La langue de Voltaire ?

Le passage, célèbre, se trouve au début de «Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient», le vingt-troisième chapitre de Candide, le conte de Voltaire (1759). Candide discute avec Martin sur le pont du navire hollandais qui les conduit à Venise. «Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France ? — C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.»

Depuis, la formule «quelques arpents de neige» connaît au Québec une vitalité qui ne se dément pas.

Trois exemples.

Jean-Marie Gustave Le Clézio s’en prenait récemment, dans les pages du Monde, au projet de développement hydroélectrique de la rivière Romaine. Il fallait s’attendre à ce que Jean Charest, premier ministre du Québec et défenseur du projet, ne soit pas d’accord. C’est l’objet de la caricature de Garnotte, du Devoir, le 3 juillet : on y voit un Charest emperruqué, mouchoir à la main, déclarer «Comme le disait un illustre prédécesseur du sieur Le Clézio… il ne s’agit que “de quelques arpents de neige” !» (p. A8).

Quatre jours plus tard, dans le même journal, c’est le premier ministre du Canada, Stephen Harper, qui est la cible de l’écrivain Yves Beauchemin. Celui-ci ne croit pas au «fédéralisme d’ouverture» de celui-là. Il l’affirme à l’occasion de la cession annoncée, par le gouvernement fédéral au gouvernement provincial, de terrains proches du parlement de Québec. Son titre ? «Pour quelques arpents de gazon» (p. A8).

Enfin — surtout ? —, il existait à Oka, près de Montréal, en septembre 2007, un verger nommé Quelques arpents de pommes.

On dit souvent du français que c’est la langue de Molière. Et si, au Québec, c’était celle de Voltaire ?

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Auteur : Benoît Melançon

Professeur, chercheur, blogueur, éditeur, essayiste, bibliographe, chroniqueur radiophonique épisodique, conférencier. Préfère Jackie Robinson à Maurice Richard.

3 thoughts on “La langue de Voltaire ?”

  1. Il me vient spontanément à l’esprit «Quelques arpents de piège» des Québécois Chris Haney et Scott Abbott; une expression toute usée encore charmante.

  2. voir aussi 3ème conférence d’Alberto Manguel à Toronto dans « La Cité des mots », vers pages 88-92 à partir du « Acà nada » espagnol – bravo en tout cas pour la régularité, Benoît, précieux pour la prise de repère progressive!

    A noter que dans tout Saint-Simon, dont le jeune Arouet était le notaire, il n’y a que 3 occurrences du mot Canada (dans Word ça va très vite)… La première éhontément liée aux profits:

    Pour l’en dépêtrer et lui donner de quoi vivre, ils lui procurèrent, en 1672, le gouvernement du Canada, où il fit si bien longues années, qu’il y fut renvoyé en 1689; et y mourut

    Et la seconde qui ne s’embarrasse pas trop de la population locale (j’aime bien le « tous les ») !

    Denonville mourut aussi, brave et vertueux gentilhomme, qui avait été gouverneur général de Canada, où il avait très-bien servi, s’était fait aimer, et avait acquis la confiance de tous les sauvages.

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