Une préposition vous manque, et tout est dépeuplé

L’Oreille tendue a eu l’occasion, à quelques reprises, de causer apocope (il y a une catégorie pour ça).

Plus rarement, elle a parlé ellipse, ici ou .

Au rayon de l’économie linguistique, un nouveau (?) phénomène vient d’attirer son attention : la disparition de la préposition avec dans partager avec, à moins qu’il ne s’agisse d’une réduction de faire partager en partager.

Deux exemples venus de Twitter (il y en a plein d’autres sur Google).

«Je vous partage ma recette de cupcakes en cornets. Super facile à faire et les enfants adoreront (Les adultes aussi…)» (@ElleMlaMode).

«Apprendre une langue étrangère en ligne & Pascale Buissière nous partage ses sites favoris» (@julielaferriere).

Un mot suffira : non.

 

[Complément du 11 juin 2013]

Dans la Presse de ce matin : «“Ce que j’aime dans cette pièce, c’est la liberté laissée aux acteurs”, a partagé Normand Chouinard au sujet de la pièce Un homme, deux patrons, qu’il met en scène» (cahier Arts, p. 3).

Encore sur Twitter : «Jean-Pierre Bergeron, notre ancien agent de dével., nous partage son opinion sur le dossier du Marché Richelieu : http://www.soreltracy.com/liter/2012/oct/27o.html» (@GA_VieuxSorel).

C’est toujours non.

CC BY-NC 4.0 Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d'Utilisation Commerciale 4.0.

Auteur : Benoît Melançon

Professeur, chercheur, blogueur, éditeur, essayiste, bibliographe, chroniqueur radiophonique épisodique, conférencier. Préfère Jackie Robinson à Maurice Richard.

10 thoughts on “Une préposition vous manque, et tout est dépeuplé”

  1. Je vous appuie. Non seulement refuse-je cette disparition de la préposition, mais je refuse également, avec toute mon énergie, les « cupcakes en cornets ».

  2. la source du problème est le libellé même du bouton «partager», qui amène naturellement la construction «je partage ceci», etc.

    c’est un vrai problème en conception d’interfaces, qui en tout cas me cause bien du souci: le français se prête difficilement aux impératifs du bouton (au passage du français on le transforme d’ailleurs très souvent en infinitif).

  3. je me rends compte que mon commentaire précédent est incomplet. la construction qu’inspire le bouton «partager» est, plus extensivement, «je te partage ceci», sur le modèle de «je t’imprime ceci», «je t’envoie ceci», «je te sauvegarde ceci», etc. ça n’excuse rien en soi, mais ça explique le tour de phrase, il me semble.

    1. Idem pour l’insidieux « quitter » intransitif, venu tout droit du « ctrl Q » et de QUIT. On a l’impression de se battre à contre-courant.

  4. Parfaitement d’accord, cet emploi de « partager » me donne des boutons (mauvaise plaisanterie, c’était trop tentant). Je l’attribuais comme David T aux « boutons » « partager » qui sans doute traduisent « share ». Et puis voilà qu’on se met à oublier que « partager » se construit avec préposition ou avec « faire », et voilà qu’on oublie que dans bien des cas, avant l’ère Facebook et cie, on n’aurait pas dit « partager », mais « diffuser », « envoyer », « communiquer », etc. bref, toute une série de mots usuels et simples que l’on boude, allez savoir pourquoi.

  5. PS: et puis Pimpette, moi, c’est la manie de parler de « cupcakes » comme si c’était nouveau et original qui m’énerve. Je suis d’une génération qui a connu ce dessert dans son enfance, à une époque où ça s’appelait tout simplement des « petits gâteaux », et, en version moins officielle, des « petits pets ». On pouvait les faire avec différents types de pâtes et de glaçage et on les décorait aussi de multiples manières.
    Mais évidemment, dire ‘ »cupcakes », c’est plus chic, et ça permet de penser qu’on a réinventé la roue (les petits pets, les petits gâteaux). Ma grand-mère paternelle, l’experte des desserts, qui faisait ses gâteaux et glaçages au beurre (et pas à la margarine, encore moins au shortening), doit se retourner dans sa tombe.

  6. « Même le bons mots que tu donnais à d’autres, tu les gardais en tête pour les lui partager. »
    Sophie Létourneau, Chanson française, Le Quartanier, 2013, p.41

    En passant par Twitter et Facebook, puis les journaux, l’usage fautif entre maintenant dans la littérature.

    Et pourtant, qui penserait à dire « Je te dine » plutôt que
    « Je dine avec toi »?

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