Le passage des morts

Anne-Renée Caillé, l’Embaumeur, 2017, couverture

Une fille rencontre périodiquement son père dans un diner juif. De conversations en conversations, il lui raconte des moments de sa vie professionnelle, de plus en plus succinctement.

• Je note chaque cas en quelques phrases.
Dans un cahier noir à la va-vite, je ne veux pas en écrire trop je ne veux pas demander trop de détails, je suis le rythme.
Ensuite je reprends chaque cas et je trace un x dans la marge du petit cahier noir qui est trop petit. Quand c’est terminé quand je l’ai posé ici je fais le x et cela me rend chaque fois plus légère, pas parce que quelque chose comme de la mémoire se reconstruit, cela n’a pas tout à fait à voir avec moi, parce qu’un de moins peut-être, une question de poids et de ce qui s’érige néanmoins dans la soustraction.
J’ajoute et il soustrait j’ajoute et il soustrait, un de moins à écrire, pour moi c’est simple (p. 89).

Ce sera l’Embaumeur (2017) d’Anne-Renée Caillé.

L’ouvrage est constitué de courts fragments, presque tous consacrés à ce que le père appelle des «cas» : plusieurs suicidés, des victimes de crimes, des noyés, des morts naturelles. Il a eu charge de leur corps, charge rarement refusée. Chaque microrécit esquisse un portrait, concret, souvent dur, violent. Exemple :

• Une femme met le feu à sa maison.
Elle voulait tout brûler elle ne voulait pas brûler elle voulait mourir elle voulait seulement ouvrir le feu.

Que le reste fume.

Descend au sous-sol fusil à la main, ouvre la porte du congélateur, y pénètre, referme la porte et se tire dans la tête.

C’est une maison en cendres avec une suicidée dans un congélateur (p. 47).

On le voit : Anne-Renée Caillé est sensible au rythme de ces souvenirs, qui ne sont pas (ou guère) les siens, d’où le travail sur la ponctuation et sur les reprises / variations. Le style donne cohérence à un ensemble où s’agrègent des éclairs narratifs.

Plusieurs de ces instantanés étonnent : ce mari mis en bière avec son «dîner habituel», «un sandwich au fromage et deux petites bières» (p. 21); ce «répartiteur à la morgue» qui «avait peur des morts» (p. 65); ce bébé incinéré, dont «Il ne reste rien» (p. 70). La narratrice est parfois surprise par ce qu’elle entend; «Lui a dépassé la surprise depuis longtemps» (p. 54).

L’Embaumeur «n’est pas une enquête» (p. 17) sur la thanatopraxie, bien que l’on puisse y reconnaître des événements médiatisés en leur temps (p. 39-40, p. 91). Il montre à l’œuvre la transmission d’une mémoire familiale à préserver avant qu’il ne soit trop tard, surtout celle du père, mais aussi, brièvement, celle de la mère (p. 80-82) et celle de la narratrice elle-même : «J’ai deux souvenirs seulement» (p. 83).

Mission accomplie : «je n’écrirai pas ici à répétition, sans arrêt, mon père me dit fait mon père va me dit a fait me dit, il sera l’enfant l’homme il sera il, il se mélangera aux morts par moments, à refaire le lien, il sera à refaire, naturellement ça se fera» (p. 12).

P.-S.—Vous ne sauriez pas où ranger ce livre dans votre bibliothèque ? Mettez-le à côté de Synapses de Simon Brousseau. Ils seront l’un et l’autre en bonne compagnie.

Référence

Caillé, Anne-Renée, l’Embaumeur, Montréal, Héliotrope, «série K», 2017, 102 p.

CC BY-NC 4.0 Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d'Utilisation Commerciale 4.0.

Auteur : Benoît Melançon

Professeur, chercheur, blogueur, éditeur, essayiste, bibliographe, chroniqueur radiophonique épisodique, conférencier. Préfère Jackie Robinson à Maurice Richard.

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