Modeste contribution à l’histoire du juron au Québec

Il était question ici, l’autre jour, de la première œuvre littéraire québécoise contenant le juron hostie. Il s’agirait du Cassé, de Jacques Renaud, publié en 1964.

L’Oreille tendue n’a mené aucune recherche visant à dater la première occurrence écrite de son sacre favori, tabarnak, mais le hasard d’une de ses lectures récentes la pousse aujourd’hui à contribuer modestement à l’histoire des gros mots au Québec.

Cela se trouve à la p. 68 de Tintin et le Québec (2010) de Tristan Demers. Le 7 avril 1965, le «tintinophile avoué» Réginald Martel, dans le cadre de l’émission Partage du jour de la radio de Radio-Canada, interviewe Hergé.

Lorsque Martel rappelle à Hergé la présence d’un «Tabarnak» dans une histoire d’un récent numéro du Journal Tintin, Hergé corrige aussitôt l’animateur avec gentillesse. Ce juron ne provient pas d’une histoire de Tintin, mais plutôt de la plume d’Albert Weinberg, l’auteur de Dan Cooper, qui aime utiliser des expressions typiques du lieu où l’histoire se déroule. Hergé s’empresse d’ajouter qu’il n’est pas venu pour se familariser avec notre vocabulaire religieux, mais pour bien d’autres choses…

On ne la fait pas à ce spécialiste du Haddock qu’est son géniteur. Le juron, ça le connaît.

Pareil emploi linguistique n’est certes pas courant à l’époque. Par exemple, dans la série de bandes dessinées Séraphin illustré, textes de Claude-Henri Grignon, dessins d’Albert Chartier, publiées par le Bulletin des agriculteurs de 1951 à 1970, on est bien plus réservé. Qu’y trouve-t-on en matière de jurons, si tant est que l’on puisse parler de jurons ? «Bouleau noir», «Viande à chiens» (au pluriel), «Beau bateau», «My Lord» ou «Arc-en-ciel». Un seul tabarnak vaut mieux que tout cela.

P.-S. — Tabarnak, dans une bande dessinée destinée à la jeunesse en 1965 au Québec ? L’Oreille rêve de voir cela de ses propres yeux.

P.-P.-S. — On peut (ré)entendre l’entretien de 1965 ici.

 

[Complément du 7 avril 2015]

Grâce à l’érudition d’un de ses lecteurs — grand merci à lui —, l’Oreille peut préciser les choses.

Le mot n’était pas tabarnak, mais tabernacle. Il est prononcé par Lafleur, le coéquipier de Dan Cooper, dans un épisode de ses aventures intitulé l’Escadrille des jaguars, bande dessinée prépubliée dans les numéros 22 (1961) à 1 (1962) du journal Tintin, vraisemblablement dans le numéro 36, du 5 septembre 1961 (couverture ici). Le dessin est d’Albert Weinberg, sur un scénario, anonyme, de Jean-Michel Charlier.

La réplique complète de Lafleur, personnage d’origine canadienne-française, est «Tabernacle ! Si je tenais ce lâche !» À l’origine, le mot tabernacle était accompagné d’une note : «Juron familier canadien.» À la suite de plaintes de parents courroucés, le journal a présenté ses excuses et les éditions de l’Escadrille des jaguars en album ont remplacé tabernacle par tonnerre. La case contenant la note a été conservée, mais pas son contenu.

Une case de l’Escadrille des jaguars (publication en album)

On trouve des allusions à cette étonnante présence d’un juron québécois dans la bande dessinée pour la jeunesse francophone sur bande-dessinee.org en 2004 et sur bdoubliees.com le 13 novembre 2013.

 

[Complément du 12 mai 2015]

Une case de l’Escadrille des jaguars (publication en album)

On trouve cette numérisation de la case originale sur http://bdoubliees.com/questions.html (référence R1429).

 

Références

Algoud, Albert, le Haddock illustré. L’intégrale des jurons du capitaine Haddock, Bruxelles, Casterman, 2004 (édition revue et corrigée), 93 p. Ill. Édition originale : 1991.

Demers, Tristan, Tintin et le Québec. Hergé au cœur de la Révolution tranquille, Montréal, Hurtubise HMH, 2010, 159 p. Ill. Une idée originale de Christian Proulx.

Grignon, Claude-Henri et Albert Chartier, Séraphin illustré, Montréal, Les 400 coups, 2010, 263 p. Préface de Pierre Grignon. Dossier de Michel Viau.

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Auteur : Benoît Melançon

Professeur, chercheur, blogueur, éditeur, essayiste, bibliographe, chroniqueur radiophonique épisodique, conférencier. Préfère Jackie Robinson à Maurice Richard.

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