Le zeugme du dimanche matin et d’Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère, Kolkhoze, 2025, couverture

«Mon grand-père, Georges Zourabichvili, a vécu en paria et il est mort en paria. Il n’a jamais trouvé de place dans la société française Il s’y sentait invisible, négligeable — comme un immigré arabe de la première génération dont il avait le teint mat, la petite moustache, la fierté bafouée.»

Emmanuel Carrère, Kolkhoze, Paris, P.O.L, 2025, 558 p., p. 347.

 

(Une définition du zeugme ? Par .)

Accouplements 273

Portrait d’Emmanuel Carrère, Le livre sur la place, 2014

(Accouplements : une rubriquel’Oreille tendue s’amuse à mettre en vis-à-vis deux œuvres, ou plus, d’horizons éloignés.)

Carrère, Emmanuel, V13. Chronique judiciaire, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 7354, 2024, 357 p., p. 323. Édition originale : 2022. Postface de Grégoire Leménager.

«Je ne sais pas si ce trait de caractère ferait de moi un bon ou mauvais juge, mais je me laisse facilement convaincre. J’entre facilement dans les raisons d’autrui, ce qui est à la fois une qualité — l’absence de préjugé — et un défaut — le risque d’être une girouette, toujours de l’avis du dernier qui a parlé. Mon intime conviction est flottante, indécise» (p. 307).

Carrère, Emmanuel, Kolkhoze, Paris, P.O.L, 2025, 558 p.

«mais Gide, qui était comme moi de l’avis du dernier qui a parlé, se convertissait facilement à n’importe quoi et se déconvertissait tout aussi facilement» (p. 85).

 

Illustration : Emmanuel Carrère, Le livre sur la place, 2014, photo déposée sur Wikimedia Commons

Le zeugme du dimanche matin et de Blaise Cendrars

Cendrars, Bourlinguer, éd. de 1966, couverture

«Félicien avait tout perdu, maison, meubles, vaisselle, batterie de cuisine, vêtements, linge, sa barque avec quoi il allait pêcher de nuit (Félicien était un pêcheur passionné !), ses viviers pleins de langoustes et sa situation hors rang au palace de l’Ermitage

Blaise Cendrars, Bourlinguer, Paris, Denoël, coll. «Le livre de poche», 437-438, 1966, 440 p., p. 303-304. Édition originale : 1948.

 

(Une définition du zeugme ? Par .)

L’oreille tendue de… Blaise Cendrars

Cendrars, Bourlinguer, éd. de 1966, couverture

«Aux atterrages de Naples, comme convenu, le cher Domenico me cacha dans le poste désert, me dissimulant dans sa couchette, et, pour que la petite bosse que je formais sous la couverture ne se remarquât pas, il jeta par-dessus suroît et maillots sales, comme s’il venait de changer de tenue, et, avant de sortir, il ajouta encore au tas la guitare de l’unijambiste. Je ne pouvais pas bouger, et c’est le cœur battant et l’oreille tendue que j’entendis le tambour du cabestan se dérouler avec fracas juste au-dessus de ma tête, une ancre tomber à l’eau, des coups de sirène et de sifflet, des cris et des appels, le chuintement des vedettes à vapeur des autorités du port qui accostaient le navire, le tapage des treuils, puis les colloques et les longs marchandages des bateliers qui venaient embarquer les passagers car à cette époque lointaine un transatlantique du tonnage de l’Italia n’allait pas encore à quai; puis, à deux ou trois reprises, et je ne sais pas au bout de combien de temps car le temps me paraissait terriblement long, il me sembla que l’on m’appelait par mon nom, mais je suffoquais et m’endormis, asphyxié par l’odeur des pieds du géant et les émanations pharmaceutiques des onguents et des liquides dont il faisait un si furieux usage et qui imprégnaient sa couchette.»

Blaise Cendrars, Bourlinguer, Paris, Denoël, coll. «Le livre de poche», 437-438, 1966, 440 p., p. 27-28. Édition originale : 1948.