si on ne gagnait pas la coupe cette année, on allait certainement la gagner l’année suivante. Le soir, j’écoutais la première période du match avec mon père, en silence, et après je devais aller me coucher. Filer doux, comme il disait. J’apprenais le résultat le matin, à la radio (p. 40-41).

Claude Lemieux est mort hier.

 

Référence

Dulude, Sébastien, Amiante, Saguenay, La Peuplade, 2024, 209 p. Ill.