Pardonnez que l’Oreille tendue cite un de ses comptes rendus de jeunesse :
Dès l’époque de la Révolution française, on s’est interrogé sur la place qu’y pouvaient tenir les pratiques artistiques. Un consensus s’est très vite dessiné, qui faisait de cette Révolution le «tombeau des arts», une «parenthèse extravagante» dans leur évolution. Pourtant, en pleine Terreur, Marie-Joseph Chénier avait pu déclarer : «C’est aux livres que nous devons la Révolution française.» Comment expliquer alors que, nourrie par la littérature, la pensée révolutionnaire en soit venue à la marginaliser, comme elle l’aurait fait des autres arts ? C’est à ces questions qu’a voulu répondre une équipe pluridisciplinaire rassemblée autour de Jean-Claude Bonnet. Composée de critiques et d’historiens de la littérature, de l’art et de la musique, cette équipe en est à sa deuxième publication, la première ayant porté sur la Mort de Marat (Flammarion, 1986). Les vingt-quatre études de la Carmagnole des Muses dessinent le portrait complexe d’une période déterminante dans la mise en place de ce qu’est devenue pour nous la culture.
Après avoir lu le récent ouvrage d’Olivier Ritz, Une histoire littéraire de la Révolution française, l’Oreille ne pourrait plus écrire ce qui précède. (Peut-elle n’aurait-elle pas dû l’écrire à l’époque, mais ce serait un autre débat.)
La méthode choisie par Ritz pour comprendre la littérature de la Révolution est simple, mais elle est efficace, en ce qu’elle force à remettre en cause nombre de lieux communs.
Cette méthode ? Suivre l’actualité littéraire au jour le jour, de façon strictement chronologique, en onze chapitres. Que publie-t-on de juillet 1788 (la convocation des États généraux) à juillet 1801 (la signature du Concordat) ? Que commente-t-on ? Qu’est-ce qui fait réagir les contemporains ? Cette actualité, la meilleure source documentaire pour la saisir est la presse, qui explose à la Révolution. Cette «première révolution médiatique» (p. 25, p. 40) permet de repenser les relations entre «hiérarchies héritées» — la tradition, les classiques — et «hiérarchies médiatiques» (p. 22). Ce faisant, Ritz nous oblige, et fort heureusement, à sortir des sentiers battus.
Les auteurs les plus débattus à la fin du XVIIIe siècle ne sont pas nécessairement ceux que nous consommons et admirons aujourd’hui. Les frères Chénier ? «Pour les contemporains de la Révolution, le nom Chénier, sans mention du prénom, renvoie presque toujours à Marie-Joseph» (p. 55-56), pas à André. Jean-Baptiste Louvet, que l’histoire de la littérature a retenu comme le romancier de Faublas, traverse les années révolutionnaires en se métamorphosant au gré des événements. Condorcet est maintenant célébré pour son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, mais il est loin d’occuper continûment le devant de la scène; les journaux mettront huit mois à annoncer sa mort (p. 241).
Cette réévaluation des réputations littéraires est particulièrement intéressante s’agissant des autrices, bien trop souvent laissées de côté dans les récits d’histoire de la littérature (oui, ce qui précède est un pléonasme : toute histoire est un récit). Si Ritz s’intéresse à plusieurs d’elles — Louise de Keralio, Isabelle de Charrière, Manon Roland, Germaine de Staël, Constance Pipelet (Constance de Salm), Adélaïde de Souza, Sophie Cottin, Jeanne Gacon-Dufour, Ann Radcliffe —, Olympe de Gouges — celle des Olympiques — tient le premier rang chez lui. Quand l’autrice de la «Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne» (septembre 1791) est guillotinée, on sent que Ritz doit l’«abandonner» à regret (p. 198). La leçon est entendue : «une activité d’écriture féminine contribue de manière invisible à l’histoire de la Révolution française» (p. 156).
On aurait toutefois tort de croire que l’histoire proposée ne s’intéresse qu’aux individualités fortes. Les journaux et le théâtre y occupant une place de choix, on voit combien, sous la Révolution, «la littérature est une activité collective qui engage et met en relation beaucoup de monde, du côté de la production et plus encore du côté de la réception» (p. 15). Les auteurs révolutionnaires ne sont jamais seuls au monde.
La réussite réelle de l’ouvrage tient autant à ses choix méthodologiques qu’à ses qualités d’écriture et de recherche.
Le style de Ritz est clair, vif, synthétique — pédagogique au meilleur sens du terme. L’auteur ne s’appesantit jamais. Ses exemples sont bien choisis, suffisamment documentés sans tomber dans des détails inutiles. Il multiplie les études de cas : sur la prise de la Bastille (p. 42-45), sur les traductions de l’anglais au français (p. 143-147), sur «La Marseillaise» (p. 150-153), sur le sort du vaisseau le Vengeur (p. 214-217), sur la mode du roman noir / gothique (p. 288-295). Il est sensible aux sens changeants des mots, notamment «Terreur» (p. 164, p. 183, p. 222 et suiv.), de même qu’aux contradictions à chaque moment de la Révolution et d’un moment à l’autre. Il ne cesse de mettre en lumière l’efficacité de la littérature, que l’on peut mesurer par les censures dont elle est l’objet : «À tous les moments de la Révolution, les imprimés ont suscité une inquiétude» (p. 345). Son histoire est concrète, matérielle. Pour la scène finale de la pièce le Jugement dernier des rois (18 octobre 1793), de Sylvain Maréchal, il faut du salpêtre; c’est le Comité de salut public qui intervient pour le rendre disponible, alors que c’est une «ressource précieuse par temps de guerre» (p. 196).
Y a-t-il lieu de pinailler ? Évidemment : il y a toujours moyen de pinailler.
La bibliographie est massive et à jour. Les seuls travaux de Robert Darnton cités sont assez anciens, alors que cet historien publie depuis des décennies sur les pratiques littéraires de la Révolution; cette faible présence étonne. De même, sur Louis Sébastien Mercier, et particulièrement sur son Nouveau Paris (p. 309-313), il aurait été possible de citer Écrire le temps (2014), de Geneviève Boucher. (L’Oreille ne cachera pas sa totale mauvaise foi : elle a dirigé la thèse dont est tiré ce livre.)
La nouveauté méthodologique d’Olivier Ritz est plus évidente dans les premiers chapitres que dans les tout derniers. Le neuvième («Les romans à la mode») et le dixième («Tourner la page») sont organisés selon des thèmes plus convenus qu’au début de l’étude (les genres romanesques, les modes de publication, la place des femmes, etc.). Cela est-il dû à une transformation dans les modes d’activité littéraire ou à un changement de lentille ? S’il s’agit de se pencher sur le roman sous la Révolution, pourquoi ne pas s’intéresser à un genre comme celui du roman par lettres et à son évolution ? (Totale mauvaise foi bis : avec Flora Amann, l’Oreille a édité un roman épistolaire publié pendant la Révolution, la Femme jalouse.)
Formulons un dernier, et mauvais, reproche. Cette histoire littéraire est bel et bien une histoire littéraire de la Révolution française; ce n’est pas une histoire de la littérature durant la Révolution française. Une telle histoire — mais ce n’est pas le but d’Olivier Ritz; c’est pourquoi le reproche est mauvais — prendrait en compte non seulement ce qui se publie de nouveau et se commente entre 1788 et 1801, mais aussi ce qui continue à se lire, durant la Révolution, mais qui a été publié auparavant, voire bien auparavant. La tâche serait évidemment titanesque, mais passionnante.
Prenons l’exemple du théâtre. Sur les scènes de la Révolution, on joue nombre de créations, mais il y a également plusieurs reprises. À côté de Marie-Joseph Chénier, d’Olympe de Gouges et de Sylvain Maréchal, on continue de monter du Voltaire et du Marivaux. Quel Voltaire ? Quel Marivaux ? Avec quelles adaptations ? Pour quelles réceptions ? Quelles «applications» en faisait-on ? (Sur cette question des «applications», voir les travaux de Martin Nadeau.)
Chercher des prolongements au livre d’Olivier Ritz sur «ce temps éminemment littéraire» (p. 16), ce n’est pas en pointer les faiblesses, mais insister sur la fécondité de son approche. Voilà de la bien belle ouvrage.
Références
Bonnet, Jean-Claude (édit.), la Mort de Marat, Paris, Flammarion, 1986, 512 p. Ill.
Bonnet, Jean-Claude (édit.), la Carmagnole des Muses. L’homme de lettres et l’artiste dans la Révolution, Paris, Armand Colin, 1988, 425 p. Ill.
Boucher, Geneviève, Écrire le temps. Les tableaux urbains de Louis Sébastien Mercier, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Espace littéraire», 2014, 268 p.
Nadeau, Martin, «Le théâtre de Marivaux et la Terreur», Lumen. Travaux choisis de la Société canadienne d’étude du dix-huitième siècle. Selected Proceedings from the Canadian Society for Eighteenth-Century Studies, XXII, 2003, p. 15-26. https://doi.org/10.7202/1012256ar
Nadeau, Martin, «Des héroïnes vertueuses : autour des représentations de la pièce Paméla (1793-1797)», Annales historiques de la Révolution française, 344, avril-juin 2006, p. 93-105. https://doi.org/10.4000/ahrf.6073
Ritz, Olivier, Une histoire littéraire de la Révolution française, Paris, Gallimard, coll. «Folio histoire inédit», 359, 2026, 406 p.
Ségur, la Femme jalouse, Montréal, Del Busso éditeur, 2015, 245 p. Édition originale : 1790. Édition présentée et commentée par Flora Amann et Benoît Melançon.
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