Fais-moi vibrer

Dans l’hebdomadaire Voir, le 31 août 2006, Nicolas Dickner, sous le titre «De la barbe à papa pour l’âme», signe une chronique sur la rentrée littéraire, et plus précisément encore sur le communiqué de presse, ce «genre littéraire fascinant» qui présente «les mêmes difficultés qu’un sonnet en alexandrins» (éd. de 2011, p. 40).

Il dresse la liste des adjectifs récurrents — l’adjectif est une «gazoline émotive» (p. 40) — dans ce genre de prose publicitaire (p. 40-42). L’histoire du texte à paraître est surprenante, bouleversante, émouvante, explosive, voire cataclysmique, hilarante, humaine, inspirante, palpitante, percutante, cauchemardesque, terrifiante, picaresque. Son auteur est attachant, brillant, cynique, énigmatique, fondamental, inouï, inspirant, intelligent, intrigant, jubilatoire, lucide, majeur, inconnu, obstiné, remarquable, sensible. Sa plume est acerbe, décapante, sobre, vive, incisive, viscérale, efficace, intelligente (bis), jubilatoire (bis), lumineuse, maîtrisée «ou tout bonnement vertigineuse». «Quant au livre, il est toujours luxueux, superbe et écologique.»

Sur le podium ? Mention honorable : inattendu. Médaille de bronze : captivant, fascinant, stupéfiant «et autres termes tout droit sortis d’un manuel d’hypnose». Médaille d’argent : exceptionnel, singulier et imprévisible. Médaille d’or : incontournable.

S’il récrivait ce texte aujourd’hui, Nicolas Dickner pourrait reprendre la même litanie d’épithètes, mais il lui faudrait faire quelques ajouts : urbain, festif, gourmand, extrême, métissé, décalé — et vibrant.

C’est Pierre Popovic qui le faisait remarquer dans une entrevue au Devoir le 8 juillet 2011 : «Sur les étagères des librairies, je n’ai aucune peine à trouver les derniers best-sellers en vogue. Une grosse bandelette aguicheuse capsule ledit opuscule : le montant des exemplaires vendus accompagne souvent l’épithète valorisante (“vibrant” a la cote).» Il donnait l’exemple suivant : «une héroïne vibrante s’aventure avec une blessure décoiffante dans un monde devenu sans repères».

D’autres ?

Un livre ? «L’auteur, Bénédicte Froger-Deslis, signe son premier roman. Elle a vécu et vibré en Afrique, sur tous les continents, s’est frottée aux cultures et sensations» (L’Harmattan).

Un film ? The Raid : Redemption est «Violent et vibrant» (la Presse, 7 avril 2012, cahier Cinéma, p. 9).

Une ville ? À un bout de l’autoroute Jean-Lesage : «Du même souffle, cette publication est née du désir de raconter Montréal autrement et de fixer sur papier les images de ce spectacle en les présentant dans un écrin à la dimension d’une métropole tout aussi vibrante» (Signé Montréal, p. 9). À l’autre : en excursion dans la Vieille Capitale — pour les non-autochtones : Québec —, l’Oreille tendue a été accueillie dans son «hôtel alternatif» par une liste d’activités intitulée «Ce qui fait vibrer Québec…».

On peut donc vibrer à vibrer, en attendant la prochaine mode.

Références

«Avant-propos», dans Signé Montréal, Montréal, Pointe-à-Callière. Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal, 2010, 159 p., p. 9. François Hébert : auteur. Moment Factory : visuels. Avec la collaboration de Sylvie Dufresne, Paul-André Linteau et Raymond Montpetit. Existe aussi en version anglaise.

Baillargeon, Stéphane, «Entrevue avec Pierre Popovic. Portrait de l’asservissement économiste», le Devoir, 8 juillet 2011.

Dickner, Nicolas, «De la barbe à papa pour l’âme», Voir, 31 août 2006, repris dans le Romancer portatif. 52 chroniques à emporter, Québec, Alto, 2011, p. 39-42.

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Auteur : Benoît Melançon

Professeur, chercheur, blogueur, éditeur, essayiste, bibliographe, chroniqueur radiophonique épisodique, conférencier. Préfère Jackie Robinson à Maurice Richard.

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